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Expressions - Afriscope 45

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Conversation téléphonique
Ce bruit de balafon Sénoufo me traumatise ; il me sert aussi de réveil. C’est « X ylophone », sonnerie classique, catégorie Funny, qui allume mon téléphone. Delphine, depuis Abidjan ! Ça va vibrer en plus.
– Ça fait deux mois que je n’ai pas de tes nouvelles, qu’est ce que tu fais cette année ?
Avec elle, on a toujours sauté l’étape des préliminaires
– Je vais bien et…
– Toujours cette manie de ne pas répondre aux questions qu’on te pose.
– Je suis en résidence d’artiste au lycée Etienne Dolet.
– Lycée Ndolet ? Mais qu’est ce que tu fous au Cameroun ? Il n’y a que ces rigolos qui peuvent donner le nom de leur plat national à un lycée.
– Étienne… plus loin… Dolet. C’est un lycée professionnel à Paris dans le 20e, au pied de Ménilmontant. J’ai 5 classes : un CAP Petite enfance, deux 1res ASSP, une 1re SPVL, et un UP2A ! On a aussi associé une classe de 3e du Collège Jean Perrin, voisin de quartier et d’univers social.
– Arrête tes acronymes, tu n’es pas en réunion au ministère de la Fonction publique.
– Les ASSP sont formés à l’accompagnement, aux soins, et aux services à la personne. Les SPVL seront livrés aux Services de Proximité et Vie Locale. Les UP2A sont des classes pour mineurs qui viennent d’arriver et qui ne parlent presque pas du tout français.
– Tu es en train de me dire que c’est un lycée pour des élèves qui ont eu des difficultés au collège, voire des difficultés tout court ? Vu les filières, je suis sûre que ce ne sont que des filles. Qu’est ce que tu vas bien pouvoir faire de tout ce monde ?
– On va écrire des histoires. Et pour écrire des histoires, on a juste besoin d’être en confiance, de se sentir libre, de lever la tête et de regarder le monde alentour. On va aussi écouter de la musique, de la musique classique, avec l’orchestre Divertimento, une formation dirigée par Zahia Zihouani, une sorte de Zidane à baguette. On va leur faire franchir le Rubicon de tous leurs clichés, de leur horizon social.
– Prétentieux !
– Optimiste ! Tu comprendras quand tu liras. Il faut que j’y aille, j’ai un Ndolet au feu. Je t’embrasse maman.
– Gauz, écrivain-

Jour de rentrée
Ce lundi-là, c’est la rentrée. Arrivée devant l’église, j’attends. Il y a du monde. Je m’approche. La CPE* commença à appeler des élèves. Elle dit mon nom et je me retrouvai dans le hall avec mes nouveaux camarades. On monte dans une classe. Les profs nous y attendaient. Assise, je regarde autour de moi. Une nouvelle année commence. Beaucoup de filles, un seul garçon. Un seul ! Le pauvre, il va souffrir. Les profs se présentent. Je pense que je ne vais pas m’entendre avec certains. Après, on est parti en sortie de groupe. Je crois qu’ils veulent créer tout de suite un esprit de groupe. Je suis dans celui de Myriam. On se parle direct. Elle me lance un défi : demander à Steve s’il est gay. J’y vais… Depuis la rentrée jusqu’à ce jour, on est ensemble tout le temps.
Sarab, 1re SPVL

Question à un lecteur
Avez-vous déjà été dans la tête d’une adolescente ? À quoi pensez-vous lorsque vous voyez une adolescente ? Vous me direz que cela dépend de son apparence ? Alors, prenez une adolescente blonde, aux yeux bleus, propre sur elle-même, qui a tout ce qu’elle demande et tout ce qu’on lui demande, que penserez-vous ? Qu’elle est une bonne élève ? Qu’elle réussira dans la vie ? Qu’elle a plus de chance qu’une autre de se trouver plus tard avec un vrai métier, sûr, qu’elle gagnerait bien sa vie ? Avec une famille stable ? Maintenant, prenez une adolescente noire avec de longues mèches synthétiques, qui se maquille un peu trop, qui est souvent agressive avec tout ce qui a rapport à l’école ? Pensez-vous qu’elle finira mal ? Caissière avec 7 enfants ? Certains de vous auront peut être des pensées neutres et se diront que chacun à sa chance, qu’on ne peut pas voir le futur sur une simple apparence. Mais vous, oui, vous qui lisez ces phrases, vous en pensez quoi ?
Solène, 1re SPVL

