Genèse et actualité des langues créoles

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A l’occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, en mai 2013, s’est tenu un colloque autour des Armes miraculeuses. Africultures publie les actes de ce temps fort.
Dans son ouverture générale, Lambert-Félix Prudent explore les langues créoles. Leur genèse, leur évolution, et leur dynamisme témoignent de leur capacité d’adaptation et d’invention.

Ce qui frappe, c’est la polysémie du mot « créole ». Si vous êtes en Louisiane, et que vous parlez à certaines personnes, un Créole, c’est quelqu’un qui est noir, qui peut parler une langue mais qui la parlera rarement à un étranger. Il y a peut-être 50 000, 30 000, 20 000 personnes qui parlent encore créole en Louisiane et qui ne parlent cette langue que comme une langue de communauté. Si vous êtes en Guyane, le mot « créole » va désigner un certain groupe qui se distingue des gens qui arrivent de différents pays. En Guyane, il y a plus de personnes qui arrivent d’autres pays que de personnes qui y sont nées.
Les Créoles ne sont pas ce que les Américains appellent « Native American », ce ne sont pas des Amérindiens et ce ne sont pas des Nègres marrons. Le mot est d’une certaine manière excluant. Si vous êtes à l’île Maurice, le terme « créole » désigne un certain type de personnes, le plus souvent d’ascendance servile, le plus souvent ce sont des Noirs. Généralement ils sont catholiques et ils se distinguent d’autres groupes qui ont chacun une ethnicité, un nom, une étiquette. Si vous êtes à La Réunion, le mot « créole » va encore changer, parce que ce n’est pas nécessairement les plus noirs qui seront appelés ainsi. On les appelle communément « Cafres ». Quand je réunissais une trentaine de mes étudiants dans un cours de linguistique créole et que j’essayais de dégager un type « créole », j’avais des difficultés à savoir si on intégrait certains « mélanges » de Cafres, de Malbars, voire de Chinois ou d’Arabes. Le mot est absolument difficile à saisir. Ma mère appelait « créole » ce qu’on appelle en Martinique des Békés, les gens issus de la première communauté arrivée en Martinique après la découverte de Christophe Colomb, c’est-à-dire des Européens qui ont fait souche.
Le « créole », une étiquette
Comment ce terme de « créole » a évolué selon les territoires, et à quoi renvoie-t-il ? Le mot « créolité », repris dans les années 1980-1990, a fait florès. Un courant littéraire s’en est emparé. Et puis le mot « créolisation », que les linguistes et les anthropologues avaient beaucoup utilisé dans la dernière moitié du XXe siècle, a ressurgi sous la plume d’Édouard Glissant, notamment pour éclairer de nouvelles directions de la pensée. Le mot « criollo » est utilisé en espagnol colonial pour désigner le sentiment des premiers colons, lorsqu’ils s’installent en Amérique, d’une identité mutante. Selon le dictionnaire de la Real Academia, sont créoles « des descendants d’Espagnols ou d’autres nations ». L’essentiel est qu’ils ne qui soient pas indiens. Le Créole est le non-natif qui prend possession d’une terre. Ce sens va se retrouver en portugais, en anglais, en français. Il désigne ces Blancs partis à l’aventure, qui tentent de faire souche, que ce soit en Floride, au Canada, dans la région de Rio de Janeiro, cinquante ans après Christophe Colomb. Chaque fois qu’ils sont un peu en dérade, ils passent par les Antilles et rencontrent une société un peu spéciale. La créolisation est une civilisation de contact, une langue de contact, une saisie de l’évolution d’une construction. Le mot s’applique d’abord aux Blancs qui ont conscience qu’ils ne vivent plus comme en Europe. Ils voient passer des marins, des militaires, des forbans et des flibustiers. Les forbans sont ceux qui n’ont pas de lettres de commande du roi, les flibustiers sont ceux qui ont le droit d’attaquer les bateaux anglais, espagnols et autres pour ramener un petit peu de richesse à la couronne. C’est à partir de cette prise de possession des terres, de rapines, des profits des puissances européennes, que la créolisation se met en place.
