Le monde intérieur de Sidonie dans L’étoile noire de Michelle Maillet

Premier roman de Michelle Maillet

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Dans son premier roman intitulé L’étoile noire, Michelle Maillet nous plonge dans le récit de Sidonie, une jeune femme noire martiniquaise, arrêtée à Bordeaux avec ses jumeaux âgés de cinq ans, lors d’une rafle en décembre 1943. Ils sont tous les trois déportés vers les camps de concentration nazis avant d’être séparés. Le récit prend la forme d’un journal intime rédigé par Sidonie pour raconter sa descente en enfer.

Le personnage de Sidonie, protagoniste du roman est inspiré de l’histoire réelle de Blanchette, une jeune antillaise déportée. Blanchette ne comprenait pas la raison de sa déportation et répétait à longueur de journée que le soleil du camp de Ravensbrück n’avait rien à voir avec le soleil de son île[i]. Afin de construire le personnage de Sidonie, Michelle Maillet s’est donc servie de ce fait réel qu’elle a ensuite enrichi grâce à un minutieux travail d’exploration d’archives, de recueil de témoignages de survivants des camps et de travaux scientifiques.

Maillet parvient à traiter ce sujet tragique de l’histoire du XXème siècle avec une grande finesse et beaucoup de poésie. Je me suis particulièrement attardée sur le style de la narration qui oscille habilement entre le rêve et le réel. Le recours à la rêverie permet à Sidonie de régulièrement s’extraire de l’atrocité de l’instant vécu en créant des ponts entre le passé et le présent, l’imaginaire et le réel pour contrer l’agonie.

Le rêve comme refuge

Les moments d’absence de Sidonie sont déclenchés lorsque la réalité devient inexplicable ou trop difficile à affronter.

Les lieux de ses rêves sont toujours bien choisis. Elle se transporte dans les paysages foisonnants de son île natale, s’en remémore chaque recoin, chaque odeur pour s’abstraire du tumulte qu’elle vit sur le moment.

Je vois le fleuve de mon enfance, la Roxelane… Air pur, air frais, air chargé des parfums des fleurs d’orangers, d’orchidées sauvages, d’acacias de mon île, pourquoi me manques-tu à ce point ? … Je sais maintenant, je viens de découvrir qu’un vers, un peu de poésie, permet parfois de ne pas mourir de chagrin, de honte et de désespérance dans l’endroit le plus sordide du monde. “

Chaque paysage est méticuleusement décrit pour faire resurgir les souvenirs de bonheur les plus enfouis. Sidonie se retrouve donc simultanément dans un double voyage : celui vers les camps qu’elle subit ; et le voyage intérieur qu’elle entreprend d’elle même dans les abysses de sa mémoire pour trouver la moindre ressource pour survivre dans ce théâtre de la déshumanisation.

Mais les souvenirs des paysages luxuriants ne suffisent pas pour aider Sidonie à s’échapper de ce chaos. Il lui faut rêver encore plus fort, plus loin, se rapprocher du surréel, frôler la folie pour expliquer l’inexplicable. Elle fait alors éclore dans son esprit Agénor, une divinité qu’elle crée de toute pièce. Elle imagine un Dieu suffisamment proche de l’enfer pour être capable de comprendre ce qu’elle vit. Agénor devient alors son compagnon de route.

Les peuples mettent parfois des siècles à se construire une religion. Il m’a suffi de quelques secondes pour reconnaître le Dieu multiple dont j’ai besoin… La vierge Marie… Je l’ai oubliée. Elle est trop bonne, trop pure… Sait-elle vraiment ce qui nous arrive ici ? N’est-elle pas trop loin dans son Paradis bleu et blanc. Agénor, lui, est plus proche de l’enfer, il connaît, il y rôde…”

Rapprocher les horreurs

Plus le train avance vers les camps, plus l’esprit de Sidonie se déporte loin dans son passé. C’est à travers la voix de son Dieu Agénor qu’elle fait remonter du fond de sa mémoire, l’histoire de ses ancêtres africains qui eux aussi ont connu l’expérience de la domination et de la déshumanisation de leur corps à travers l’esclavage.