Une très belle journée
J’avais 10 ans. Un jour je me réveille comme d’habitude pour aller à l’école. Le professeur me rend un contrôle avec une note de 20/20, ma journée commence très bien. Je suis très fière de moi, j’ai hâte de le montrer à mon papa qui est hospitalisé en Afrique. Et puis à la cantine, il y a mon repas préféré, des spaghettis à la bolognaise, et comme dessert un flan nature. Et je me suis bien amusée avec mes amies. Une très belle journée. Quand je rentre à la maison, c’est une vieille tante qui m’ouvre la porte. Je vois dans toutes les pièces beaucoup de monde, de la famille, des amis, des voisins, et quelques personnes que je n’ai jamais vus. Je pense qu’il y a une fête, mais je ne vois pas mes parents. Et puis il y a ma tante qui m’interpelle dans la chambre. Il y a aussi l’oncle de mon papa. Ils me racontent une histoire : mon père est très malade et je ne le reverrai plus jamais. J’ai écouté sans réagir et je suis parti dans ma chambre sans rien dire. Ma grande soeur m’a demandé ce que le vieux m’a raconté.
– Il est mort, tu sais ce que ça veut dire ?
– Oui on ne va plus se voir.
Elle éclate en sanglots. Je la laisse dans sa tristesse et je replonge dans mes cours. Le lendemain, je repars à l’école sans raconter cette histoire à personne. Mais je ne suis plus la même personne. Ça ne sera plus comme avant.
Anonyme, 1re ASSP

Fumer tue
Je suis en famille chez moi, dans ma chambre. J’ai pris une cigarette et je me suis mis à fumer. Dans le salon, mon père crie à ma mère : « Diaby, tu as mis quoi au feu ? Il y a quelque chose qui brûle. Vas voir ta sauce. » Ma mère lui répond : « Méïté, je n’ai rien mis au feu Wallaye Billaye ! ». Mon père et ma mère s’appellent par leurs noms de famille. C’est mignon. Mais mon père insiste et ma mère se lève pour aller
vérifier si elle n’a pas oublié d’éteindre une plaque de la gazinière. Rien à signaler à la cuisine, mais une forte odeur de tabac. Elle lance une complainte contre le voisin qui fume tout le temps, jette un coup d’oeil au balcon et me voit, cigarette en bouche. Elle crie : « Lahillah, Adja, tu fumes ! ». Je jette la cigarette et je réponds en panique : « Non ». Elle court dans ma chambre en criant à la mort. Mon père rapplique au pas de soldat. Ma mère se met à me frapper avec tout ce qu’elle trouve à portée de main. Je cours me réfugier dans la chambre de mes frères, mais eux, ils ne la retiennent même pas. Je me fais sérieusement défoncer par ma mère et en deuxième mi-temps, elle me vire de la maison… 5 minutes. Après réunion solennelle de famille, j’avoue que je fume depuis une semaine seulement alors que ça fait déjà longtemps. Depuis ce jour, j’ai compris pourquoi sur les paquets de cigarettes, il est écrit : fumer tue.
Sita, 1re ASSP

Feuille morte
Il était une fois, une feuille qui voulait des lettres. Mais personne ne voulait lui écrire. Elle se mit à pleurer toutes les larmes de son corps et comme elle était en papier, elle mourut. C’était l’histoire d’une feuille morte.
Fanta, 1re ASSP

Voile du week-end
J’ai 16 ans, je suis d’origine comorienne donc musulmane, car 98 % des Comoriens sont musulmans. Moi, on m’apprend ma religion depuis que je suis née. Je vais à l’école arabe le week-end et je mets le voile intégral ces jours-là. Tous les samedi et dimanche, je prends donc les transports en commun avec mon voile intégral. Depuis le début de l’année (janvier), il y a eu les attentats de Charlie Hebdo. Pour moi, ça a mis l’islam en black liste. Comme ces terroristes ont crié « Allah Akbar », on a dit que ce sont des « musulmans qui font ça pour leur Dieu ». Alors que pas du tout, ça n’a rien à voir. Tout le monde peut crier ce qu’il veut et ça ne décrit pas une religion. Un samedi après les attentats, j’ai pris le métro pour aller à mon cours d’arabe avec mon voile intégral. Je me sentais regardée, comme s’ils voyaient un terroriste de Charlie Hebdo. Depuis, je me sens trop regardée les week-ends.
Nabia, 1re ASSP

Déménagement
Le lycée Etienne Dolet, au départ, ça fait bizarre. Ça fait bizarre de passer de Henri Bergson à Etienne Dolet, d’un philosophe à un imprimeur de livres, d’une classe à une autre, de la seconde à la première, deux semaines dans une classe et le reste de l’année dans l’autre.
Solène, 1re SPVL

