Éthiopie, retour et détour

Lire hors-ligne :

Suivre l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi sur les lieux de son adolescence à Addis-Abeba est comme une séance de cinéma : les images surgissent, qui enchevêtrent la mémoire et le présent.

Addis Abeba, vingt ans déjà
Après près de vingt ans d’absence, je retrouve la capitale éthiopienne que j’avais connue adolescent et lycéen fiévreux. Addis-Abeba fut pour moi le temps des premiers flirts et des premiers slows. Un goût de revenez-y. Ce fut le temps des découvertes politiques majeures ; et pour cause, la terreur rouge instaurée par le régime militaire de Mengistu Hailé Mariam était dans tous les mots et tous les silences. Même si j’étais étranger au pays et en vacances, je ne pouvais pas ne pas entendre les bruits de bottes et de papier. Je ne pouvais pas ne pas prêter attention aux retentissements des rafales de mitraillette au plein mitan de la capitale. Je n’avais aucune chance de me soustraire au couvre-feu, l’avers du jour et de la vie pour des millions d’Éthiopiens. Je ne pouvais ne pas remarquer les jeunes gens de mon âge enrôlés de force dans les zämächa (1) ou, pire envoyés illico presto à la mort sur le double front de l’Erythrée et de l’Ogaden. Enfin, je ne pouvais ne pas voir les cadavres sur la chaussée au petit matin, l’œuvre des excités des kebele (2).
Et pourtant, rien ou si peu ne filtrait sur les déplacements de populations effectués à grande échelle. Les victimes de la grande famine de 1984 n’encombraient pas non plus les mémoires. La compassion est une denrée rarement partagée de manière synchrone entre l’hémisphère Sud à secourir et l’hémisphère Nord pourvoyeur de secours. De toutes les manières, la famine est aussi antique que l’Abyssinie, c’est une vieille amie qui n’émeut personne.
Vingt ans plus tard, me voilà de retour. Le pays a beaucoup changé depuis la chute du Derg (3) en 1991 et l’avènement du fédéralisme.
Jeudi 24 octobre 2002, arrivée à une heure du matin dans une ville endormie. Aéroport désert aux allures d’entrepôts vides, il est vrai qu’un nouvel aéroport tout flambant est sorti de la terre à quelques encablures de Bolé. Sur la route, les larges avenues semblent propres mais calmes à cause de l’heure tardive. On croise quelques soldats l’arme au poing, le visage encalminé, la tête rentrée dans les épaules. Deux attentats ont été commis quelque temps avant mon arrivée, pas de quoi ôter le sommeil à la population qui en a connu la peur, le crime gratuit et l’absurde pendant toute la Terreur rouge.
Je loge à l’Hôtel Simien, quartier de Piazza, à quelques pas de l’Institut Goethe, me précise-t-on. La ville est plus pauvre et plus tropicale que dans mes souvenirs vieux de presque deux décennies.
Revenu de mes premières impressions toutes fautives, bien entendu, je me glisse dans la peau de celui qui n’attend rien, ne débusque rien de derrière le hall d’entrée de l’hôtel. Je reste dans ma chambre à lire l’annuaire. La lecture de l’annuaire est à recommander à tous les voyageurs intrépides. Je compare les patronymes, compte le nombre des Guebre-Medhin ou des Guebre-Selassie dans une telle ou telle petite ville chiche en possesseurs de téléphone. Rêvasser, écouter les bruits de la ville, tenter de discuter avec le personnel de l’hôtel qui s’évertuera à vous tromper sur toute la ligne pour vous faire plaisir. Et à tout coup. Ne pas en tenir rigueur. Ne pas prendre de photos, sinon les perdre aussitôt. Ne pas s’étonner des écarts, des déhanchements d’avec le réel propre à toutes les cités de par le monde. Pratiquer assidûment le pacte amnésique, les pensées moutonnantes, le chapelet de clichés auquel il est très difficile d’échapper.
La preuve par Prunier
Le curieux en moi se réveille. Me tire de ma paresse. Tente de me faire passer pour un passeur de brèches, un poseur de questions. Le Centre français d’études éthiopiennes n’est-il pas le meilleur endroit d’où jauger la scène culturelle et politique de toute la région ? Son nouveau directeur, Gérard Prunier, me présente volontiers cette institution et fait le point des recherches en cours. Gérard Prunier, historien et chercheur au CNRS, spécialiste du Soudan, de l’Afrique de l’Est et de la région des Grands Lacs, a pris les fonctions de directeur du CFEE en septembre 2001, et déjà un petit vent de révolution souffle sur cette institution, car l’homme est bien davantage qu’un chercheur au sens traditionnel du terme. Son ouvrage sur le génocide rwandais (The Rwanda Crisis : History of a Genocide, Columbia University Press, 1995, traduit en français deux ans plus tard, Rwanda 1959-1996 : histoire d’un génocide, Paris, Dagorno) fait référence. Homme de terrain, passeur de frontières et proche de personnalités comme le président ougandais Yoweri Museveni ou le Soudanais John Garang, rencontrés naguère dans les maquis de l’Afrique en rébellion, Prunier s’applique à redynamiser un centre quelque peu empoussiéré par la routine, le manque d’empressement des autorités locales – sous l’ancien régime, dit révolutionnaire, de Menguistu Hailé Mariam (1974-1991), le centre avait connu une longue phase d’hibernation  –et le manque, chronique, de moyens conséquents. C’est un utopiste bâtisseur, un idéaliste pragmatique qui s’évertue à donner corps à ses ambitions et à ses rêves et ne méprise aucun moyen pour y parvenir.
