Etonnants voyageurs, voyageurs étonnés

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Impressions du festival du Livre par Tanella Boni, écrivain ivoirienne invitée.

Nous sommes allés à Bamako sous le signe de l’étonnement. Sur l’événement « Etonnants voyageurs à Bamako », il y aurait beaucoup à dire. Mais il y a des choses qui sautent aux yeux qu’il faut taire ou ne dire qu’en privé, à des proches. Des choses qui ne doivent pas passer par l’écriture au risque de porter préjudice à ce qui mérite d’être défendu. Disons donc ce qui mérite d’être dit en peu de mots.
Mais tout n’a-t-il pas déjà été dit depuis la précédente édition ? Rarement un événement culturel a bénéficié, dans l’Hexagone, d’une couverture médiatique aussi puissante.
Cette année aussi les radios du monde, les télés et toute la presse d’ailleurs, même ceux que l’Afrique n’intéresse pas en temps ordinaire, ont fait le déplacement. Ils étaient là, ont filmé, pris des notes, enregistré des débats, fait des reportages. Est-ce le Festival du Livre qui attire tout ce beau monde ? Est-ce la ville de Bamako qui agit comme un catalyseur ? Ou est-ce plutôt l’idée du dépaysement ? « Le Mali est l’un des pays de l’Afrique de l’Ouest où l’on se sent le plus dépaysé » ai-je entendu dire dans le hall de l’hôtel de l’Amitié qui a accueilli les participants à la manifestation. Oui, le dépaysement, premier signe d’étonnement. Mais ce qui m’étonne, c’est que parmi le nombre impressionnant de caméras, de micros, de plumes et de voix connues et reconnues, il y ait eu si peu de journalistes du Continent, de la sous-région ou simplement du pays. Où étaient-ils ?
Des écrivains étaient là, toutes générations confondues. Ceux classés par les spécialistes « nouvelles générations » ont fait le déplacement précédés par l’exposition et le numéro spécial de la revue Notre Librairie qui leur sont consacrés. Venus de partout, très différents les uns des autres mais habités par cette passion commune : l’écriture. Pour chacun, j’imagine, la page blanche est le premier territoire que l’on arpente sous le signe de l’étonnement ; le premier paysage que l’on parcourt en découvrant d’autres univers, en retrouvant des personnages et des êtres chers enfouis on ne sait dans quelle forêt sacrée. Il leur a été demandé ce que le voyage représentait pour chacun d’eux, s’ils croyaient encore aux ancêtres, en quoi consiste l’exil. La poésie eut droit de cité. L’un des rares moments où un écrivain malien prit la parole, habité par l’émotion, devant le public du Centre Culturel Français. Car où étaient-ils pendant cette semaine pleine de bruits et de fureur où, au Centre Culturel Français, le monde fut dit, fait et refait ? Il doit y avoir des raisons pour lesquelles les écrivains du Mali étaient si peu visibles…
Le dernier débat, le plus houleux, se passe de tout commentaire : « l’Afrique n’existe pas ».
L’étonnement, on l’aura compris, peut être provoqué par la pertinence ou l’impertinence des thèmes de débats, la manière dont ils sont conduits.
Les écrivains se sont retrouvés plus d’une fois dans cette arène où il fallait se battre becs et ongles. Débats ou batailles rangées où chacun campe sur ses positions. Voire. Une chose est sûre : les écrivains présents à Bamako ne manquaient pas d’énergie, cette énergie qu’il faut thésauriser en vue des chemins ardus de la création. Certains l’ont compris qui au cours de ces moments de frénésie intense préféraient garder les portes du silence…