Si l’on regarde une carte du monde, selon les linguistes et selon les définitions, on peut distinguer jusqu’à 200 langues créoles. Les linguistes sont un peu impérialistes, surtout ceux de la fin du XXe siècle. Ils ont considéré que toutes les langues de contact où l’on pouvait trouver une trace d’un dominant et d’un groupe de dominés -qui se réunissaient le plus souvent dans des îles, dans des archipels ou dans des littoraux- constituaient des langues. On a parlé de « pidgin », de « sabir », de « jargon » pour évoquer des communautés dominantes qui rencontraient des groupes indigènes ou qui avaient été déplacés. Or la question de la créolisation, telle que nous allons la définir, est un peu plus réduite que ça.
Les créoles de base française
Nous allons nous concentrer sur les créoles à base française. Il y a peut-être quelques dizaines de milliers de personnes qui parlent encore créole. On connaît Haïti et ses dix millions de créolophones sur place, ainsi que sa diaspora en Amérique, en Europe, et en Afrique. C’est le plus grand pays créole des créolophones du monde. On parle aussi créole à base française en Guadeloupe, à la Dominique, en Martinique, à Sainte-Lucie. On a parlé créole dans les Grenadines, à Grenade et à Trinidad, mais ces langues ne sont presque plus parlées et souvent elles sont connues comme « patois ». On parle encore créole au Venezuela, en face de l’île de Trinidad, dans des villes qui ont reçu des migrants. Et, pour ce qui est de l’Amérique, en Guyane française et dans des régions brésiliennes ou parmi des groupes d’origine indienne. Des Garifunas ont amené cette langue avec eux. Le créole a essaimé également à Maurice et aux Seychelles, sur l’île Bourbon et à la Réunion. Il y a un autre créole, qui fait l’objet d’études en Nouvelle-Calédonie, dans la tribu de Saint-Louis, appelé tayo, et qui marque des ressemblances très fortes avec le réunionnais. Cela reste un mystère qu’un créole soit apparu en Nouvelle-Calédonie, où 28 langues kanak existent encore.
Les « Caraïbes »
Sur les cartes anciennes des îles, on prend conscience du regard des Européens leurs premiers habitants, considérés d’abord comme des sauvages parce qu’ils habitaient les bois. En fait, ces « sauvages » constituaient un peuple qu’on appelle aujourd’hui caraïbe. Or le mot « caraïbe » est complexe. Il ne désigne que par une convention européenne ces habitants qui vraisemblablement s’appelaient eux-mêmes des Kali’nas ou des Kalinagos. Originaires des Guyanes, ils étaient arrivés sur des bateaux qui pouvaient comporter quinze ou vingt places. Ces Amérindiens des Guyanes avaient suivi une première vague de migration, environ mille ans avant notre ère, d’Amérindiens qu’on appelle des Taïnos (de la famille arawak), et ces Taïnos s’étaient installés depuis Trinidad jusqu’à Cuba au cours de vagues de populations successives. Ces Taïnos sont donc concurrencés par les Kali’nas qui s’installent 200 ou 300 ans avant l’arrivée de Colomb. Les Kali’nas arrivent le plus souvent sans femmes. Ils font quelques guerres avec les Arawaks et créent une civilisation de contact. Autrement dit, les Européens qui ont cru avoir affaire à des Indiens, avaient affaire à des populations mutantes, dans un syncrétisme en cours. Non seulement mutantes d’un contact arawak-kalina, mais d’une mutation plus complexe encore, parce que les Kali’nas s’étaient beaucoup mélangés avec une troisième ethnie amérindienne qui vit en Guyane, au Brésil et un peu plus bas en Amérique, qu’on appelle les Tupis. Beaucoup de mots présents dans le créole et dans le français d’aujourd’hui, et qui ont été mis en place dans le créole et dans le français – croyait-on naguère par le contact avec les Caraïbes- sont des mots d’origine tupi. Un mot comme « migan » que les Antillais connaissent comme une purée, de fruit à pain, de patates, ou de légumes, préparés éventuellement avec du cochon, est un mot d’origine tupi. Le « manioc », le « coui », le « tapioca », les « wassous » qui sont de grosses écrevisses de la Guadeloupe, les « carbets », les « giraumons », les « sarigues » et le mot « caraïbe » sont des mots tupi que les Amérindiens dits Caraïbes ont permis de faire entrer dans ce melting-pot, dans cette langue de synthèse, de contact qui va aussi bien irriguer les langues créoles de la Caraïbe, que les langues créoles, parfois de l’océan Indien, et le français lui-même. Le mot « caraïbe », c’était le chamane chez les Tupis, et quand les Européens ont appelé les Kali’nas Caraïbes, ceux-ci n’ont pas du tout apprécié et ils ont traité les Français de toutes sortes de sobriquets pour essayer de contester cette appellation qui leur est restée tant en anglais qu’en espagnol.
