Francis Diébédo Kéré :  » Les grandes traditions architecturales africaines ne sont pas valorisées et enseignées « .

Entretien de Franck Houndégla avec Francis Diébédo Kéré

Le domaine de l’architecture contemporaine est probablement celui dont les auteurs et les créations sont les plus méconnus sur le continent africain et au-delà.
De jeunes architectes comme Francis Diébédo Kéré ou la  » star  » David Adjaye se sont fait remarquer ces dernières années au niveau international par des architectures innovantes et exigeantes sur les plans formel, technique et environnemental.

Domus, la célèbre revue italienne d’architecture et de design, affichait sur la couverture de son numéro 927 de juillet-août 2010, le visage de Francis Diébédo Kéré. Ce signe confirmait la reconnaissance internationale du travail de ce jeune architecte burkinabé.
Natif de Gando dans la province du Boulgou, Francis Diébédo Kéré fait partie de cette génération d’architectes africains qui exercent au sein de plusieurs mondes culturels, plusieurs géographies. Son parcours l’a mené du Burkina Faso, où il a grandi et fut charpentier, à l’Allemagne où il est devenu architecte.
Aujourd’hui, depuis son agence installée à Berlin qui réunit huit personnes, il construit non seulement au Burkina mais en Suisse, au Mali, en Chine, au Togo ou en Espagne. Il collabore actuellement avec le metteur en scène Christoph Schlingensief au projet Festspielhaus Afrika. Une salle d’opéra qui sera construite dans un pays d’Afrique. Il prépare également la livraison du Parc National du Mali à Bamako (voisin du Musée National du Mali).
En 2004, Francis Kéré a reçu le prestigieux Prix Aga Khan d’architecture pour l’école de Gando au Burkina Faso, prix instauré par Karim Aga Khan en 1977 pour récompenser l’excellence en architecture dans les sociétés musulmanes.
Il a également été lauréat de prix tels que le  » Zumtobel Award for sustainable Architecture « , le  » BSI Swiss Architectural Award  » ou le  » Global Award for Sustainable Architecture 2009 « . En 2007 il est fait chevalier de l’ordre national du Burkina Faso 2007 pour l’extension de Gando, et enseigne désormais à la Technische Universität Berlin.
Son travail sera présenté dans le cadre de l’exposition  » Small Scale, Big Change : New Architectures of Social Engagement  » qui se tiendra au Museum of Modern Art – MOMA (New York) du 3 octobre 2010 au 3 Janvier 2011. Rencontre.
Pouvez-vous nous raconter l’histoire du projet de l’école de Gando (Burkina Faso) dont le bâtiment fut récompensé en 2004 par le prix Aga Khan ?
À l’origine se trouve l’association  » Schulbausteine für Gando  » (Les briques pour l’école de Gando) fondée avec des membres de ma famille à Gando et des personnes du village dans le but de construire une école sur place. Ce projet que j’ai porté à travers mon travail d’étudiant a reçu le prix Aga Khan d’architecture quelques mois après ma sortie de l’école d’architecture. Ce projet a pu voir le jour car il avait une assise locale. Il s’appuie sur l’engagement de la famille et de la population du village.
Pourquoi avez-vous choisi de vous installer en Allemagne ?
Lorsque j’étais charpentier au Burkina Faso, j’ai obtenu une bourse d’études d’une fondation destinée à favoriser les échanges entre l’Allemagne et les pays dits en voie de développement. C’est comme cela que s’est fait ce lien avec l’Allemagne.
Basé à Berlin, vous développez des projets d’architecture en Europe, Afrique ou en Asie. Comment vous organisez-vous au quotidien pour suivre ces différents projets ? Avec quelle structure ?
Aujourd’hui je travaille avec une équipe de base de huit personnes, avec lesquelles je partage une même approche de l’architecture. Cette équipe peut s’agrandir par des collaborations selon les projets.
Quelle est votre vision de l’urbanisme et de l’architecture des villes africaines que vous connaissez ? Pouvez-vous donner des exemples ?
Je regrette qu’il y ait en Afrique si peu de débats aujourd’hui sur la place de l’architecture et des architectes dans la fabrication du cadre de vie et l’aménagement du territoire. Notre rôle n’est pas seulement architectural ou urbain mais aussi politique. Les villes africaines que je connais montrent rarement une véritable personnalité architecturale contemporaine. On a le sentiment que la qualité et les savoirs faire que l’on voit dans l’architecture  » vernaculaire savante « , dans l’architecture coloniale puis dans l’architecture moderniste des années 50 à 70 se sont perdus. Depuis les années 80, il y a peu de propositions satisfaisantes des points de vue culturel, esthétique et constructif.
Sous la pression économique, on veut construire trop vite. Le béton n’a plus le temps de bien  » prendre  » et les maisons s’écroulent. Pourquoi ? Ceux qui dessinent et ceux qui construisent ne sont parfois pas qualifiés.
D’autre part, les Africains doivent accepter leurs propres origines. Partout sur terre, on rencontre un art de bâtir. Les grandes traditions architecturales africaines ne sont pas valorisées et enseignées. Les savoirs-faire locaux se perdent par manque de documentation. On pense qu’ils ne sont pas innovants, mais aujourd’hui la construction en terre est considérée à nouveau comme source d’innovation dans le monde entier.
Il y a aussi un manque de dialogue entre les nombreux architectes du continent, dû à la peur du débat, à la barrière de la langue et aux distances.
Pour résumer c’est un problème de formation, d’information et d’échanges d’idées.
Pourquoi y a-t-il une telle méconnaissance internationale du fait urbain en Afrique ?

