Faire monde

Edito- Afriscope 45

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BANDE SON
« Dans leur monde, je m’ennuie
Viens on s’évade, viens on s’enfuit (…)
Dans leur monde, je m’ennuie
Qui sait ? J’vais p’t-être mourir aujourd’hui
Laisse-moi être qui je suis
Juste le temps d’une vie »
– Le temps d’une vie de Nakk Mendosa –

« Il faudrait que les programmes d’histoire cessent de se regarder le nombril. Qu’on interroge le présent avec le passé africain, indien ou chinois. Les mobilités des hommes et des femmes dans l’histoire. [ … ] Qui rappellent que la société française est plurielle. » Ainsi se révolte la professeure Laurence de Cock dans ce numéro d’Afriscope. Convaincus que le présent s’éclaire à la lueur du passé, elle et son collectif luttent pour un renouvellement de l’enseignement français mieux ancré dans l’histoire du monde. En écho, le metteur en scène Jérémy Beschon se réapproprie l’ouvrage de l’historien Benjamin Stora Les trois exils. Juifs d’Algérie. Une manière de documenter une histoire judéo-berbère des bords de la Méditerranée, méconnue et éloignée d’une actualité qui tend à faire de ces identités des antagonismes de tout temps. Même dessein pour Nadia Hathroubi-Safsaf, qui, dans son roman Ce sont nos frères et leurs enfants sont nos enfants, explore le destin d’un résistant algérien à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, qui a protégé nombres de juifs, menacés par les rafles de l’Allemagne nazie et de la Police française de l’occupation. Tous font histoire. Tous apportent de la complexité à des débats parfois construits médiatiquement et politiquement pour opposer, exclure, rejeter et amalgamer.
Ainsi, votre magazine valorise, une nouvelle fois, des alternatives aux discours binaires et fermés lancés ces derniers mois par certains de nos représentants politiques. « La responsabilité politique implique de tracer des perspectives« , écrit Christiane Taubira dans Murmures à la jeunesse[ 1 ]. Mais quelles perspectives proposent l’État à la jeunesse que nous sommes avec l’État d’Urgence et le débat cacophonique sur la déchéance de nationalité ? Quelle perspective trace la République, quand, condamné pour contrôle au faciès, l’État se pourvoit en cassation, jugeant légitime de ne contrôler que les Noirs et les Arabes au motif qu’ils ont plus de chances d’être étrangers ?[ 2 ] Peur, angoisse, division, exclusion sont quelques-uns des sentiments ressentis dans le climat ambiant. « [ La République ] est devenue moins habile à inclure, plus agile à égarer.[ … ] Elle n’enfièvre plus guère les rêves, n’attise plus les espérances », écrit encore l’ancienne garde des Sceaux, citant comme vecteur d’espérances Césaire « Le monde se défait. Et nous sommes le monde. » Alors, en conscience des enjeux qui nous incombent, « on va écrire des histoires. Et pour écrire des histoires, on a juste besoin d’être en confiance, de se sentir libre, de lever la tête et de regarder le monde alentour », signe l’écrivain Gauz en préambule du recueil de fictions écrit par des jeunes plumes du lycée Étienne Dolet (Paris 20e). Tandis qu’en Une du magazine, le rappeur MHD, à seulement 21 ans, transporte déjà tout un phénomène musical. Celui de l’Afro Trap. Ancré dans le 19e arrondissement de Paris, il valorise ainsi son héritage africain par des rythmes, des sons et des langues en métissages. Des acteurs qui comblent les trous de l’histoire de France et d’autres qui dessinent des chemins de partage, ouverts sur le monde et inclusifs : c’est de cette société française plurielle que ce nouveau numéro d’Afriscope se fait l’écho.

[1] Editions Philippe Rey, 2016.
[2] « L’Etat justifie les contrôles au faciès ». Médiapart. 25 février 2016.
///Article N° : 13502

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