Dernière fortune de ce contact initial, le mot « kalina » qui figure dans le journal de bord de Christophe Colomb, est déformé, reconstruit à la fantaisie de l’amiral Colomb qui veut à tout prix rencontrer le Grand Khan puisqu’il est sur la piste de Marco Polo. Cela va devenir karina, canibal, et les cannibales vont devenir ces mangeurs d’hommes qu’ont été vraiment les Kali’nas. Ils étaient anthropophages, mais ceci est une autre histoire.
L’origine des noms

On a besoin de dresser un dictionnaire de ce contact, et c’est ce que vont faire la plupart des linguistes ou les personnes qui réfléchissent sur les langues créoles. On a tendance à dire que « Martinique » vient de Saint-Martin. C’est faux. Il y avait une forme amérindienne : Matinite, Matino, Matina, Matinina. Evidemment le folklore va construire quelque chose comme Madinina, « l’île aux fleurs ». Vraisemblablement, l’île devait s’appeler Jouanacaëra, « l’île aux iguanes », comme la Guadeloupe s’appelait Karukéra, « l’île couverte ». C’était une couverture, sans doute de nuages, à la fois de végétation et puis de condensation, mais on en a fait « l’île aux belles eaux » dans la fantasmagorie exotique. Quant à la Guyane, c’est une terre intéressante parce que terre amérindienne où coexistent six groupes amérindiens importants, non pas en démographie, mais parce qu’ils parlent encore des langues amérindiennes et qu’ils survivent dans des espaces contraints. Terre créole parce que plusieurs colonisateurs s’y sont succédés et parce qu’en plus, sur les bords du fleuve habitent des Marrons. Un certain nombre de groupes qui parlaient des créoles à base anglaise appelés taki taki pendant longtemps. Maintenant qu’on a étudié ces langues, on leur donne une nouvelle dignité : on parle de langues des « Neg’des bois », les Bushinenge, langues reconstruites quasiment selon des modes tribaux. Il y aurait quatre groupes tribaux : les Saramaka, les Paramaka, les Ndjuka, les Aluku. Tous ceux parlant des créoles à base anglaise, qui ont de plus en plus la nationalité française, entrent dans ce melting-pot de la créolisation guyanaise.
La carte de La Réunion continue à nourrir notre réflexion. Toute la bordure littorale s’écrit avec des noms de saints : Saint-Denis, Sainte-Suzanne, Saint-André, Saint-Benoît etc. Alors que sur le massif de la montagne principale, les saints ont disparu. Il n’y a que des noms malgaches et parfois des noms de Nègres marrons ou des noms de lieux malgaches pour désigner l’intérieur des terres. La géographie structure une certaine représentation de l’espace. Il semblerait que le littoral soit catholique et que l’intérieur soit malgache. C’est une forme de mise en contact original. Et les contacts les plus intéressants se passent à l’intérieur même de la langue.
