Francophonie et enseignement littéraire dans l’Hexagone : défense et illustration de la gloire territoriale

Lors du XIIe sommet de la Francophonie qui s’est tenu au Québec du 17 au 19 octobre 2008, les pays francophones ont été, comme toujours, exhortés à s’engager d’avantage dans la lutte visant la préservation et la défense d’une langue française qui perd de plus en plus de terrain face à l’anglais et d’autres langues. Des moyens vont être déployés afin de mieux défendre et promouvoir le français.

Caribéens, soufflez encore plus dans les lambis afin que
l’algue la plus retirée vibre au son de la langue française !
Africains, frappez de plus belle sur vos balafons afin que
l’ancêtre le plus éloigné se fonde dans la langue des Gaulois !
Maghrébins, insuffler davantage de français dans vos flûtes afin que
le serpent grave sur les dunes du Sahara la langue de Voltaire !
Alors que la France pousse les États francophones à lustrer la langue française pour maintenir et accroître son rayonnement, ses écoles et ses universités accordent un statut flou aux productions littéraires de ces pays. La diversité culturelle que défend la Francophonie n’est guère reflétée par l’enseignement littéraire de l’Hexagone. Ce fut tout de même paradoxal de voire la France célébrer Aimé Césaire, au point de vouloir le placer au Panthéon, alors même qu’elle l’avait enlevé de son programme de Terminal. Ce retrait avait été provoqué par les pressions de ceux qui voulaient bannir du programme scolaire le Discours sur le colonialisme, prétextant que l’auteur y faisait le parallèle entre nazisme et colonialisme. Qu’importe si Césaire avait écrit « je serais un homme-juif / un homme-cafre / un homme-hindou-de-Calcutta / un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas / (….) un homme-pogrom ». Là où Céline pouvait être enseigné, le poète martiniquais qui se voulait défenseur de la dignité humaine était chassé par un décret du ministère de l’Éducation nationale.
Qu’elle soit clairement représentée dans les littératures francophones ou qu’elle apparaisse en sous-impression, l’histoire coloniale est l’une des causes de la crispation de l’Hexagone dès qu’il s’agit d’enseigner ces littératures à ses enfants. Devant les yeux de ces derniers, la France illustre sa gloire en évitant soigneusement les auteurs francophones qui – même s’ils ont des prix littéraires et attirent les étudiants dans les départements de français des universités étrangères – ne mettent pas en exergue les « aspects positifs de la colonisation ». Un étudiant français peut donc finir son cursus en Lettres Modernes sans avoir jamais lu un texte francophone. Persuadé que le programme qu’on lui a concocté au fil des ans contenait les auteurs les plus dignes d’être connus, cet étudiant ne sera guère gêné de ne pas connaître Ousmane Sembène, Assia Djebar, Léon-Gontran Damas ou Aimé Césaire. L’université de Cergy-Pontoise où l’enseignement des textes francophones est obligatoire dans les cycles de Lettres Modernes fait figure d’exception. Ces textes, plus proches de la réalité de la production littéraire d’expression française et plus à même d’être en phase avec la diversité que l’on observe dans la société française, sont la plupart du temps relégués au rang de cours optionnels. L’étude de ce qui rapproche de la réalité du monde ne devrait pas relever de l’optionnel. Si elle est prête à amplifier l’écho de ceux qui parlent sa langue, la France dresse autour de son enseignement littéraire des murs qui empêchent les auteurs francophones de figurer parmi les auteurs contemporains mis au programme. Il est temps que le ministère de l’Éducation nationale et celui de la Francophonie travaillent dans le sens de l’ouverture que l’Angleterre a opérée en déterritorialisant son espace littéraire afin de donner une véritable place aux productions et études postcoloniales.
L’impasse dans laquelle la France laisse ceux qui se spécialisent en littératures francophones est indigne du pays qui se veut tête de pont de l’O.I.F (organisation internationale de la francophonie). On est en droit de se demander si la fermeture de l’enseignement littéraire de ce pays est une bonne façon de préparer l’esprit de ses enfants au dialogue interculturel que prône la Francophonie. N’est-il pas choquant de voir l’Hexagone encourager les pays francophones à défendre le français au moment même où il laisse la francophonie littéraire à la périphérie de son système éducatif ? Œuvrez à mon rayonnement, restez dans vos ghettos et, sous prétexte que nous avons une langue en partage, ne venez surtout pas jouer les importuns dans les lieux où je choisis le savoir que j’inculque à mon peuple ! Voilà ce que signifie l’attitude de la France vis-à-vis de ses ex-colonies. Outre les concours tels que le C.A.P.E.S. ou l’agrégation qui ignorent les littératures francophones, celles-ci ont beaucoup de mal à trouver leur place dans les sections du C.N.U. (Conseil National des Universités), passage obligé pour pouvoir enseigner dans le supérieur. Quant aux chaires exclusivement affectées à l’enseignement des littératures francophones, elles sont quasi inexistantes. La France, qui défend sa littérature comme un patrimoine indissociable de son territoire et de son passé, se replie sur sa gloire d’antan et se trouve paradoxalement loin de l’esprit de dialogue de la Francophonie. Roger Fayolle faisait remarquer que le système scolaire et universitaire de ce pays produisait une élite souffrant d’un « imperturbable sentiment de supériorité par rapport à tout ce qui n’est pas l’univers culturel franco-latino-grec (d’ailleurs perçu à travers quelques archétypes réducteurs). (…) Beaucoup d’entre nous ont, innocemment et naïvement, retiré d’une telle formation beaucoup plus de certitudes que de curiosités, plus d’orgueil que de modestie et, au mieux (ou au pis ?) un certain esprit de mission : l’envie d’apporter aux ignorants et aux barbares la connaissance de la vraie beauté et de la sagesse » (1).
La prise en compte des identités francophones dans l’enseignement de l’histoire littéraire française ne pourrait que donner, auprès de la nouvelle population de France, plus de crédit aux principes de Liberté, Égalité, Fraternité et aux valeurs défendues par la Francophonie. Les valeurs dont cette organisation internationale se réclame sont mises en doute par le flou qui entoure l’enseignement des littératures francophones dans l’Hexagone. Aucune campagne contre le racisme et les discriminations à l’embauche ne pourrait être plus efficace que l’enseignement de littératures francophones qui donnent accès à des écritures et des points de vue divers. Plutôt que de s’obstiner à défendre et illustrer une gloire qu’elle souhaite sans accent, la France doit se dépêcher d’ouvrir son enseignement à la diversité de la Francophonie qui aérera ses classes et ses amphithéâtres.

1. FAYOLLE, Roger, « La sagesse des barbares : enseigner les littératures maghrébines et africaines de langue française » in Notre Librairie, n° 160, décembre 2005, février 2006, p. 85octobre 2008///Article N° : 8137

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