Je vais paraître dur mais pour moi, dans ce que je connais de l’Afrique, on rencontre trop de mauvaises copies des façons de construire en Occident.
La ville africaine n’existe pas dans les médias car ils préfèrent parler de l’original que de la copie. Souvent ces villes n’ont aucun ou n’ont plus de caractère propre contrairement à des villes comme New York mais aussi comme Djénné, qui est une ville africaine très connue. Il faudrait que les identités de villes correspondent à la façon de vivre des gens, à la notion de plaisir urbain…
On regarde de haut les bidonvilles et les quartiers non-lotis. Mais ces quartiers qui recèlent des inventions deviendraient  » de la ville  » grâce des infrastructures basiques. Mais comme on n’a pas la capacité technique de redessiner et équiper ces quartiers, ils restent en l’état. Il ne s’agit pas de créer des Champs-Élysées partout mais de faire avec le contexte.
A Ouagadougou, il faut arrêter les lotissements basés sur le modèle européen qui s’appuie sur une culture industrielle à même de produire les infrastructures nécessaires. En Afrique, chacun veut un terrain mais comme les infrastructures qui vont avec ne viennent pas, on détruit la nature et les champs. Au Burkina, les gens vivent au-dehors, ils ne vivent pas verticalement comme en Europe. La cuisine est dans la cour. Les maisons à étages et les immeubles d’habitation ne correspondent pas au mode de vie et à la culture de l’espace.
Les architectes ont une responsabilité dans le développement des modèles architecturaux. Face à la faiblesse de l’économie et au manque de volonté des commanditaires, qui ne veulent se donner les moyens de la qualité, les architectes doivent montrer qu’ils ne sont pas uniquement des techniciens, sinon on les remplace par des ingénieurs ou par des maçons. C’est ce qui se passe aujourd’hui.
En tant qu’architecte qui développe des projets de haut niveau, comment envisagez-vous la transmission de votre vision, de votre expérience et de votre métier, notamment sur le continent ?
Comment se fait la transmission d’un savoir ? Il y a nécessité de créer des structures d’apprentissage, de recherche et de diffusion. Je travaille à la mise en place de centres de ce type au Burkina. Il faut documenter les expériences et les publier. Nous devons former des jeunes aux cultures constructives, former des maçons avec des compétences supérieures capables de travailler dans différentes régions. Ils seront certes plus chers que les autres, mais travailleront dans des créneaux d’excellence.
Pour poursuivre cette réflexion : comment voyez-vous la réussite internationale d’architectes comme David Adjaye ou vous-même ? Les réussites semblent avant tout individuelles. Pensez-vous que l’on puisse »réussir » collectivement en Afrique et dans la diaspora ?
En terme de  » réussite  » tout est relatif et fragile. Malheureusement la réussite de la diaspora est avant tout individuelle. Il faut certes partir de soi, de ses capacités, mais cette façon individuelle de  » réussir  » peut aussi stimuler d’autres gens ou d’autres groupes. L’important est à terme d’arriver à monter des projets collectifs. Il faut tenter, faire des propositions, expérimenter. C’est comme cela que l’on développera la qualité de l’architecture.

1. Architecte d’origine ghanéenne, né en Tanzanie, David Adjaye a été choisi par Barack Obama pour bâtir le Museum of African American History and Culture au pied de la Maison-BlanchePour connaître le travail et l’actualité de Francis Diébédo Kéré :
http://www.kere-architecture.com
Exposition  » Small Scale, Big Change : New Architectures of Social Engagement  »
Museum of Modern Art – MOMA (New York)
3 octobre 2010 – 3 Janvier 2011

http://www.moma.org/visit/calendar/exhibitions/1064
A consulter :
Festspielhaus Afrika
http://www.festspielhaus-afrika.com/weblog/?lang=fr
A lire (revues d’architecture, design, paysage) :
Domus – n° 927, juillet-août 2009
L’Architecture d’Aujourd’hui – n° 374, octobre 2010
Icon Magazine – n°84, juin 2010
Arqa – n° 78-79, mars-avril 2010
Topos – n° 70, 2010
Lotus – n° 140, 2009-2010
///Article N° : 9667

Les images de l'article
Projet collectif en cours, Musée International de la Croix et du Croissant-rouge, Genève, Suisse
© kere architecture
Ecole primaire de Gando, Burkina Faso
© Siméon Duchoud, Aga Khan Award for Architecture
Parc National du Mali en chantier, Bamako
© Diébédo Francis Kéré
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