Les Européens avaient déjà séjourné à Madagascar. Comment ces Français du XVIIe siècle prennent contact, prennent langue avec les étrangers ? Plusieurs hypothèses sont en présence. On a parlé d’une langue volontairement simplifiée par les Européens pour établir la communication avec ces indigènes, avec ces primitifs. À La Réunion, il n’y avait pas d’indigènes. Il n’y avait pas d’Amérindiens. La colonisation bourbonnaise, réunionnaise se passe cinquante ans, 60 ans après celle des Antilles et un certain nombre d’expériences de la créolisation de la Caraïbe a été utilisé pour construire un cadre. Le cadre socio-historique important dans la créolisation, pour les linguistes, est celui de l’habitation. D’ailleurs, un Créole est d’abord un habitant. Non pas un « habitant » comme celui qui vit quelque part. Mais dans le sens étymologique latin « habere » : celui qui a quelque chose. Les Européens ont pris possession de ces îles, y compris des gens qui étaient là, et ils ont établi langue avec eux. Dans la Caraïbe, les choses étaient compliquées parce que les Kali’nas n’étaient pas complètement disposés à se laisser déposséder. C’est là que j’ai construit l’hypothèse du « baragouin », langue de contact que les Européens ont établi avec les Amérindiens. Tant que les choses vont bien, on commerce, on converse. Quand les choses ne vont pas bien, on se fâche et ce sont les plus forts qui l’emportent. Et quand il n’y a plus de main-d’œuvre amérindienne disponible, on fait venir de la main-d’œuvre d’Afrique. L’arrivée des esclaves est l’élément déterminant pour la créolisation. Du coup, dans notre recherche de la définition de la créolisation, on a tendance à se pencher, au-delà des origines européennes, sur des origines africaines. Tout le système de la traite, tout le système de l’esclavage, toute la société d’habitation qui va se mettre en place, permet à une société nouvelle de naître, et cette société est dominée par des mécanismes de couleur.
Le terme « créole » pour désigner les habitants, les Békés, les possédants, va s’étendre à toutes les choses qui vont se construire, naître, apparaître dans les colonies françaises. Comme adjectif, le mot « créole » peut désigner une table, une chaise, une maison, un objet, un végétal, un animal. Il y a des vaches créoles, des chiens créoles. Les esclaves qui arrivent d’Afrique vont être rapidement en voie de créolisation. Tant qu’ils sont africains, on les appelle « Nègres d’eau salée ». Ils parlent des langues étrangères, ils ont des comportements étrangers, mais le principe de la venue de la traite et de l’esclavage est d’en faire des indigènes.
Le mot « créolisation », dès le XVIIe siècle, côté antillais et côté océan Indien, c’est l’autochtonisation : rendre les gens de l’extérieur le plus adaptés au milieu, le plus sensibles à tout ce qui fait que la survie est difficile dans ces pays, aussi bien pour des Blancs que pour des Noirs. Il faut donc construire un code écologique de survie. Petit à petit, des mots et des formes grammaticales apparaissent. La première littérature est une littérature orale. Un témoignage assez précoce, fin du XVIIe siècle, d’un missionnaire raconte que les Nègres ont inventé des formules à l’image de ce qui se passait sous leurs yeux. Par exemple, à partir de la manière de boire de la poule, en créole martiniquais, on dit que la poule remercie Dieu en secouant la tête. On constitue des paradigmes, des types et la langue fige un certain nombre d’expressions, de proverbes, de dictons. On s’aperçoit que les Noirs se réunissent entre eux pour des choses importantes. Les assemblées de Nègres vont être une hantise de l’histoire coloniale, côté antillais, parce que, évidemment, on a peur qu’ils se rassemblent pour marronner.
« Cimarrón » est le nom que les Espagnols retiennent des Haïtiens, des Taïnos, pour désigner les animaux qui reprennent leur liberté. Une fois qu’on a enfermé un animal et qu’il retourne à la liberté, il marronne. Ce mot va apparaître aussi dans les créoles à base anglaise, espagnole, française. Il y a plusieurs types de marronnage : un marronnage léger, courant, qui consiste à s’absenter de son habitation pour une, deux, trois nuits pour visiter des amis, des maîtresses ou des amants dans des habitations plus ou moins lointaines. Il y a un marronnage de protestation contre des mauvais traitements et un marronnage plus structurel qui ne pourra pas prendre des dimensions énormes dans les Petites Antilles, mais qui va prendre une dimension révolutionnaire, soit sur le continent, dans les Guyanes, soit à la Jamaïque ou dans les grandes îles. À la Jamaïque, par exemple, les groupes de marrons vont pouvoir imposer au pouvoir colonial de passer des accords pour empêcher d’autres Nègres de marronner. Le mot « marron » a été utilisé évidemment par toute la littérature coloniale. Il a une grande fortune aujourd’hui pour insister sur la résistance d’un certain nombre de groupes serviles.
