Exposer la résistance culturelle de l’esclave

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Exposer l’esclavage est le titre de notre rencontre, mais que faut-il exposer ? Faut-il exposer le fait matériel de l’esclavage, l’histoire globale de l’esclavage, son déroulement ou faut-il aussi exposer l’autre dimension, celle qui n’est pas matérielle, qui est de nature plus profonde, historique, humaine, psychologique ? Exposer l’esclavage, c’est exposer un phénomène qui est marqué par deux caractéristiques, le silence et l’invisibilité. Le silence sur ce fait historique qui certainement interpelle les musées et les hommes des musées et l’invisibilité de ses victimes.

Comment exposer ces deux choses, le silence et l’invisibilité ? Comment exposer la chaîne et le lien, comme nous avons voulu le résumer à l’Unesco dans le premier ouvrage publié dans la Route de l’esclave. Comment exposer la chaîne, c’est-à-dire le fait matériel de la capture, de la souffrance, de la déshumanisation, le fer ? Mais comment exposer aussi le lien ? Parce que cette chaîne, derrière sa tragédie et sa violence, a aussi été une rencontre. Comment exposer quelque chose qui n’est pas simplement de la nature de la mémoire mais également de la conscience et qui n’est pas seulement une affaire du passé mais qui a une réalité profonde, présente ? Pour comprendre ce phénomène ou tenter de l’approcher, il y a une image, celle de la matière invisible des astrophysiciens qui disent qu’on ne peut comprendre l’univers, le mouvement des astres, des étoiles, des planètes, sans la matière invisible. C’est quelque chose qui n’est pas visible mais sans laquelle les planètes et les astres ne peuvent se mouvoir et rester équilibrés comme ils le sont.
Exposer la résistance culturelle à l’esclavage
Comment exposer cette matière invisible ? Deux points critiques vont nous aider à clarifier les débats. Le premier est un fait majeur qui n’a pas été exposé ni peut-être étudié : la résistance culturelle à l’esclavage. Parce que la résistance physique a été là. Mais nous savons que dans le silence sur l’esclavage et dans la construction de l’image de l’esclave comme être qui a consenti d’une certaine manière à son sort, qui n’avait pas l’humanité nécessaire pour résister, les historiens occidentaux – certains, pas tous – ont occulté la résistance physique.
Certains ont occulté le fait que les esclaves sont restés debout du début à la fin. Des villages où on les a capturés, dans les forts des côtes africaines, dans les cales des navires, dans les champs de coton et les mines, ils ont toujours résisté physiquement. Comment l’exposer ?
Et il faut l’exposer. Mais l’autre résistance qui, à mon avis, est la plus fondamentale est la résistance culturelle. Difficile à exposer, mais qu’il faut exposer. Parce que l’esclave n’aurait pas pu survivre à ces trois ou quatre siècles de violence absolue, totale, de ce que l’historien Jean-Michel Deveau, a appelé la plus grande tragédie de l’histoire humaine par sa durée et son ampleur, s’il n’avait pas utilisé d’autres forces. C’est ce que j’appelle la culture maronne, c’est-à-dire, la manière dont l’esclave a reconquis son humanité pendant ces quatre siècles d’obscurité, de violence, de non droit. Le Code noir encadrait cette humanité, cette pseudo-humanité. Et l’esclave n’a pu survivre – et je pense que c’est un point qu’il va falloir intégrer dans cette problématique de l’exposition – que parce que dès le début, il a compris qu’à long terme le maître était peut-être vulnérable. Alors que le maître ne voyait en l’esclave que l’outil de travail. D’où toute la gestuelle des muscles, des dents, de vérifier la force, la capacité de travail physique de l’esclave.
Et le maître obscurci dans le racisme ne pouvait pas imaginer que l’esclave pouvait penser à autre chose. Et même dans l’historiographie de l’esclavage, il y a des textes et même quelques historiens modernes qui d’une certaine manière disent que l’esclave aurait consenti à ce qui lui arrivait ou qu’il n’avait pas la capacité humaine d’imaginer son sort et de résister.
