Haïti : Apocalypse

Colère de Minotaure

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Depuis qu’un Minotaure en crise a piqué une colère aveugle et en une seule bouchée a englouti dans le sol d’Haïti plus de 200000 âmes sans distinction d’âge, de sexe, de couleur de nationalité ou de rang social, le peuple de mon pays, empêtré dans les transports de la mort, est en transfert de stade. Il n’est possible pour quiconque ayant vécu l’épreuve de retrouver intacts les morceaux de sa personnalité d’avant le 12 janvier 2010. Plus personne ne retrouve ses repères.
D’un simple coup de sabot et d’un bref tremblement de sa carcasse, le monstre a laissé un océan de larmes et des montagnes de cadavres dans le décor. Quelle hécatombe ! Pis ! Il a fracturé la croûte psychologique de chaque témoin de la tragédie, de chaque victime et, depuis trois semaines, en dedans de moi, un duel est engagé entre le conscient et le subconscient. La colère du monstre est tapie en moi ; et, sa malice me fait ressentir des secousses au moment où je croyais n’y plus penser. À toutes les heures du jour et de la nuit, j’entends les gémissements des survivants et leurs appels au secours qui frappent nos tympans et j’anticipe, narines et pores exposés, la pestilence poisseuse des corps en putréfaction.
Et nos psychologues auront autant que nous besoin d’assistance avant de prendre en charge nos esprits égarés.
12 janvier 2010, après une journée bien port-au-princienne, pleine de rebondissements, passablement calme, la catastrophe annoncée depuis au moins cinq ans avec insistance, est arrivée. Un séisme a frappé le pays de plein fouet. La République de Port-au-Prince avec ses environs jusqu’à Léogâne et Jacmel est durement frappée, la capitale est détruite à plus de la moitié.
Il est 4 heures 51. Le monstre a fait trembler la capitale pendant environ 60 secondes crachant sueur, sang, balançant et précipitant avec férocité pierres de taille, blocs de mortier durci et vagues de poussière sur des humains surpris. Un macadam méconnaissable !
Tous les sens étaient convoqués à ce rendez-vous explosif de la nature.
Sur toutes les lèvres stupéfiées, ni blasphème ni imprécation mais au contraire des paroles de miséricorde et dans les yeux une tristesse, une détresse, un désespoir infini et surtout une peur du lendemain face à ce bouleversement innommable qui tient de la folie furieuse de destruction.
La foule, à la fois terrassée et gagnée par la panique, courait dans toutes les directions et chacun, invoquant selon sa foi, Jésus, Mahomet ou Ogoun, exprimait en des mots différents la même stupeur, la même horreur, la même impuissance.
Au haut de Lalue, avenue John Brown, où la bête m’a surpris et littéralement coupé le souffle, des soldats de la Minustah, tenant en main une arme dérisoire, genoux à terre tout comme le plus humble des prosélytes, psalmodiaient des prières et paraissaient aussi éprouvés que la pauvre marchande épouvantée, au visage enduit de poudre lui faisant un masque de mort ou le petit ange effaré réclamant ses parents disparus ou gisant sans vie. Bruit sourd, odeur de brûlé, à la limite de la suffocation, gorge sèche dans un décor de fin du monde.
Après quelle éternité ai-je repris mes sens ?
Que deviennent ma femme, mon fils, ma sœur, mes proches, les amis, collègues et confrères avec qui j’avais partagé à peine quelques heures auparavant une tasse de café, un verre de jus ou une petite phrase complice ou assassine. En un éclair de lucidité, je me demande où est la vie où va la vie et ce qu’elle nous réserve.
Quand la terre a tremblé, j’étais en voiture et j’ai mis au moins 10 secondes à réaliser qu’il s’agissait bien d’un tremblement de terre.
Qu’est-ce qui m’arrive de loin par vagues, quelle présence insolite précède la progression du véhicule et vient à ma rencontre dans un bruit assourdissant. Grand Dieu, une attaque ! Pourtant Haïti n’est pas en guerre, le pays est pris en charge, les Nations Unies nous couvrent dit-on de leur manteau de barbelé. Serait-ce la fin du monde pour mettre un terme aux tribulations d’un peuple qui, toutes classes confondues, croupit dans la misère. Est-ce ailleurs aussi terrifiant ? Est-ce qu’il y a simultanéité du malheur ? Est-ce la terre qui est naufragée ou seulement mon île.
Le cellulaire si utile en d’autres temps est désespérément, obstinément muet. Chacun est seul dans son drame, isolé dans son cauchemar. L’enfer c’est Port-au-Prince un 12 janvier à partir de 4 heures 51 exactement. Et l’espace et le temps et chaque seconde de survie nous enferment dans un chassé-croisé, un labyrinthe de questions sans réponses.