Plutôt petit, sec, l’œil vif et la mèche rebelle, Gérard Prunier est charismatique et assez volubile – et il le sait. Mais ne vous y trompez pas, son temps est compté car l’homme déploie une énergie sans pareille dans la communauté d’expatriés, manière de compenser par avance la lenteur de la bureaucratie stérilisante du pays, la plus ancienne du continent, soit dit en passant. Travailler à Addis-Abeba c’est aussi, pour lui, occuper un poste d’observation privilégié pour prendre le pouls d’une grande partie du continent, de la Somalie au Sahel, de la mer Rouge à la République démocratique du Congo et jusqu’à l’Afrique du Sud de Thabo Mbeki, qu’il a dû croiser à Londres ou ailleurs. Après des années de travail sur l’Ouganda, le Soudan et, plus récemment, le Rwanda, il s’intéresse actuellement aux soubresauts de la RDC de Joseph Kabila. Un ouvrage dense, fruit de ce labeur, verra le jour d’ici à quelques mois. On imagine qu’il l’écrit en anglais avant de le traduire en français, comme ce fut le cas avec son précédent ouvrage sur le génocide rwandais. C’est là encore une singularité dans le petit landerneau des africanistes français.
Inauguré officiellement le 15 juin 1998 à Addis-Abeba, le CFEE (Centre français d’études éthiopiennes) est l’héritier d’une longue tradition d’échanges entre scientifiques français et éthiopiens. Si cette tradition n’est pas sans rappeler, à certains égards, l’orientalisme en vogue dans les cercles savants européens, elle prend la forme d’une véritable coopération scientifique dans les années 1950. Et comme, en Abyssinie, rien ne se fait comme dans le reste du continent, cette coopération place, dès ses premiers balbutiements, sur le même pied d’égalité partenaires français et autochtones. D’abord simple mission archéologique française auprès du Service des antiquités, puis maison d’études françaises à partir de 1988, c’est désormais un organisme de recherche spécialisé en sciences humaines, sociales et archéologiques et dépendant du ministère des Affaires étrangères qui accueille en Éthiopie les  » héritiers de Marcel Cohen « , selon les mots d’un ancien directeur se référant au grand linguiste français (1884-1974) qui avait consacré de solides travaux à l’étude des langues sémitiques dont l’amharique.
Une des grandes ambitions actuelles du nouveau directeur du CFEE est d’élargir son champ de recherche à toute la région de la Corne de l’Afrique, c’est-à-dire la Somalie, Djibouti, voire le Soudan, sans rompre pour autant avec l’éthiopianisme classique (archéologie, paléographie, études bibliques, histoire ancienne…) qui a fait la réputation du Centre. Le travail scientifique mené sur le terrain est toujours tributaire des aléas politiques. Les relations éthio-érythréennes encore difficiles et le fait qu’une grande partie de la Somalie reste toujours plongée dans un état chaotique n’est sans doute pas pour encourager les jeunes chercheurs venus d’Europe. De plus, l’accent sera mis sur un pan des études éthiopiennes traditionnellement négligé, pour ne pas dire placé sous l’éteignoir : l’Éthiopie musulmane. Près de la moitié des 65 millions d’habitants sont musulmans et l’islam joue un rôle prééminent dans cette société trop complexe pour être réduite à l’hagiographie de ses trois empereurs modernisateurs, Tewodros, Yohannès et Menelik. Ni à celle de Hailé Sélassié, si prisé à l’étranger que sur sa seule personne se sont cristallisées maintes projections mythiques comme le rastafarisme, le Black Nationalism de ceux qu’on n’appelait pas encore les Africains-Américains, dans les années 1930, ou, dans une moindre mesure, le panafricanisme.
Le fleuron du CFEE (4) est sa revue, les Annales d’Éthiopie (5). Cette épaisse parution annuelle fait le point sur l’avancée des recherches sur le terrain et dans les laboratoires. Pluridisciplinaire, si elle fait la part belle au français, elle ne répugne pas à accueillir des articles en anglais. Son comité de rédaction, forcément international, est composé pour un tiers de chercheurs éthiopiens, enseignants à l’université d’Addis-Abeba, pour lesquels cette revue se révèle une véritable carte de visite scientifique. Fondée en 1955 par la section d’archéologie, elle est mise sous le boisseau par le régime de Mengistu Mariam avant de disparaître en 1990. Dix ans plus tard, elle renaît de ses cendres, avec le volume XVI, sous le double patronage du ministère éthiopien de la Culture et de l’Information et du CFEE. Sortir du provincialisme scientifique, s’ouvrir à de nouvelles disciplines, intéresser les chercheurs originaires de la Corne de l’Afrique et enseignant en Europe ou aux États-Unis, tel est le défi lancé par la nouvelle direction. Celle-ci doit, dans le même temps, trouver des sponsors privés pour renflouer les caisses tout en maintenant le sérieux et la qualité du travail. Ce véritable casse-tête est l’apanage de tout directeur scientifique en charge d’une revue, ou d’un laboratoire, bref d’un potentiel de ressources techniques mais aussi humaines. L’avenir nous dira si Gérard Prunier réussira à ouvrir largement le champ des études éthiopiennes et à redorer le blason des Annales d’Éthiopie. Le prochain numéro est consacré pour moitié à la Somalie. Il y sera question de thèmes comme  » la sociologie culturelle de la paix en Somalie « ,  » l’héritage de Syiad Barré  » ou  » les recherches archéologiques au Somaliland « . En attendant, une équipe éthio-française s’attèle à la confection d’un dictionnaire français/amharique.