L’esclave a compris dès le départ que le maître ne voyait que la force de travail et ne voyait pas le reste. C’est là le fond de la résistance culturelle. Quand on met le doigt dans l’esclavage, c’est quelque chose d’inimaginable. Mais l’esclave se réfugiait dans ses dieux, ses rites, ses mythes et ses valeurs. Et lentement, pendant ces quatre siècles, il a reconquis cette humanité. On ne peut pas exposer le fait matériel sans exposer aussi cette histoire de la résistance. Quelques exemples pour montrer l’intelligence prodigieuse et créative de cette résistance, avec la résistance spirituelle ou religieuse. L’Église, le Vatican, le Saint-Siège ne demandaient pas au maître de libérer l’esclave mais de l’évangéliser. L’Église demandait même, à l’époque, à l’esclave d’obéir au maître comme vertu chrétienne. Le maître demandait à l’esclave de vénérer le Christ ou la Vierge Marie, de devenir chrétien, catholique. L’esclave ne pouvait pas dire non. S’il disait non, on lui coupait les mains comme le Code noir le disait ou on le tuait. Mais ce que l’esclave a fait de manière totalement spontanée, créative, prodigieuse, c’est de subvertir cette demande, c’est de prendre le Christ et la Vierge Marie et de les intégrer à ses divinités, d’en faire des dieux africains, des orishas. Cette intégration était à la fois tactique car il était impossible de refuser, mais cette intégration découlait aussi du fait que l’esclave venait d’un univers spirituel où tout est sacré. Dans la spiritualité africaine, tout est sacré ; l’arbre, l’eau, l’animal, l’homme. De manière naturelle, l’esclave a intégré la Vierge Marie et le Christ. Il y a là le symbole de cette extraordinaire capacité de créativité qui montre que dans chaque acte quotidien de l’esclavage, dans chaque fait matériel, social, l’esclave a dû inventer. Inventer pour sa survie.
Subvertir ce qu’on a voulu lui imposer.
Cela a abouti au candomblé, à la santeria, à toutes ces spiritualités majeures qui sont toujours le fait de mettre ensemble et de toucher au cœur la spiritualité, quelque chose de plus universel, d’universaliser toujours. Quand le maître interdisait par exemple à l’esclave, comme au Brésil, d’utiliser des armes pour résister, il a inventé la capoeira. Le maître n’a vu que la danse, l’expression gestuelle. Il n’a pas vu que c’était aussi un art martial. Et enfin, un exemple historique majeur qui est actuel. C’est l’histoire de la résistance haïtienne, de la révolte de Saint-Domingue. Les révolutionnaires haïtiens ont organisé leur révolte devant le maître. Quand ils revenaient le soir des champs de coton et des mines, fatigués, le corps brisé, ils demandaient au maître de les laisser faire leur rituel africain, la musique, la danse et le maître disait : « Oui, allez-y parce que ça vous donnera un peu plus de force pour travailler demain, être plus en forme. » Et utilisant le vaudou et des spiritualités, des pratiques africaines, ils ont organisé la révolte.
Ils l’ont organisée devant le maître, distribué les rôles imposés par les rituels et l’éthique du vaudou, le silence etc.
Enfin, l’autre forme de résistance culturelle qu’il faut exposer, est la résistance éthique. La résistance éthique dans laquelle la femme a joué un rôle absolument fondamental. Et le cœur de la raison éthique, est la famille. Le soir, quand l’esclave rentrait déchiré, brisé, il pouvait retrouver et reconquérir son humanité dans cet espace familial. C’est ce qui fait que la notion de famille est tellement profonde et riche dans tout cet espace de l’esclavage de l’Océan indien aux Amériques et aux Antilles.