Déménagement forcé
Mon frère Alpha, il a toujours été à fond dans la religion. Il travaillait, il n’emmerdait personne. Sa vie se résumait à « boulot, maison, mosquée », pas plus, pas moins. Ce que nous on ne savait pas, c’est que l’État avait mis mon frère sous surveillance depuis un bon moment, et toute ma famille aussi d’ailleurs. Le motif ? Ils pensaient que mon frère était un terroriste. On nous a interdits d’Ile-de- France pendant un moment, du genre, c’est pour la sécurité de tout le monde. Et on va ainsi dans une autre région, du jour au lendemain, comme ça. On n’avait pas le choix à cause de leur enquête de merde et de toutes les façons, c’était eux qui prenaient tout en charge. Du coup, on a quitté Paname discrètement. On n’a dit au revoir à personne. Une fois là-bas, on a repris notre vie en main et quelque temps plus tard, ils ont vu qu’il n’y avait rien, que mon frère n’avait rien à voir avec tout ça, ni ma famille. Ils nous ont autorisés à revenir sur Paname, mais ma mère ne voulait plus. La nouvelle maison lui plaisait. On est resté vivre à Toulouse.
Sounkaro, 1re SPVL

Page blanche
Mina n’arrive pas, les mots ne viennent pas. Je me sens moins seule.
– Mina, tu me prêtes une histoire ? Moi.
– Je ne suis pas moi. Mina.
– Tu me laisses lire ton histoire ?
– D’accord.
– Vous savez où je suis dans l’histoire ?
– Oui je crois. Là.
Et Mina n’arrive toujours pas ! Et Matienie n’a jamais autant essayé. Chayma est perdue dans son passé. J’ai encore oublié de donner à manger aux poissons rouges, la liste des courses est restée sur la table de la cuisine. Ah le silence ! Chayma va pouvoir recommencer. Mina est toute seule à présent. Ah le silence ! Aude, professeure en 1re SPVL Je suis née à Abidjan en Côte d’Ivoire. À l’âge de 9 ans, je suis partie en Gambie dans le but d’aller rejoindre plus tard mon père aux États-Unis. Je suis restée en Gambie pendant 4 ans sans aller à l’école ni voir mes parents. En Gambie, j’ai vécu des choses terribles et pas vraiment marrantes pour une jeune fille en manque d’affection. Mon père, je ne l’avais jamais vu, mais je l’aimais beaucoup. Après ces 4 années, je suis retournée dans mon pays. Je vivais avec la soeur de mon père. j’ai perdu le fil de l’école. J’ai raté toute la base de l’école primaire (orthographe, grammaire, etc.). En 2013, quand je suis arrivée en France, j’ai eu des problèmes parce que je n’avais pas mes vrais papiers. Je n’avais pas envie de retourner en Côte d’Ivoire parce que làbas il n’y avait personne pour s’occuper de moi. Comme j’ai grandi sans mes parents, j’ai vraiment du mal à être tranquille dans ma tête. À mon arrivée en France, j’étais vraiment perdue, mais en même temps si contente de voir mes parents, ma mère, mon père, et aussi mes frères et soeurs. Toutes les classes que j’ai ratées me rattrapent aujourd’hui parce que j’ai des difficultés en français et aussi dans d’autres matières générales. Parce que mon rêve était d’être une grande infirmière. Je suis dans un lycée professionnel. Ce n’était pas vraiment ce que je voulais, mais mon niveau ne m’a pas permis d’aller plus loin.
Matiénie, 1re SPVL

Les pieds de Salomé
Salomé a deux pieds gauches. Elle n’est pas maladroite, elle a deux pieds gauches au sens propre. Petite, ça ne l’a jamais trop gêné. Elle marchait pieds nus et personne ne remarquait sa différence. En grandissant, il a fallu qu’elle rentre dans le rang et commence à porter des chaussures. Gênée par le regard des autres et par la peur d’être différente (elle n’avait jamais rencontré d’autres personnes ayant deux pieds gauches), elle choisissait toujours des paires de chaussures « normales », l’une pour pied droit, l’autre pour pied gauche. Ça lui faisait terriblement mal. Lorsqu’elle sortait de chez elle, elle vivait dans un malaise permanent, et aussitôt qu’elle rentrait chez elle, elle se libérait de cette torture. Lundi, 15 h, piscine. Tout le monde en tongs. Salomé cache ses
pieds comme elle peut, regarde les pieds des autres. Nina a les pieds en éventail au bord du bassin. Nina a des pieds parfaitement manucurés, vraiment superbes ses pieds… ils sont droits tous les deux.
Selema, CAP Petite enfance

« Montre-moi ce que je vois » : la Maison de la Poésie-Scène littéraire, l’Orchestre symphonique Divertimento, le Lycée Professionnel Etienne Dolet et le collège Jean Perrin ont noué un partenariat afin de créer une résidence littéraire et musicale pour 150 élèves avec l’écrivain Armand Gauz. Ce projet bénéficie du soutien de l’Académie de Paris, de la DRAC Ile de France, du mécénat de Total SA et de la Fondation France Télévision. Armand Gauz remercie particulièrement toute l’équipe dirigeante et professorale du Lycée Etienne Dolet.///Article N° : 13501

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