Freedom

Arte documente la lutte d'émancipation des Africains-américains

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Barack Obama est dans tous les esprits et chacun suit de près le déroulement de la campagne présidentielle américaine. Mais comment comprendre le phénomène Obama sans connaître ce qui l’a précédé : le combat des Noirs américains contre la ségrégation. Arte diffuse au cours de ce mois de juin 2008 une série de documentaires et fictions apportant des éclairages particulièrement intéressants.

De l’esclavage à la ségrégation
Selon Emmanuel Suard, directeur adjoint des programmes d’Arte, l’idée de départ était de fêter, après son abolition par la Convention en 1794 et son rétablissement par Napoléon en 1802, les 160 ans de l’abolition de l’esclavage en France en 1848 (Danemark 1803, Etats-Unis et Angleterre 1807, engagement européen au Congrès de Vienne de 1815 mais poursuite clandestine, abolitions successives dans différents pays jusqu’à la Mauritanie en 1980). Le premier acte d’Arte est donc de programmer la série mythique Racines d’après le roman d’Alex Haley qui puise dans l’histoire de ses propres ancêtres et apparaît lui-même pour clôturer le dernier épisode. Roots fut dans les années 70 un des plus grands succès de la télévision américaine. La série de 12 épisodes a bien vieilli mais le vécu dramatique de Kunta Kinte et de ses descendants reste poignant. Enlevé en Gambie par des chasseurs d’esclaves et vendu à un fermier du Sud des Etats-Unis, Kunta Kinte ne cesse jamais de tenter de s’enfuir. Cette soif de liberté, que la série intègre finalement dans le rêve américain, marque toute la saga jusqu’à l’installation finale de la famille comme hommes libres sur une terre qui est la leur.
Avec ses personnages dotés de racines et d’une mémoire, Roots s’inscrit dans la réappropriation de leur image de soi par les Noirs américains, représentés dès les débuts du cinéma par des visions réductrices et racistes comme dans Naissance d’une Nation de D.W. Griffith (1915). Le grand intérêt de la série d’émissions proposées par Arte est qu’elles mettent toutes en exergue combien ce fut une lutte incessante. Elle commence par celle des esclaves eux-mêmes, illustrée par Espoir, vertu d’esclave, un docu-fiction de Philippe Labrune reconstituant par le menu la saisie de la justice par des esclaves maltraités en Martinique dans les années 1830.
Sport et cinéma
La lutte pour l’égalité dans l’espace public, au-delà de gestes fondateurs comme le refus de Rosa Parks de céder sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery, a passé par la conquête du fait de pouvoir s’imposer face à un Blanc dans le sport le plus mâle : la boxe. Le documentaire de Ken Burns sur Jack Johnson, excellemment documenté, est à cet égard passionnant, tant son combat contre les préjugés fut au moins aussi épuisant que ses prouesses de champion du monde des poids lourds. Ce qu’il réalise au début du siècle, Cassius Clay devenu Muhammad Ali le refait en 1964, mais en y ajoutant un défi à l’Amérique blanche qui lui attire aussi tous les ennuis. Le docu-fiction de Tom Gries et Monte Hellman The Greatest où il joue lui-même son rôle en témoigne dès 1977.
Le cinéma est un autre terrain de lutte pour l’égalité. A cet égard, l’excellent documentaire de Catherine Arnaud Sidney Poitier, un outsider à Hollywood est remarquablement parlant : l’image d’un Sidney Poitier servile véhiculée par le Black Power vole en éclat. On le voit par exemple lors d’une conférence de presse demander aux journalistes de cesser de l’enfermer dans les questions sur sa négritude et de le considérer comme un acteur américain contemporain. Il ne cessera de se battre contre le racisme avec les cinéastes progressistes jusqu’à prendre lui-même la caméra, mais, conscient de devoir beaucoup à tous ceux qui ont dû subir les humiliations et les caricatures systématiquement servies par le cinéma américain, il se sentira bien seul dans la jungle d’Hollywood. Il impose à ses producteurs de pouvoir rendre au Blanc sa gifle dans Dans la chaleur de la nuit (1966), un geste qui marquera le public et réjouira tous ceux qui ne peuvent se le permettre ! Le documentaire de Catherine Arnaud donne la parole à d’excellents spécialistes noirs-américains et offre une magnifique richesse d’extraits de films et de documents d’archives.