Les premières littératures
A partir du XIXe siècle, les choses vont devenir sérieuses. Les religieux ont tenté de faire des catéchismes parce qu’ils avaient la mission, pendant la période esclavagiste, de faire l’éducation des Noirs. Il s’agissait de préparer les Noirs au baptême. C’était d’ailleurs l’un des arguments fondamentaux des esclavagistes. Les premiers textes sont donc religieux. On a condensé plusieurs Évangiles en créole, dans un créole trans-antillais où il y a des traits haïtiens, guadeloupéens, martiniquais. La langue n’est vraisemblablement pas fixée dans les années 1730-1740. À la période révolutionnaire, autour de 1790, se développe le genre des proclamations. L’un des gouverneurs de Saint-Domingue, Santonax, va devoir parler aux Nègres pour les rassembler dans un camp et dans une direction. La situation est compliquée entre les Anglais, les Espagnols, les réactionnaires et les révolutionnaires. Parler aux Nègres signifie utiliser le langage nègre. Donc, la langue créole va être placardée dans des affiches et lue à des groupes esclaves. Certaines affiches de l’époque révolutionnaire sont des traductions créoles de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Au XIXe siècle, le genre des fables créoles est celui qui va réellement faire florès. Les gens vont prendre les Fables de La Fontaine et les transposer dans les créoles différents. On a des témoignages de fables traduites par Félix Mangin vers 1816 en Guadeloupe. À l’île Maurice, c’est François Chrétien qui va publier le premier livre un peu cohérent, Essai d’un bobre africain. Ce sont des fables de La Fontaine traduites en mauricien. Ensuite Louis Héry va le faire pour l’île Bourbon. Le plus connu est François-Achille Marbot en Martinique. Il va bénéficier d’une structure d’édition et de diffusion, y compris après sa mort à La Réunion. Il a été quasiment l’équivalent d’un gouverneur à La Réunion. Ses fables vont connaître un certain succès et vont être retraduites ou développées à Maurice, aux Seychelles, en Haïti, etc. On continue à écrire des fables créoles jusqu’à aujourd’hui puisque Hector Poullet et Sylviane Telchid ont publié, dans les années 2000, des livres de fables.
La question créole et la question de la modernité de l’écrit vont saisir les instances politiques et les instances scientifiques à la fin du XIXe siècle. Un mystère de la créolisation est l’arrivée des migrants. Par exemple, concernant le « coolie-trade » qui est la forme d’engagisme succédant à la traite une fois l’esclavage aboli. On a l’idée, à l’instar des Anglais, de faire venir des gens d’Inde pour être la main-d’œuvre qui manque aux maîtres. Les Coolie arrivent en nombre important en Guadeloupe, et davantage encore à La Réunion, qu’ils créolisent linguistiquement de manière assez mystérieuse. Vu les masses de populations concernées, on aurait pu penser qu’arrivant dans des sociétés avec une langue instable, elles auraient maintenu une forme linguistique cohérente issue notamment du pays tamoul. Certes, il y a eu des préservations linguistiques, mais globalement, ce qu’on appelle les Malbars à la Réunion ou les Indiens en Guadeloupe ont créolisé linguistiquement. Au niveau de la deuxième génération, ces gens se sont mis à parler créole, et aujourd’hui ce sont des créolophones, qu’on pourrait appeler authentiques.
