Fissures

De Hicham Ayouch

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Au départ un collectif, le club des 7. Ils sont Marocains, cinéastes et se veulent porte-parole d’une nouvelle manière de faire du cinéma sans les paillettes et autres stress qui dénaturent l’essence même de cet art. L’un de leurs représentants, Hicham Ayouch, se lance dans l’aventure et signe Fissures. Démarche intrigante mais qui finit sur un pétard mouillé des plus dangereux.

Tanger. Trois personnages. Deux hommes et une femme. Jules et Jim au Maroc ? Peut-être tant Fissures (son second long-métrage) plonge sa torpeur dans un maelstrom de sentiments endiablés. L’un sort de prison. L’autre, son pote architecte le rejoint et l’héberge dans sa garçonnière. Et puis elle les rencontre. Grande beauté brésilienne, mi-artiste mi-suicidaire. Entre eux, des histoires brinquebalantes, des tourbillons de la mort, des violences répétitives jusqu’à la tragédie ultime.
Dans Fissures, tout doit être exagéré pour que le propos passe, repasse et dépasse l’entendement. Le spectateur ne cesse dès lors de s’interroger sur les intentions peu louables du cinéaste tant elles apparaissent manipulatrices. Qu’il nous invite à être voyeurs, disons que c’est son droit, mais qu’il se permette de rajouter du sens, de l’amplifier, d’en ouvrir la porte pour laisser passer tout et n’importe quoi, ce n’est plus un sacerdoce, cela devient un viol de sentiments.
Pourquoi tant de rejet devant cette œuvre absconse ? Car elle remet en cause – maladroitement – la distanciation voulue par le cinéma, n’en questionne jamais le flux et le reflux, et abîme constamment des corps. Ayouch pose sa caméra, outil de perversion, sur des personnes réelles (je ne parle pas des acteurs) qui sont hors-sujet, qui n’apportent rien à la construction narrative sinon leur existence précaire, leur clochardisation impitoyable et leur ombre dégoûtante. Mêler ainsi dans le même cadre un personnage fictif et un personnage réel est une façon saugrenue et ambiguë de jouer la carte du misérabilisme. Faire des films sur et non pour revient àfaire du cinéma coûte que coûte.
Faire un film pour détermine l’œil du cinéaste : il calcule tous les morceaux du puzzle. C’est la règle Depardon, Bensmaïl, Van Der Keuken, Wang Bin. Ces cinéastes ont en commun de réaliser majoritairement des essais et non de la fiction, mais Fissures chancelle entre les deux cases : Ayouch veut à tout prix dépoussiérer le classicisme ambiant des films sociaux en clamant définitivement l’absence de frontières entre ce qui est enregistré et ce qui peut être réel. Or le cinéma n’est et n’a jamais été réel. A partir du moment où le cadre est créé, c’est un autre monde qui est capté. En cela, le monde voulu par Ayouch est truffé d’artefacts, donnant le sentiment saugrenu que l’acteur peut ressembler à celui qui se trouve dans le même cadre que lui. L’alter ego de l’acteur à ce moment-là, c’est le réalisateur et non ce vrai clochard qui finira par retourner à sa vie misérable une fois le film tourné.
Ayouch profite de cet aspect pour pimenter son film, pour lui donner du volume, pour caresser ce réel tant recherché. De par cet artifice, le spectateur peut – selon le réalisateur – saisir toute la portée psychologique des trois protagonistes, se laisser embarquer dans le flonflon des virées bucoliques, des plans sexe à deux dirhams, des envolées philosophiques et des regards caméra où le moindre symbole deviendrait un vecteur de mise en scène. Alors quelque chose survient, ennemi du Temps et véritable trompe-l’œil des mauvaises intentions, cette chose s’intitule ennui et il plombe Fissures jusqu’au plan final !

///Article N° : 10027

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