Griot par choix

Entretien de Fatou Sangaré avec Siré Camara

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Membre actif de l’Association de  » Griots Urbains  » (1) qui a pour but de promouvoir la culture africaine en France, Siré Camara est conteur professionnel. Il évoque son parcours personnel et l’action de son association.

Siré Camara, vous vous êtes fait connaître en tant que conteur et musicien. Pourtant vous n’êtes pas issu d’une famille de griot. Qu’est ce qui vous a amené à ce métier ?
C’est tout à fait par hasard que je suis devenu conteur. Je suis arrivé en France il y a une dizaine d’années, afin de poursuivre mes études. Après avoir passé une maîtrise d’histoire, je me suis inscrit en DEA de sociologie. Comme beaucoup d’étudiants, j’ai dû travailler pour financer mes études, c’est comme ça que j’ai commencé à faire du soutien scolaire. J’avais pris l’habitude de motiver mes élèves en leur répétant :  » Si vous travaillez bien, je vous raconterai une histoire « .
Puis l’offre a fini par suivre la demande ; les élèves avaient plaisir à travailler et ont fait d’énormes progrès. C’est ainsi que je me suis découvert une passion pour raconter des histoires. Plus qu’une simple vocation, c’est devenu mon métier, au grand dam de mes parents qui auraient préféré me voir poursuivre mes études.
Les griots sont formés dès leur plus jeune âge et ce de père et fils. Et vous, quel enseignement avez-vous reçu ?
Mon enfance a été bercée par les histoires que me racontait ma grand-mère. Ce sont ces histoires que j’ai reprises ainsi que d’autres qui m’ont été transmises. Par la suite, j’ai commencé à écrire des histoires à partir de différents thèmes, comme l’exclusion, le racisme, l’amitié… J’ai par exemple écrit l’histoire d’une petite mélodie qui au cours d’un voyage en Afrique se lie d’amitié avec les différents instruments de musique qu’elle rencontre.
Y a t-il une différence entre votre rôle et celui du griot ?
La seule différence entre mon rôle de conteur et celui du griot, est que celui-ci a hérité de son statut, alors que moi je l’ai choisi. Un griot, même s’il décide de ne pas exercer, sera toujours un griot, ne serait-ce que par son nom de famille.
Sinon, nous utilisons les mêmes outils, tel que le chant et la musique et nous avons la même finalité : transmettre un message, des valeurs.
Et quels sont les outils que vous utilisez ?
Mon principal outil est ma voix. J’accompagne les histoires que je raconte en français avec des mélodies en soninké et avec différents instruments traditionnels.
Je joue de la sanza, du bongoma, du kamalen n’goni, du balafon et aussi du djembé.
J’ai été formé par de vrais musiciens et j’effectue régulièrement des stages pour m’améliorer, qui me conduisent en Afrique tous les trois mois.
Parlez-nous de l’association Griots Urbains dont vous faites partie.
Cette association, dont le siège se trouve à Montreuil, existe depuis 1997. Elle a vu le jour grâce au soutien d’amis français, en partenariat avec le conseil général de Seine-Saint -Denis, afin de développer les échanges culturels et amener les gens à se rencontrer tout en promouvant l’Afrique. Nous avons au sein de cette association des griots, des conteurs, des musiciens, des danseurs. Nous proposons des activités et des animations dans les écoles, les centres de loisirs, les maisons de quartiers et autres structures éducatives. Nous offrons des ateliers de danse, d’écriture, d’expression africaine, nous avons également une exposition itinérante d’instruments de musique qui regroupe une trentaine d’instruments, le tout dans un décor typiquement africain.
Pendant quatre ans, nous avons travaillé avec une troupe qui s’appelle Taré Taré, composé des jeunes d’origine africaine et française, âgés de 6 à 15 ans, afin de les aider à assimiler la culture africaine à travers la musique et le chant. Récemment, nous avons ouvert un espace culturel en Mauritanie. Nous y avons acheminé des livres, du matériel informatique, afin d’en faire un lieu de rencontres. Nous participons également à de nombreuses manifestations en partenariat avec le conseil général. Ainsi, depuis janvier 2003, nous organisons le festival de contes Ré Si en Seine dans plusieurs villes de Seine–Saint-Denis. Le prochain aura lieu en 2005.
Vous ne vous contentez pas de raconter vos histoires sur scènes, vous écrivez aussi des livres.
Effectivement, j’écris des livres de contes pour enfants (2). En 1997 est paru Lambidou et autres contes bilingues, un livre en langue française et soninké. Ce livre a été rédigé et illustré par les élèves de l’École ouverte de Bourseaux, encadrés par les enseignants. Lambidou est un village soninké qui se trouve au Mali, d’où sont originaires les parents d’un groupe d’élèves de cette école. Ces jeunes ne connaissaient le village que par son nom et en ignoraient l’histoire. L’idée nous est alors venue de la raconter à la manière d’un conte. J’ai également publié Mémoire de griots, aux éditions Point de Suspension. C’est un livre de contes traditionnels africains, dont toutes les illustrations ont été réalisées par Anne Boscher, accompagné d’un CD de musique et de chansons en langue soninké. Mon but est de faire découvrir la culture africaine, je voudrai aider les jeunes Africains à accepter leur culture d’origine dont souvent ils ignorent tout, ou presque. Comment peuvent-ils évoluer, s’intégrer dans une société, sans savoir qui ils sont et d’où ils viennent ? Je voudrais que ces jeunes n’aient plus honte de leurs origines. Je pense que les jeunes en général ont beaucoup à apprendre de la culture africaine. Connaître, c’est apprendre à accepter. Je veux les aider à s’ouvrir aux autres, à communiquer.
Des projets ?
Oui, je travaille sur un projet d’analyse du système éducatif français. Dans les palabres sur l’école, les jeunes et la culture, je donne la parole aux enseignants, aux éducateurs, aux élèves et également aux parents, afin de réfléchir sur ce qui ne va pas dans ce système éducatif et essayer de trouver des solutions. Je voudrais essayer de montrer en quoi la culture africaine peut être utile face à ce problème. En Afrique, on dit que les griots sont des tisseurs de liens sociaux. Or, en Occident, les valeurs se perdent, ce qui engendre le racisme, la violence. En fait, à travers cette analyse, je voudrai montrer comment la culture du griot peut permettre de redynamiser l’école française.

1. Association des Griots Urbains, 15 rue de Romainville, 93100 Montreuil. Tél : 01 48 59 56 16 ; 06 03 28 27 98 ; e-mail : sloum1@caramail.com
2. Lambidou et autres contes bilingues, Edition Jeunesse l’Harmattan (1997) ; Mémoire de griot, illustré par Anne Boscher, Livre avec CD audio, Edition Point De Suspension (2003).
///Article N° : 3625

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