Une pincée d’épice francophone
L’Éthiopie est, on le sait, un terreau fertile pour les mythes. Le plus célèbre d’entre eux, celui des noces métisses du Roi Salomon et de la reine de Saba, a eu le mérite de consolider le pouvoir monarchique des Abyssins tout en leur permettant une expansion interrompue pendant des siècles. Davantage qu’un récit fabuleux, le mythe fut la voix d’accès la plus usitée par les puissances européennes qui n’avaient d’yeux que pour cette mystérieuse Abyssinie, chrétienne de surcroît. Au tournant du xixesiècle, des cohortes d’explorateurs scientifiques, d’aventuriers comme Arthur Rimbaud ou d’orientalistes, formés notamment à Paris, se ruèrent sur la patrie de l’empereur Ménélik (1889-1913). La francophonie éthiopienne, qui va connaître son âge d’or entre 1896 et 1936, est fille indirecte de ces mythes. C’est pourquoi le Lycée Guebre Mariam d’Addis-Abeba, créé en 1947, s’est mué très vite en une institution. Établissement bi-national porté sur les fonts baptismaux par un empereur aussi francophile que madré – rappelons que le futur empereur Hailé Selassié avait été l’élève d’un père blanc, monseigneur André Jaroseau – le  » Lycée  » comme on l’appelle le plus souvent est soutenu principalement par la Mission laïque française et par l’Ambassade de France. Il jouit encore aujourd’hui d’un prestige considérable, pas usurpé du tout (97,5 % de réussite au baccalauréat 2002 contre 78,8 %, moyenne nationale en France). Au physique, c’est un mastodonte étendu sur 9 000 m2 le long de Churchill Road, l’une des principales artères de la capitale éthiopienne. Il accueille cette année 1743 élèves qui se répartissent en trois groupes : 5 % d’élèves français, 25 % d’enfants de diplomates africains car Addis-Abeba est le siège de l’Union africaine et 70 % d’Éthiopiens issus des milieux aisés. L’offre pédagogique est très large, depuis la classe de maternelle jusqu’au niveau bac + 2. L’équipe enseignante est, pour l’essentiel, française ou francophone venue d’ailleurs. Les frais de scolarité (1000 birrs, l’équivalent de 76 638 FCFA par année et pour un élève éthiopien,) sont peu élevés par rapport à l’école américaine, italienne, allemande ou grecque. D’où le succès du lycée Guebre Mariam. D’où, ajoute le proviseur, les limites d’un système qui se mord la queue. La solution passera, sans doute, par une renégociation d’accords devenus caducs, conduisant à une augmentation de près de 30 % desdits frais de scolarité.
Quand je suis allé discuter avec des élèves d’une classe de Seconde, ce vendredi 24 octobre 2002, je suis tombé moi aussi sous le charme de l’établissement. On y trouve toujours cette petite atmosphère empreinte de cosmopolitisme et de décontraction qui a fait la réputation du  » Guebre Mariam « , du nom d’un aristocrate et conseiller de Hailé Selassié. Et pourtant les choses ont bien changé depuis son inauguration. Faire l’historique du lycée, c’est comme remonter le temps, mettre ses pas dans ceux d’un ancêtre bienveillant et, ce faisant, enjamber un pan de l’histoire moderne. Pour le Djiboutien francophone que je suis, cette histoire a partie liée avec l’épopée de la ligne du chemin de fer Djibouti Addis-Abeba, inaugurée en 1917, qui a changé irrémédiablement la face de cette partie du monde. Des milliers de petits bourgs sortirent littéralement de terre comme pour saluer le monstre métallique et fumant. Des villes entières lui doivent leur existence, telle Dire-Dawa, qui se targue d’être la cité la plus francophone après la capitale puisque elle abrite la deuxième Alliance éthio-française (fondée en 1910) et compte dans ses rangs des vieux cheminots attendrissants, tout droit sortis d’un roman de Jorge Amado. Ils parlent un amharique ponctué d’expressions françaises. Chaque éclat de rire est suivi d’une embardée dans leur français un peu fleuri et parfois mâtiné d’argot. S’ils sont courbés par le poids des ans, leur œil s’anime dès qu’il est question de pétanque ou des luttes syndicales d’antan. À Addis-Abeba également, en dehors des élèves du Lycée Guebre Mariam ou de ceux de l’Alliance éthio-française (l’autre pilier de la francophonie, le rival fondé en 1907) qui se trouvent aujourd’hui sous la responsabilité d’un dynamique directeur, Lucien Roux, que j’ai connu naguère à Djibouti, les vieux cheminots sont le seul groupe à converser spontanément dans la langue de Molière, de Mongo Beti et de Mohammed Dib.
Les souvenirs une fois rameutés ne font qu’à leur tête, c’est dire qu’ils suivent leur orbe et leur horizon. J’ai tenté d’y mettre un petit d’ordre dans cet hier déjà lointain comme les vestiges d’un campement abandonné.

