Foyers de travailleurs migrants : La vieillesse des travailleurs immigrés

Un impensé

Entretien de Caroline Trouillet avec Omar Samaoli, gérontologue
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Omar Samaoli est gérontologue et directeur de l’Observatoire gérontologique des migrations en France (OGMF). Engagé depuis des années à ouvrir le champ de la recherche gérontologique à la question des migrants âgés en France, il nous parle de ces oubliés des politiques publiques de la vieillesse.

Quelle place ont les anciens travailleurs migrants, aujourd’hui retraités en foyers, dans les politiques publiques de la vieillesse en France ?
Aucune, cette population est inconnue au bataillon. Il y a un vrai paradoxe aujourd’hui dans le fait de ne pas tenir compte de la santé de ces vieux migrants. Lorsque les industries françaises faisaient leur recrutement, un des premiers critères pour être admis était d’être en bonne santé, c’était la monnaie d’échange, le critère pour entrer dans l’hexagone. Cette santé a été la plus sollicitée dans les industries du charbon, de l’acier, dans le bâtiment. Ces domaines ont attaqué ce qu’il y a de plus précieux chez les migrants : leurs forces physiques. Le vieillissement précoce de ces hommes en est aujourd’hui une conséquence directe. À partir de 60 ans, le risque de dépendance pour une personne née au Maghreb est de 75 ans, contre 82 ans pour une personne née en France. L’édifice de la politique de la vieillesse dans l’hexagone repose sur un certain nombre de services et dispositifs qui permettent aux gens de rester chez eux : portage de repas, accompagnement, auxiliaires de vie, assistantes de vie, etc. Est-ce que ce type de services est accessible aujourd’hui dans les foyers ? Non. Est-ce qu’on peut le déployer dans les foyers ? Non.
D’autant plus que ce n’est pas la famille de ces hommes, restée au pays, qui peut pallier à ce manque…
On pourrait même se dire « mais c’est de leur faute. Quand ils auraient pu faire venir leur famille ici, ils ne l’ont pas fait ! ». Certains ont peut-être fait des mauvais calculs, mais il y avait surtout des difficultés administratives qui rendaient le regroupement familial impossible. Pour faire venir un conjoint il fallait disposer d’un logement, et pour avoir un grand logement il fallait avoir les enfants sur place. Voilà une manière polie de dire : « restez là où vous êtes » ! Puis ils n’envisageaient pas leur vie autrement qu’à l’aune d’un retour hypothétique, dont ils reculaient toujours l’échéance. « Est-ce que tu veux rentrer chez toi ? » : « Peut-être, peut-être que je veux rentrer chez moi », répondaient-ils. « Est-ce que tu es là pour un petit moment ? » : « Peut-être, peut-être que je suis là que pour un petit moment ». Mais on a bien vu que les gens étaient là pour un bon moment. Certains ont même perdu leurs bagages.
Il y a une manière plus intime de regarder le problème, lié à l’engagement initial de ces hommes. Immigrer c’était partir en mission. Au-delà des bénéfices personnels on envoyait les gens gagner de l’argent pour améliorer le quotidien des proches qui étaient en attente au pays. L’immigré était une sorte d’émissaire. Aucun n’est parti en se disant : « je vais m’installer jusqu’à la mort en France ». Non, on se disait je vais m’enrichir, envoyer de l’argent, construire une maison. Alors imaginez un peu, par rapport à cette logique, comment les gens peuvent se sentir lorsqu’ils se regardent tous les matins dans la petite chambre de leur foyer : « mais qu’est-ce que je suis en train de faire, je suis à côté de la plaque. J’ai failli à un engagement ». Un engagement symbolique, moral.
Ne finissent-ils pas par trouver un équilibre aussi dans ce va-et-vient entre deux pays ?
Ils sont malins. Pour déjouer la rigidité des politiques publiques, ils ont élargi les frontières dans leurs têtes. À tel point que vous ne savez pas quand ils disent « chez moi », si c’est ici ou ailleurs. Et quand ils disent je « rentre » en France, si ça signifie rentrer définitivement ou passer les vacances. La désignation des espaces de vie et des territoires devient ambiguë. Ils ont inventé une territorialité nouvelle pour se sentir moins tiraillé.
Est-ce que, depuis tant d’années à vivre en France, ces hommes ont demandé leur nationalité ?