Il n’y a plus de train, plus de chenille. Il y a le bruit de la mer, et un bateau. L’esprit de mes ancêtres morts dans les cales des bateaux négriers… Moi je suis à fond de cale, loin en arrière, loin dans le temps, pour la première fois, dans une histoire vieille de trois siècles dont ma mémoire ne sait rien, dont ma conscience, soudain, sait tout… Je me sens nue, privée de tous mes attributs. Trois siècles après mes ancêtres, me voilà donc bien revenue au point de départ : l’esclavage. “

En croisant les crimes de l’esclavage et de la Shoah à travers ce récit, Maillet “redessine une nouvelle carte du génocide de la Shoah qui, au lieu d’une topographie dont le cœur s’ancre en Europe, prend une forme tentaculaire, au-delà de l’Océan Atlantique pour s’arrimer à des rivages restés dans l’ombre de l’histoire“, analyse Nadège Veldwatcher dans son essai consacré aux traces mémorielles de l’esclavage dans ce roman[ii].

Dans ce rapprochement des horreurs transparaît également la volonté de Sidonie de trouver dans son histoire des éléments qui lui permettraient d’affronter le présent. Elle clame en effet que grâce à la force de ses ancêtres qui vit en elle, elle a le courage de résister à l’oppression comme eux l’ont fait par le passé. Se rappeler de l’esclavage est aussi un moyen pour Sidonie de s’accrocher à son histoire, à son identité car c’est désormais tout ce qu’elle possède dans un contexte où son corps n’a plus de valeur et est amené à être détruit.

Sortir du rêve pour laisser une trace

L’écriture est ce qui ancre Sidonie dans le présent. Son carnet Moleskine et son crayon représentent sa seule liberté. Elle prend le soin de les cacher pour éviter d’être réprimée. Si l’acte d’écrire est au départ un exutoire, il devient progressivement une mission dont la protagoniste s’investit. Elle écrit pour témoigner afin que l’on n’oublie ni elle, ni “Carol l’Américaine, ni Eloïse la Malgache, ni Rose-Adélaïde la béké, ni Nadine l’Asiatique, ni les Tziganes ni toutes les autres femmes juives ou non juives“ qui ne comprennent pas non plus la raison de leur présence dans ces camps. Elle raconte cette expérience commune de la douleur et de la déshumanisation qu’elle partage avec toutes les autres femmes du camp.

Je veux témoigner pour Agénor, témoigner que j’existe encore. Mais un nouvel instinct est né en moi, qui me pousse à donner les détails de notre vie ici. Pour que l’on y croie, pour que l’on n’oublie pas… Ma trace écrite c’est mon carnet. “

Sidonie perd son souffle et disparaît au fur et à mesure que les pages de son précieux carnet se remplissent. Par manque de pages, ses phrases sont de plus en plus brèves mais suffisantes pour capter avec force et précision l’atrocité de la vie dans le camp.

Les derniers mots du roman ne sont pas prononcés par Sidonie, mais plutôt par une voix jusqu’ici externe au récit et qu’on pourrait imaginer être celle de Maillet. On comprend de ces mots que si ce récit parvient au lecteur, c’est parce que le carnet de Sidonie a pu être transmis à ses parents après sa mort. Durant ce tragique périple, la rêverie aura donc été le rempart de Sidonie contre la folie et l’écriture, l’acte de résistance qui lui aura permis de sortir triomphante de cette expérience en laissant non seulement sa trace, mais aussi celle de toutes les autres femmes qui ont partagé le même sort.

A travers ce roman, Michelle Maillet nous éclaire sur l’expérience des déporté.e. s noir.e.s dont les récits sont peu connus. L’autrice invite en même temps à une convergence des mémoires en croisant sans jamais hiérarchiser, les expériences d’extrême violence de la Shoah et de l’esclavage. Elle démontre ainsi, comme le dit Simone Veil dans la préface du roman, que “l’expérience de la souffrance rapproche bien plus qu’elle n’éloigne ceux qui en sont les victimes”.

[i]Interview de Michelle Maillet, RFO Martinique, 1990 : https://la1ere.francetvinfo.fr/archives-outre-mer-journee-droits-femmes-hommage-aux-deportees-noires-806985.html

[ii]Veldwatcher Nadège, L’Étoile noire de Michelle Maillet : traces mémorielles de l’esclavage dans les camps nazis, Erudit, 2016 : https://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/2015-v46-n1-etudlitt02356/1035083ar/

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