Exposer l’esclavage nécessite de toucher aussi à cette résistance culturelle. C’est-à-dire, le processus par lequel, les mis en esclavage – le français est ambigu, on dit « les esclaves », en anglais on dit « enslaved », c’est beaucoup plus précis, ils ont été mis en esclavage, parce qu’accepter la notion d’esclave c’est quelques fois la connotation esclavage noir etc. qui fait partie de la construction du racisme – ont lentement, dans la longue durée, de manière quotidienne, reconquis leur humanité. C’est pourquoi la résistance à l’esclavage a été l’acte fondateur des droits de l’homme moderne. Parce que dans cette résistance culturelle, l’esclavage a procédé à une universalisation, il a toujours mis ensemble ce qui était séparé pour pouvoir survivre. Cet élément, il faut le montrer. Enfin un dernier point. Un fait majeur, débattu et qui montre qu’exposer l’esclavage, la question de la mémoire, nécessite de tenir en compte le fait qu’il s’agit à la fois d’un fait majeur du passé, une histoire du passé, mais qui est une histoire présente. C’est un fait réel, vivant. Non seulement par les victimes qui sont là, dans les Antilles, en Occident mais également par la marque que l’esclavage a portée dans la construction de l’identité occidentale et européenne.
Pour une réparation éthique
Il va falloir intégrer la question de réparation. Parce qu’exposer la mémoire est un enjeu central de la réparation. Et là, je voulais suggérer de changer un peu de paradigme. Beaucoup de gens se concentrent, se limitent, à la réparation financière. La question financière est une réparation ambiguë qui n’est pas éthique. Comment calculer sur le plan financier l’immense tragédie de l’esclavage qui n’est pas encore totalement documentée ? Comment calculer monétairement les millions de victimes et donner un chiffre final ? Et, à qui faut-il remettre cette réparation financière ? Aux dirigeants africains actuels, à quelques-uns qui oublient l’esclavage ? À des dirigeants politiques ? Alors, je pose trois questions. La première, c’est la légitimité de la réparation. Je pense qu’on ne peut l’ignorer parce qu’historiquement, et c’est un fait obscène historiquement, les premiers qui ont bénéficié de l’opération, ce sont les maîtres. C’est eux qui sont venus plaider dans la dynamique de la Révolution française le fait qu’il fallait qu’on répare la perte de leur outil de travail, de leur source de richesse et ils ont été compensés d’une certaine manière. Certains pays comme Haïti ont payé d’une manière très chère leur indépendance.
Je propose trois autres réparations. Pour renverser le paradigme. La première réparation est la réparation éthique. C’est ce que Christiane Taubira a réussi à faire en France. Et qu’on a réussi à faire à Durban. C’est-à-dire de déclarer l’esclavage crime contre l’humanité. Cela est très important comme concept. Elle est éthique parce qu’elle signifie que la violence dont l’esclave a fait l’objet concerne autant le Mongol de Mongolie que le Chinois de Chine ou le Finlandais, car c’est universel. Le crime contre l’humanité signifie que toute l’humanité est concernée. Ce n’est plus une question raciale. La réparation nécessite que cette déclaration de l’esclavage comme crime contre l’humanité soit adoptée par tous les pays du monde. Or actuellement à part la France en Europe, je ne connais pas de pays où cela a été adopté. En Afrique il y en a très peu, ce qui donne une indication de la question de l’esclavage en Afrique et ne parlons pas des autres. Enfin, cette notion de crime contre l’humanité bute sur une des grandes dimensions idéologiques de la France contemporaine et de l’Europe, c’est-à-dire toute la résistance à la mémoire, où il y a une critique de ce qu’on appelle les lois mémorielles. La mémoire est quelque chose qu’il faut instrumentaliser, adapter au débat actuel sur les identités nationales.
