Étrangers en France : ils racontent leur citoyenneté (2/2)

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Dans la continuité du numéro d’Afriscope (1) sur le droit de vote des étrangers aux élections locales, des résidents étrangers en France extra et intracommunautaires présentent leur rapport au vote et à la citoyenneté.

Souleymane Abba Gana est originaire du Niger. Arrivé en France en 2003 pour suivre des études de Sciences économiques, il a publié sa thèse et est actuellement chercheur à l’université d’Artois. Il n’a pas le droit de vote aux élections locales, mais il a choisi de s’engager au sein du CRELI, le conseil lillois des résidents étrangers. Rencontre avec un citoyen engagé, devant la mairie de Lille.
Depuis votre arrivée en France, en 2003, vous n’avez cessé de vous engager politiquement et de tenter de faire entendre votre voix, sans posséder le droit de vote. Quelles sont les raisons de cet engagement fort ?
Depuis tout jeune, au Niger déjà, puis en Algérie où j’ai étudié, j’étais impliqué dans la vie étudiante. Une fois arrivé en France, j’ai naturellement continué. Je suis devenu président du conseil de ma résidence universitaire, j’ai été élu au conseil d’administration puis au conseil scientifique de l’université d’Artois en tant que représentant des usagés. J’étais aussi engagé sous la bannière du syndicat étudiant, l’UNEF. Mon engagement associatif, syndical et politique remonte donc à loin. C’est peut-être ma façon de voir la vie, de concevoir ma place dans la collectivité. Cela ne s’est pas arrêté parce que j’ai changé de pays. Quand le CRELI s’est mis en place, il y a bientôt trois ans, j’y ai participé, dans l’idée de faire évoluer les choses, d’avoir un espace d’expression citoyenne, et d’apporter mon petit plus à la construction collective.
Quel est votre rôle au sein du CRELI ? Quel sens donnez-vous à votre action au sein de cette instance ?
Je participe au CRELI en tant que vice-président de la commission « Vie quotidienne ». Il y en a deux autres : « Citoyenneté » et « Culture et sport ». C’est ma manière de participer à la collectivité. Chaque commission se réunit une fois par mois à la mairie, avec la direction de la démocratie participative. On invite aussi parfois des élus à discuter sur des questions précises. Nous sommes relativement écoutés. C’est un bon outil, même s’il a ses limites. Au moins, il crée le débat et apprend à s’écouter, se respecter, mieux se comprendre.
De quels principaux sujets avez-vous discuté au sein de votre commission et quelles ont été les retombées concrètes des débats ?
Nous avons commencé par discuter du regard des étrangers sur la vie en France et celui des Français sur les étrangers. Puis, nous avons travaillé autour des discriminations et de l’accès aux droits. Nos préconisations portaient sur des outils pour aider les personnes étrangères dans leur recherche d’emploi, de logement. En termes de retombée concrète, il est encore trop tôt, au premier mandat, pour en parler. En tout cas, les étrangers sont fiers de participer à cette instance. Surtout cela nous a donné l’occasion de construire un réseau puissant de militants, partout en France, avec le Cofracir, pour sensibiliser tout le monde sur le droit de vote des étrangers aux élections locales.
Cette question du droit de vote est au cœur des débats actuels. Qu’en pensez-vous ?
Bien sûr, je milite pour. Mais quand on est étudiant, qu’on doit refaire chaque année les mêmes papiers pour avoir son titre de séjour, quand on subit des files interminables pour accéder à la préfecture, on sait que le droit de vote est loin. Ne pas pouvoir voter est une grande frustration pour moi comme pour beaucoup d’autres étrangers vivant en France, travaillant et payant leurs impôts. J’espère que la Gauche y arrivera, mais il y a encore beaucoup d’obstacles à franchir. N’oublions pas qu’il faut pour cela modifier la Constitution et la Gauche est loin d’avoir le soutien des 3/5es au Parlement. La question de la réciprocité est une sérieuse barrière. Cela dit, la question du droit de vote est paradoxale. Si nous l’obtenons, le CRELI sera amené à disparaître, comme toutes les autres espaces de débat démocratique similaires conçues pour les étrangers en France. Et les problématiques dont nous débattons au sein de ces instances, discriminations, accès aux droits, etc., ne vont pas disparaître du jour au lendemain parce qu’on aura obtenu le droit de vote. Avoir le droit de vote n’est pas pour moi une fin en soi. Il faudra continuer à se battre pour améliorer la vie quotidienne.
Vous vous définissez comme un citoyen français ?
Oui, complètement.Pour moi, la citoyenneté n’est pas liée à la nationalité et surtout pas à l’échelle d’une commune. Quand on est Lillois et qu’on est actif dans la vie de la commune, on est citoyen. Être citoyen, c’est d’abord participer à la vie de la Cité, avec tout ce que cela implique en termes de droits, et de devoirs aussi. Alors même si je continue à suivre activement la situation politique du Niger, je me sens vraiment citoyen français, à part entière.

1. Le magazine interculturel d’Africultures, n° 27 de septembre-octobre 2012///Article N° : 10974

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