Figninto

De Salia Ni Seydou

Chronique d'une mort annoncée
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Après « Le Siècle des fous », sa première création très remarquée, la jeune compagnie burkinabè Salia nï Seydou présente une nouvelle chorégraphie : « Figninto ». Dans cette réflexion dansée sur l’aveuglement des hommes, s’exprime un langage corporel neuf, d’une indéniable profondeur.

Sur la scène est suspendue une longue toile peinte, inquiétante, de couleur terre. La forme d’un corps humain, comme momifié, s’y imprime étrangement plus qu’elle ne se dessine. Assis en tailleur au pied de cet unique élément de décor, dans la tension d’un silence énigmatique, les trois danseurs pressent leur visage entre leurs mains, jusqu’à le rendre difforme : leurs yeux s’enfoncent et disparaissent, leurs bouches se tordent dans une grimace de douleur.
Ainsi débute « Figninto ». Dans une atmosphère dense, à la fois pesante et épurée, qui donne à chaque mouvement un relief saisissant. « Figninto » signifie en bambara « l’Œil troué », c’est-à-dire « celui qui ne voit pas ». Après avoir stigmatisé la folie du pouvoir des dirigeants politiques dans « Le Siècle des fous », Salia Sanon et Seydou Boro s’arrêtent sur le manque de communication entre les hommes,  » dans un monde où l’on croit qu’il faut capitaliser, accumuler, avant d’accorder son attention aux autres « . « Figninto » évoque l’épreuve des relations amicales face à la maladie et la séparation. Un homme ne voit pas son ami qui vit à ses côtés et qui va mourir…
Dès les premiers instants du spectacle, les trois danseurs – Salia Sanon, Seydou Boro et Souleymane Badolo – dessinent des trajectoires solitaires. Tout en prenant possession de l’espace, leur gestuelle cassante le déconstruit brutalement. « Figninto » plonge d’emblée dans l’isolement douloureux des vies. Pris dans le tourbillon de leur existence, trois amis n’arrivent plus à se comprendre. Ils se cherchent, s’interpellent, se questionnent, se rapprochent puis se fuient… jusqu’à ce que la mort rattrape l’un d’eux.
Rythmes intérieurs
L’écriture chorégraphique de Salia Sanon et Seydou Boro s’ancre dans les profondeurs de l’être. C’est sans doute pourquoi, par-delà son propos narratif, elle parvient tant à nous bouleverser. Elle prend racine dans les méandres d’une intériorité humaine universelle, où se mêlent l’ombre et la lumière, les voix et le silence, la paix et la violence.
 » Que vaut l’amitié, s’il ne lui est pas consacré un temps d’attention, d’amour, un temps de communication ?  » questionne la pièce. « Figninto » innove par la créativité de son langage chorégraphique comme par la subtilité de son traitement de la musique. Entre les trois danseurs et les deux musiciens – un percussionniste et un joueur de sano (arc musical) – assis au fond de la scène, se tisse un fascinant dialogue qui réinvente l’utilisation des instruments traditionnels.
Ces derniers ne dictent plus, comme à l’accoutumée, le rythme aux danseurs mais, répondent, au contraire, dans une troublante intimité, aux musiques intérieures des corps. Ce sont elles qui résonnent en premier lieu dans « Figninto ». Polyphonies des trajectoires de vie, dissonances du rapport tumultueux entre les hommes, solos poignants qui ramènent chacun à sa solitude…. Durant de longs moments, les instruments se taisent tout à fait. Le rythme intérieur des danseurs irradie alors le silence, l’électrise, lui insuffle une tension vertigineuse. Dans cette chronique dansée d’une mort annoncée, peu d’unissons harmonisent les corps. Pourtant, le temps d’un souvenir fugace de l’amitié partagée, ils se retrouvent dans le martèlement cadencé du tourbillon de la vie.
Une danse libre et aventureuse
Brusques contorsions, ondulations du buste, parcours à ras du sol dans différentes postures, effondrements soudains, décharges électriques, sauts et soubresauts, l’exécution de la chorégraphie de « Figninto » est rude. Les trajectoires, rarement en croisement, dessinent le plus souvent des parallèles. Et, si peu de contacts physiques entre les personnages se produisent, hormis de rares porters, une tension et une expressivité extrêmes ne cessent de les lier.
« Figninto » témoigne d’une passionnante recherche chorégraphique qui renvoie au parcours artistique de Salia Sanon et Seydou Boro. Après une formation de comédien puis de danseur au Burkina Faso, tous deux font la rencontre déterminante de la chorégraphe française Mathilde Monnier. Leur collaboration aboutit, en 1993, à leur entrée dans sa compagnie. Depuis, tout en travaillant une grande partie de l’année au Centre chorégraphique de Montpellier, ils ont créé parallèlement leur propre compagnie, reflet de leur métissage artistique.