La mémoire est concernée par l’autre dynamique actuelle, ici en France par exemple, le refus de la repentance. C’est-à-dire réduire la reconnaissance des violences du passé, des violences extrêmes comme celle de l’esclavage, dire que le reconnaître c’est faire la repentance et oublier que se repentir est un acte moral très profond. La première résistance, la première réparation, c’est celle-là, la réparation éthique. Comment l’exposer ? Les musées ont un rôle fondamental à jouer en liant mémoire et conscience. La deuxième réparation, c’est la réparation historique. On a déclaré l’esclavage crime contre l’humanité, mais c’est un crime qui n’est pas documenté. L’ampleur et la profondeur de l’esclavage matériel ne sont pas documentées, à cause précisément de la manipulation de l’invisibilité qui a accompagné l’histoire de l’esclavage et son écriture. Il est donc absolument capital de faire ce que j’appelle la résistance historique, c’est-à-dire de documenter le crime dans ses séquences, sa matérialité, son ampleur. Cela veut dire ouvrir les archives, ouvrir les sources documentaires, non seulement les archives nationales mais les livres de commerce des grandes entreprises concernées de l’Angleterre à la France à la Hollande etc.
Ouvrir les archives du Vatican qui sont riches d’information. Cela veut dire aussi utiliser la tradition orale car la mémoire écrite est celle de l’esclavagiste. L’esclave ne pouvait pas écrire mais il a intégré sa mémoire dans tous les aspects de sa vie, dans sa danse, sa musique, ses chants, ses contes. Tout cela est riche d’information.
La troisième réparation est la réparation éducative. C’est ce que Christiane Taubira a voulu mettre dans sa loi. Les musées doivent faire en sorte que tout ce qui aura été documenté par les historiens à travers l’ouverture des archives et des centres documentaires va être mis dans le programme éducatif et scolaire de tous les pays du monde puisque c’est un crime contre l’humanité. Cette mémoire éducative est importante car elle donne substance, matérialité à cette notion de crime contre l’humanité, mais un crime documenté. Enfin, je suggère une réparation pour aller au-delà de la réparation financière car cette dernière nous pose un problème moral. Accepter la réparation financière comme solution finale qui mettrait les victimes et les descendants de l’esclavage en leur disant maintenant « On vous a réparé financièrement, taisez-vous, on en parle plus. » c’est accepter l’éthique de l’esclavagiste pour qui – n’oubliez pas que l’esclavage a été une entreprise économique – tout pouvait être réduit en calcul monétaire et financier. Je propose donc la réparation économique. Qu’est-ce que la réparation économique ? C’est faire quelque chose qui n’a pas été fait par les économistes, que les musées doivent montrer, c’est montrer que l’esclavage par sa durée, son coût humain, la subversion économique des pays d’origine et l’enrichissement des pays d’accueil a été une des sources fondamentales de l’appauvrissement du continent africain et aussi des sociétés des Caraïbes qui ont été marginalisées. Étudier cela, le documenter, le chiffrer, signifie qu’il va falloir dans les débats actuels sur la dette, les grands débats à l’OMC et à l’ONU, dire que ce développement ne vient pas du cosmos, que le sous-développement est un fait historique, qu’il a des sources historiques. Il faut les étudier et les documenter.
En conclusion, le défi qui est posé aux musées, est de faire en sorte que les deux vecteurs de l’esclavage, ses deux sources profondes, c’est-à-dire, le silence historique sur le fait – et ce silence n’a pas encore été abordé en profondeur – et l’invisibilité des victimes qui touche au fait que si l’esclavage comme fait matériel a disparu, l’idéologie qui l’a soutenu pendant ces quatre siècles – le racisme, car c’est dans ce contexte qu’on a construit le racisme anti-noir – cette idéologie est encore prégnante dans les sociétés modernes actuelles. L’exposer doit aussi aider à comprendre la matérialité des faits, les voir mais également toucher à cette dimension idéologique qui est encore une actualité.

///Article N° : 11523

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