1. Kebele : unité de communauté (groupe, quartier, village…). Par extension, les forces vives, les jeunesses révolutionnaires, les petites mains rouges comptables de crimes, de pogroms.
2. Zamacha : campagne pour le développement qui mobilisent étudiants et enseignants. La plus grande eut lieu entre 1974 et 1976.
3. Derg :  » Comité « . Il s’agit du comité militaire présidé par Mengistu.
4. Le site bien tenu et bilingue du CFEE est : www.cfee-fces.org
5. Les Annales d’Ethiopie changent d’éditeur à partir de cette année. Ils sont désormais publiés et distribués par les éditions de La Table ronde (3, rue Corneille, 75006 Paris, tél : 01.40.46.70.70). On peut se procurer les anciens numéros chez l’éditeur Maisonneuve & Larose (15, rue Victor-Cousin, 75005 Paris).
///Article N° : 2876

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
De gauche à droite, Abdourahman A. Waberi, Véronique Tadjo et Léo, jeune artiste coopérant français devant une fresque de l'école des Beaux-Arts d'Addis-Abeba
Palais impérial d'Entoto, sur les hauteurs d'Addis-Abeba
Hall de l'université d'Addis-Abeba




Ce contenu vous intéresse ? Africultures a besoin de vous pour continuer d'exister. Alors soutenez-nous !

Laisser un commentaire