La question créole aujourd’hui
La question créole aujourd’hui est importante. Un certain nombre de linguistes, d’anthropologues, de militants politiques, ont dressé un programme de l’identité créole appelé créolité. Dès lors, on en est arrivé à penser que l’on n’était ni noir, ni blanc, ni rouge, ni jaune, ni bleu, qu’on n’était plus d’aucune couleur et que la créolisation avait peut-être fait de nous des êtres nouveaux sur le plan culturel. Les thèses de certaines linguistes et de certains philosophes ont connu un énorme succès, aux Antilles d’abord, en Europe et au-delà. Le mot « kréol » est apparu à La Réunion pour sanctifier un courant littéraire et une certaine sensibilité identitaire. Aujourd’hui, le thème de la traduction des fables n’est plus à la mode, mais un livre comme le Petit Prince, de Saint-Exupéry, est l’un des livres français les plus traduits dans le monde. Il en existerait plus de 250 traductions. Il y a eu une traduction réunionnaise, il y a plus de dix ans. Et en 2011, un éditeur guadeloupéen a demandé à la fois aux Haïtiens, aux Guyanais, aux Martiniquais, aux Réunionnais d’en faire de nouvelles traductions. Depuis 2000, le créole est reconnu, pour ce qui est de la France, comme une langue régionale, mais reste la difficulté de traduire des choses qui prennent des formes variables. Le créole n’est pas standardisé. Il est écrit selon des modes variables. Si, en Guadeloupe, l’écriture dite Gérec a été à peu près généralisée et acceptée dans les écoles, ce n’est pas le cas en Martinique, ni en Guyane, où il y a un certain nombre de variétés reconnues. À La Réunion, on est dans des questions de graphies qui n’en finissent pas et la question de l’intervention d’une puissance standardisante est à l’ordre du jour.
À côté des traductions « nobles », on peut parler de la bande dessinée, genre soi-disant plus « commercial ». Les mêmes éditeurs ont décidé de mettre Tintin, Astérix, Lucky Luke et même Titeuf dans les différents créoles, rencontrant là les questions de transcréolité ou de pan-créolité. Pour faire des économies, Astérix parle créole guadeloupéen, mais Obélix, Idéfix, Assurancetourix ne parlent pas le même créole. Vous avez donc une variété haïtienne qui peut rencontrer une variété guyanaise, qui peut rencontrer une variété martiniquaise, et au bout d’un moment on n’est plus dans les variétés mais dans la difficulté de lecture. Alors, évidemment, on est aidé par le dessin et par le fait qu’on connaît l’histoire le plus souvent en français. On est dans des situations d’identité, de variations et de polysémie, voire de conflits linguistiques, parce que ces livres se vendent plutôt bien. Il y a un marché de la bande dessinée en créole. Il y a une véritable adhésion au fait qu’on puisse traduire des ouvrages à grand succès dans des langues créoles, y compris complexes, mais la manipulation de ces objets, ne serait-ce qu’à l’école, pose de vrais problèmes.
Quant à la musique, sa part dans l’histoire de la créolisation est énorme. Avec le mot « zouk » qui est quasiment rentré dans le vocabulaire français et dans le dictionnaire Larousse, on se perd en conjectures. La figure phonique du mot renvoie à toute une famille de mots monosyllabiques, comme la « nouk » qui est une huître que les pêcheurs connaissent bien, les onomatopées : « djouk » qui indique les piqûres des insectes, le « bouk » qui est celui du coup-de-poing, le « glouk ». Le « zouc », que l’on appelle « musique djol » à la Martinique, est la musique du bal populaire. Il n’y avait pas d’instruments bien élaborés en campagne et les gens meublaient l’ambiance musicale chaude de leurs bruits de bouche, de leurs frappements de mains. Le mot a été repris par les musiciens de Kassav pour dire une certaine ambiance. On a besoin de dictionnaires créoles des différents créoles pour aborder nos réalités.
Les sociétés créoles sont des sociétés de contact. Les langues créoles sont des langues de contact et elles sont dans une situation de fragilité structurelle. Elles ne sont pas standardisées, elles ne sont pas identiques, elles sont, pour le moment, au niveau étatique, traitées de manière ambivalente. Si le ministère de la Culture y attache une vraie importance et apporte à un certain nombre de groupes de recherches, d’intervenants culturels, une aide sérieuse, si l’on ressent une véritable préoccupation de ces créolophones ou de ces créoles, à la fois de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique, de La Réunion et de la migration des milieux créoles de France, on ne sent pas la même attention, tout au moins la même compréhension de la part du ministère de l’Éducation, et l’essentiel des combats se déroulent aujourd’hui autour de la reconnaissance de ce qu’on a pu appeler une langue maternelle. Le créole n’est pas toujours et en toute situation langue maternelle, mais c’est une langue complètement vivante en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane et à La Réunion, qui mérite une attention, qui mérite une étude et qui mérite une prise en charge à la fois pédagogique et didactique.

///Article N° : 12264

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