Pour ma part, j’ai trouvé un sens à mon étonnement quand, le 24 février, en compagnie d’autres écrivains, j’ai fait le voyage à Koulikoro à une soixantaine de kilomètres de Bamako. Koulikoro, la ville de toutes les fins : fin du monde, fin du chemin de fer, début de la navigabilité du fleuve Niger. Ville-carrefour où tout commence ou prend fin. Ville-Oméga. Ici, le partenariat autour du Livre a un sens. Nous sommes invités par le projet AFLAM (de la Coopération française) à rencontrer des lecteurs de Koulikoro dans une Bibliothèque pas comme les autres. Ici le livre est un objet précieux, on en prend soin dans cette bâtisse aérée construite à cet effet. Des plus jeunes aux anciens, à Koulikoro on « aime lire ». Il y a des clubs de lecture et des « amis de la Bibliothèque ». Le public était là, bonne nouvelle.
Nous avons été accueillis, on nous a demandé les nouvelles des pays d’où nous venons et puis un guide fin historien, ethnologue et grand connaisseur des choses de la Tradition nous a fait visiter la ville. J’ai retrouvé ce jour-là des pages d’histoire de mes années Collège. Soumangourou Kanté, en 1235 a disparu sur la colline de Koulikoro. Oui, je me suis souvenue des nombreuses versions de la disparition de l’illustre souverain dont le successeur Soundiata Keïta est un autre pan de l’histoire de l’Afrique des Grands Empires. Nous avons escaladé les flancs de la colline sous le soleil entre midi et deux heures. Nous sommes allés jusqu’à la grotte qui doit cacher bien des trésors ancestraux. Les ancêtres sont ici et je suis sûre que les dessinateurs qui étaient avec nous ont pu capter quelques silhouettes. Il y eut aussi la visite du sanctuaire qui recèle toute la puissance des ancêtres. Autel national à qui autochtones ou étrangers peuvent se confier. Une autre histoire plus mystique celle-là, comprise par des initiés. Il y avait là le sacrificateur, sa femme et ses enfants qui vaquaient à leurs occupations habituelles. Et un chien malade pas silencieux du tout a pris l’habitude d’attirer tous les regards sur son état de santé.
Koulikoro sous le soleil de midi c’est une série d’histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres ou la rencontre de mythes parallèles qui viennent se ressourcer au même endroit. Ici aussi des choses ont été entendues, des symboles vus plus ou moins compris selon le degré d’initiation de chaque voyageur. Je revois le douga, le vautour, l’oiseau-fétiche venant se poser sur les épaules de Soumangourou et l’avertir du danger qui le guette. Le vautour, l’oiseau qui a très longue vie et se nourrit de toutes les chairs. Je comprends cette langue mais je ne sais comment l’interpréter.
Sur le bateau à quai en cette période de basses eaux, je comprends quelques mots de l’idée ancienne de marché. De l’autre côté du Fleuve, il y a Gouni, les traces de ce grand marché carrefour où aux 18ème et 19ème siècles tout comme à Djenné et à Kankan, la Côte d’Ivoire, la Guinée et le Mali se rencontraient. Ces pays ne portaient pas encore ces noms-là mais les populations, elles, n’ont pas attendu que l’on nomme des pays et trace des frontières pour se déplacer, échanger des noix de cola contre du sel, rencontrer d’autres populations venant du Nord. J’apprends (ce que j’ignorais) que Gouni a été bombardé en 1890 par Archinard au temps d’El Hadj Omar. Je ne sais si j’ai pris bonne note. J’ai compris qu’à Koulikoro, l’Islam était là depuis longtemps, que les premières mosquées ont été construites à partir de 1884 et que le syncrétisme religieux était vivace…
Parmi les « voyageurs étonnés », je me suis posé des tas de questions sur ce festival plein de bruits et de fureur. Mais les vraies rencontres, je le sais, n’ont pas lieu en plein bruit. Je suis allée à Bamako et à Koulikoro, j’ai écouté aux portes et lu entre les lignes des mots qui n’étaient pas écrits. J’ai cueilli de quoi nourrir mon imagination et je suppose que chacun a fait la même chose… en attendant que, par un heureux hasard, les uns et les autres puissent enfin se rencontrer.

///Article N° : 2210

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