Salia Sanon et Seydou Boro inventent une écriture singulière, dans laquelle les bases africaines traditionnelles et la technique contemporaine occidentale fusionnent pour donner une forme originale. Tout en revendiquant une base gestuelle africaine, ils s’affranchissent autant du carcan « néotraditionnel » que des modèles occidentaux.  » Nous faisons une danse qui nous libère, commentent les fondateurs de la compagnie. Nous cherchons d’autres formes, d’autres manières de bouger dans l’espace… Il s’agit de trouver notre propre voie. Il n’y a qu’elle qui peut nous mener loin.  »
Au centre de leur travail chorégraphique, l’exploration des ressources de l’improvisation. Dans « Figninto », chaque danseur possède des solos où il retrouve la liberté d’improviser. Pour Salia et Seydou, ces plages sont des temps essentiels du spectacle : elles maintiennent au sein du trio une tension et une vigilance réelles.  » Chaque soir, nous prenons des risques, nous continuons de nous surprendre, racontent-ils avec les yeux qui brillent. Ce sont dans ces moments-là que surgissent les moments les plus vrais.  »
La course irréversible du temps
 » L’étranger a de gros yeux pour ne rien voir « , dit un proverbe bambara. Mais qui n’est pas aveuglé dans le monde effréné d’aujourd’hui ? Qui reste attentif aux autres ? Qui prend le temps d’écouter vraiment ses proches ?  » Le manque de temps nous éloigne de nous-mêmes avant de nous éloigner des autres « , affirment les chorégraphes.
Tout au long de la pièce s’accroît une dimension tragique. L’exécution des gestuelles se produit dans une sorte de succession qui marque le manque et la difficulté d’écoute et d’attention. A mesure que le personnage qui tente de fuir sa mort est inflexiblement ramené à son destin, la gestuelle des danseurs se fait de plus en plus torturée. Tranchant avec le crescendo pathétique de la pièce, des instants presque ludiques ponctuent l’histoire à la manière de flashs-back. Ils rééquilibrent la couleur du spectacle et l’empêchent de verser dans un pathos trop lourd.  » Même dans les pires moments de la vie, l’humour peut surgir « , rappellent Salia et Seydou. Ils tiennent à ce parallèle entre leur création et la vie de tous les jours.  » Nous prenons le risque de parler de ce qui nous interpelle profondément dans le quotidien, de notre aveuglement sur les êtres et les choses disent-ils encore. C’est de cette communication manquée que naissent les divergences et les guerres. La danse contemporaine nous a rendus sous-marin, pour aller voir au-delà de l’apparence, dans l’émotionnel, l’intériorité.  »
L’histoire de « Figninto » est transposable dans la vie quotidienne. Un homme sent sa mort approcher et sollicite la parole de son ami. Celui-ci ne prend pas le temps de répondre. L’homme cherche en vain à échapper à sa mort, il s’agite de plus en plus mais son ami reste aveugle. Epuisé, il finit au pied du mur. Alors, acceptant enfin son destin, il s’agenouille dignement et succombe sous une pluie de sable blanc.
Ce dernier tableau, d’une beauté et d’une intensité à couper le souffle, plonge dans la profondeur de la danse de Salia nï Seydou, dans ses racines burkinabè que n’ôte en rien son alchimie métisse. Le geste éminemment symbolique de l’ensevelissement, le sable, métaphore du temps et de la terre, qui se déverse d’une grande calebasse, la position agenouillée du danseur, renvoient à des formes d’enterrement traditionnelles. Dans les villages, l’homme digne peut être enseveli debout…
Ni dans la vie ni sur scène ne s’arrête la course irréversible du temps. L’homme aveugle répond trop tard à l’appel de son ami. Une fois mort, il s’aperçoit que c’est aussi en lui qu’il vivait. Ne reste que le vide, miroir de sa vulnérabilité. Et « l’œil troué », face désormais à sa solitude et son impuissance, n’a d’autre issue que de constater :  » Il n’est plus, il fut, il est mort. « 

« Figninto », l’Œil troué.
– Chorégraphie : Seydou Boro, assisté de Salia Sanon
– Danseurs : Seydou Boro, Salia Sanon, Souleymane Badolo.
– Musique sur scène : Dramane Diabaté (percussions) ; Tim Whinsey (Arc musical, sano ou lolo).
– Scénographie : Fousseïni Compaoré.
« Figninto » a reçu le deuxième prix aux 2èmes Rencontres de la création chorégraphique africaine à Luanda (Angola), et le prix « Découvertes » R.F.I du spectacle vivant en 1998. Une deuxième tournée africaine du spectacle est prévue en mai 1999.
Africultures a publié un entretien avec Salia ni Seydou dans son numéro 7 (avril 1998), p.42-45.
Salia Sanon et Seydou Boro ont créé la compagnie Salia nï Seydou en 1993. Ils partagent leur temps entre le Centre chorégraphique de Montpellier et Ouagadougou. Ils mûrissent un projet de création d’un centre de danse dans la capitale burkinabè. Ils y présenteront pour la première fois en septembre prochain leur troisième création : « Taagäla » (le Voyageur). ///Article N° : 697

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Les images de l'article
Figninto © Marc Coudrais





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