Non ça ne les intéresse pas. Ils n’en ont pas besoin, et ça ne joue pas sur leurs droits à la retraite. C’est une bêtise quand certains disent que la France a volé la retraite aux étrangers. Lorsque vous avez cotisé des années c’est normal qu’un jour venu on vous le restitue. Mais lorsque vous vous retrouvez avec une petite retraite, vous pouvez bénéficier du fameux minimum vieillesse, aujourd’hui l’Aspa. Dans les foyers, la plupart ont des retraites de base de 350 ou 400 euros, ils peuvent donc demander ce complément pour arriver à 800 euros. Mais ce petit plus doit être consommé en France. Voilà où est l’enjeu. De même pour l’Aide Personnalisée au Logement (APL), qu’ils ne peuvent pas toucher de l’autre côté de la Méditerranée. La réglementation n’a jamais changé à ce sujet, mais l’application est de plus en plus zélée et depuis quelques années il y a des contrôles réguliers. Ces hommes ne savent pas s’il faut être là, s’il ne faut pas être là, et voilà qu’on leur dit « attention si tu dépasses quatre mois, tu n’as plus droit à l’APL, si tu dépasses 6 mois et un jour, tu n’as plus le droit à l’Aspa ».
Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser depuis si longtemps à cette problématique ?
Je suis venu avec une bourse d’étude de mon pays d’origine, le Maroc, pour faire une thèse en psychiatrie, et puis j’ai oublié de repartir. Quand on me demande « pourquoi tu restes depuis si longtemps dans cet univers », je réponds toujours « j’ai appris à marcher au rythme des gens ». Jeune étudiant, après ma thèse, j’aurai pu faire un livre et puis passer à autre chose. Mais non je suis resté. Derrière, il y a de l’engagement citoyen, du militantisme, une conviction face à l’injustice criarde que je rencontre. Et puis il y a un héritage culturel aussi, les miens m’ont élevé différemment, avec un regard plus que bienveillant sur la vieillesse. Si l’inquiétude permanente d’un citoyen dans l’hexagone est de perdre son autonomie, dans ma culture cette inquiétude n’existe pas. Parce que la religion incite à soutenir la personne qui vieillit, la perte d’autonomie n’est pas appréhendée avec tant de sévérité. La mort n’est pas perçue de la même manière non plus. Au Maghreb, c’est un moment de solidarité extrême. Pour toute une génération née avec cette perception de la mort assez sereine, c’est très angoissant de se retrouver dans un environnement où elle devient une prestation. Des inquiétudes se posent à ces hommes seuls : que ferez-vous de moi après ma mort ? Est-ce que vous respecterez mon identité religieuse ?
Vers qui ces questionnements s’adressent-ils à ce moment-là ?
À la collectivité, aux siens, à l’État. C’est une demande flottante, sans revendication précise. Ils seraient incapables de vous dire, « voilà ce que dit ma religion, comment et où il faut m’enterrer », mais il y a cette inquiétude flottante, qui doit être accompagnée. Dans les premières années où je travaillais sur la retraite, les gens dans les foyers se demandaient si je ne m’amusais pas lorsque je leur demandais de me raconter ce qu’ils faisaient après le travail. Un immigré se définit toujours comme un immigré au travail, et moi je leur parlais de l’après-travail, ce temps long et chargé d’ennui où il ne se passe plus rien, où la seule légitimité qu’avait l’étranger dans le pays d’accueil, le travail, n’est plus à l’ordre du jour. Non seulement il faut réfléchir sur ce qu’une société est à même de déployer pour qu’une personne arrivée à ces âges-là ne soit pas ignorée, mais il faut aussi faire tout un travail auprès des migrants pour les réconcilier avec leur nouvelle destinée. Se définir comme des seniors, comme des personnes âgées avec les mêmes besoins, les mêmes inquiétudes et les mêmes appréhensions, ce n’est pas gagné. L’accompagnement ne doit pas seulement se situer au niveau administratif. Il faut des moyens humains, il faut former, informer, leur ouvrir les espaces existants.

Pour aller plus loin :
Omar Samaoli est l’auteur de [Retraite et vieillesse des immigrés en France] paru chez L’Harmattan.
Le GRDR a réalisé un guide d’intervention auprès des résidents âgés des foyers de travailleurs migrants, à retrouver [ici].
Lire également l’article sur la retraite des travailleurs migrants en foyer [article 11138]///Article N° : 11139

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