Ce documentaire suit la programmation de Devine qui vient dîner de Stanley Kramer (1967) qui pose crûment la question essentielle de la mixité raciale. Poser la question est déjà beaucoup à cette époque : on ne s’embrasse pas dans Devine qui vient dîner, ou bien seulement une fois dans le reflet d’un rétroviseur… L’impossibilité du couple mixte qui marquait déjà le cinéma colonial se perpétue dans l’Amérique raciste mais continue d’être partout le révélateur de l’inégalité encore en vigueur.
Combat politique
Politiquement, les années 60 sont un tournant, avec l’égalité des droits accordés aux Noirs par Johnson en 64 après l’immense succès de la marche de Washington, un an après l’assassinat de Kennedy, mais qu’il faut encore conquérir sur le terrain. Le combat de Martin Luther King, documenté de façon très humaine par Orlando Bagwell et Noland Walker dans Citizen King, débouchera sur son dramatique assassinat en 1968, la fin de la non-violence et la montée des Black Panthers. La ligne d’autodéfense prônée par Malcolm X fait l’objet du documentaire d’Orlando Bagwell. On y retrouve Alex Haley, co-auteur de l’autobiographie de Malcolm X, ce dernier étant lui-même assassiné en 1965.
Musique et mode de vie
Wattstax, documentaire de Mel Stuart sur le légendaire « black Woodstock » de 1972, n’est pas seulement un film sur le concert qui a réuni 100 000 personnes à Los Angeles, organisé par le label de musique soul Stax et commémorant le septième anniversaire des émeutes du quartier de Watts qui s’était embrasé en août 1965. Jesse Jackson, encore tout jeune, y lit son texte « I am », les habitants de Watts disent leur quotidien et leurs aspirations, etc. : le film témoigne de l’identité afro-américaine à cette période et de ses expressions dans la musique, le look, le langage et l’humour.
Les tabous de l’esclavage
Les deux documentaires qui forment le Thema « Les tabous de l’esclavage » en fin de programmation cherchent par contre tous deux un certain sensationnalisme tranchant avec le reste. Le débat qui les suivra sera à cet égard intéressant à suivre. Cette soirée tend à montrer que l’esclavage n’est pas qu’une histoire de « mauvais blancs ». Les traites arabomusulmanes et au sein même du continent noir ont été dévastatrices et l’esclavage perdure en Mauritanie. Ces « tabous » n’en sont plus, largement abordés dans quantité de publications et de films, mais il est vrai qu’il est encore difficile de les mentionner sans se faire agresser sous prétexte que cela dédouane les Blancs de leur responsabilité dans la traite négrière.
C’est la forme de ces documentaires plutôt que le fond qui choque. Chasseurs d’esclaves de Sophie Jeaneau et Anna Kwak se situe en Mauritanie. Un esclave évadé prénommé Bilal (l’esclave du Prophète !) essaye de faire libérer sa sœur. C’est intéressant, sur le vif, mais traité style « Envoyé spécial » avec caméras cachées, enquête interventionniste, tension entretenue par le commentaire et le son pour en faire un récit captivant… A force de vouloir démontrer, on dessert son propos.
Les Esclaves oubliés d’Antoine Vitkine, sur les traites arabomusulmanes et entre Noirs, est à l’unisson : le commentaire à l’emporte pièce multiplie les formules en raccourcis et en arrive à affirmer que les abolitions sont issues des Lumières, comme si la seule évolution de la pensée avait permis la repentance, comme si – comme le montre justement cette programmation Freedom – ce n’était pas la résistance des opprimés qui avait emporté le morceau. En somme comme si c’était le maître qui accordait et non l’esclave qui obtenait par sa lutte. Ce documentaire vend comme si c’était la première fois sa volonté de lever le tabou et est lui aussi trop péremptoire pour convaincre.
Il n’empêche que ces thèmes sont réels, que ces documentaires restent intéressants dans leur contenu et que l’ensemble de cette programmation fait date et honore une des rares chaînes de télévision à encore considérer les problématiques africaines comme un sujet.

Voir les dates et heures de programmation sur la page « L’Afrique à la télé ».
Un détail d’importance : Arte qui a la chance de ne pas dépendre de l’audimat pourrait considérer ses téléspectateurs assez évolués pour être capables de lire des sous-titres qui préservent les voix originales. Comprendre une personne qui parle, dans le documentaire comme dans la fiction, passe par l’écoute du timbre de sa voix qui préserve les sensations correspondantes. C’est d’autant plus important pour des sujets où la différence culturelle est marquée : le fait de tout ramener à la monochromie culturelle d’une voix doublée handicape grandement la perception des cultures et expressions autres.///Article N° : 7674

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