Les vagues de nuit qui tentent de nous engloutir, c’est l’asphalte qui se détachait, les trottoirs qui décollaient, les étals du commerce informel et les hauts pylônes arrachés avec violence qui attaquaient en rangs serrés comme une armée de Pharaon tout ce qui bouge.
D’un seul coup et sans transition, le ciel est devenu tout noir, la nuit est tombée abruptement, et les passants comme des ombres égarées, apeurées, psalmodient des paroles ésotériques. Me voilà cloué sur place, embarrassé avec un véhicule devenu subitement sans utilité. Je rencontre par hasard des amis et de vieilles connaissances. Le temps d’un échange pour la forme. Un jeune professeur de la Faculté qui me parle d’hécatombe, un animateur de radio, évaluant mal la situation, qui s’enorgueillit d’avoir complété la préparation de son bulletin du lendemain. Si demain, me questionné-je en moi-même ; une jeune voisine avec son fiancé voulant à tout prix rejoindre la famille éparpillée. Une étudiante pleine de sollicitudes pour son vieux professeur lui indique le chemin à la lumière du téléphone portable converti à d’autres usages.
Échanges furtifs avec les uns et les autres sur l’événement inexplicable et extraordinaire qui vient de se passer. Des critiques fusent sans retenue contre des responsables imprévoyants et ineptes. On n’est pas encore à l’heure du bilan. L’inquiétude dans les yeux et dans la voix, la peur d’un retour en force d’une nouvelle secousse, la peur de la nuit qui tombe sur la ville comme une chape de plomb, la peur de la pluie, la peur des voleurs, la peur des chenapans et des fils électriques qui jonchent le pavé. La peur de voir sa propre raison prendre la clé des champs. La peur d’avoir peur.
Il faut se résigner à regagner à pied son chez soi. Où étais-je ? où en sommes-nous ? Lalue a changé de paysage, de peau.
Chaque butte, à la faveur de la nuit, prend l’allure de monstre dévorant ;
la mort rôde sous les pas à chaque détour, chaque seconde, chaque rencontre et la rumeur s’enfle, grandit, explose et engorge la ville. Vite une remise de fortune pour la voiture à même la rue non loin d’un pan de mur lézardé et hop ! En route ! C’est ainsi qu’on prend, chemin faisant, la mesure du désastre. Port-au-Prince est anéanti. Bourdon détruit, Musseau affalé, Delmas, face contre terre et la route de Frères à genoux. Excusez du peu ! sur mon trajet, je ne pouvais pas tout voir dans l’obscurité car entre-temps, on le devine aisément, l’énergie électrique a été coupée. La ville naufragée sombre dans le coma pour ne pas dire est plongée dans une catalepsie d’encre. Port-au-Prince a péri, corps et biens.
La marche forcée est à la fois sinistre et pleine de sollicitudes. Des inconnus se prêtent une assistance mutuelle, se tiennent par la main évitant à qui mieux mieux les trous d’égouts, les crevasses, les câbles tronçonnés de même que les obstacles et autres pièges traîtres qui jonchent le sol. Certaines boîtes de cellulaires ne pouvant plus servir à l’usage, sont utilisées comme lampes de poches pour éclairer ce qu’il reste de la voie méconnaissable. À ce prix, j’ai perdu le mien resté involontairement aux mains de cette jeune étudiante qui me montrait la route. À chaque séparation, ce sont des effusions et échanges de vœux de retrouvailles en des jours meilleurs, si jours meilleurs.
À la maison, grâce à un appel aux tout premiers moments, la famille avait pu contrôler ses angoisses. On me savait vivant. Arrivé à destination après 4 heures d’une bonne foulée, j’étais content de revoir mon village presque intact, la maison d’habitation tenant encore sur ses racines, stigmatisée de quelques lézardes, témoins de l’agression du Minotaure et surtout satisfait de revoir la petite famille au complet et en bonne santé.
Les mauvaises nouvelles trouent notre sensibilité comme une agression de corbeaux moqueurs. Mieux vaut ne pas citer de noms. je n’en finirai pas de pleurer. À quoi bon et qu’est ce que cela va changer ? Haïti a beaucoup perdu.
Je prends conscience de la richesse intellectuelle ignorée de mon pays pourtant classé le plus pauvre de la terre. Techniques, Sciences et Arts en un tour de main, coulés bas, presque effacés, réduits à la bonne volonté et au savoir faire de quelques vivants qui doivent continuer le chantier.
J’ai pris une collation et une infusion, prêt avec le tout Port-au-Prince pour ma première nuit à ciel ouvert à la belle étoile. La nuit noire, noire la plus blanche de tous les temps une des plus terrifiantes où le confort du lit est abandonné au profit de l’herbe tendre entre les buées fraîches.
À demain, si demain.

29 janvier 2010///Article N° : 9211

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