« Il faut savoir honorer le livre »

Entretien de Taina Tervonen avec Aminata Sow Fall et Moussa Konaté

Novembre 1998
Print Friendly, PDF & Email

Ce ne sont pas les aspirants écrivains qui manquent en Afrique, mais les maisons susceptibles de les éditer. Le mythe des éditeurs européens a la vie dure : prestige, public, promotion  tout est censé y être plus beau et efficace. Que faut-il alors penser d’un écrivain qui après huit ouvrages en Europe s’en va créer sa propre maison à Bamako ? Ou de telle autre qui, après un bref détour par Paris, revient aux maisons africaines, là où elle avait débuté, et qui de surcroît s’engage à éditer de jeunes talents ? L’édition en Afrique est une aventure, comme en témoignent Moussa Konaté des Editions Le Figuier au Mali et Aminata Sow Fall, fondatrice des Editions Khoudia et d’un centre culturel, le CAEC, à Dakar. Tous deux s’attachent à produire des ouvrages de qualité, persuadés qu’il y a toujours de la place pour des livres faits avec professionalisme et amour du métier. T.T.

Pourquoi une maison d’édition ?
Moussa Konaté : Il y avait d’abord le fait que mes propres livres étaient tous édités en France et introuvables en Afrique. Ou alors quand ils y arrivaient, c’était à des prix hors de portée, des livres vendus à 80 FF dans un pays où le SMIC est à 200 FF… Un autre point, aussi en liaison avec ma propre vie, c’est que j’ai lu assez tôt dans mon enfance : j’ai ce souci de faire lire les enfants. Nous avons donc démarré avec la littérature de jeunesse qui forme toujours environ 80 % de notre production. On a commencé avec des traductions et des adaptations de textes oraux traditionnels et maintenant nous allons publier des ouvrages de fiction destinés à la jeunesse. Ce qui est spécifique chez nous, c’est que tous les textes sont publiés en langue d’origine et en français, dans deux livres différents. C’est vrai que ça coûte cher, d’autant plus que nous avons opté pour une édition de qualité. Tout est en quadrichromie. Mais il y avait une demande, et ça nous a permis de tourner. Nous avons aussi eu une subvention d’une ONG canadienne. Mais elle concernait uniquement les frais d’imprimerie qui consistent en 25-30 % du coût du livre. Au début, c’était de la folie. Il n’y a pas de structures pour l’édition. On n’a pas de maquettistes formés ; les imprimeurs faisaient des journaux mais pas de livres ; les dessinateurs ont un talent brut ou alors ne sont pas du tout formés pour illustrer des ouvrages de jeunesse. Pour le papier, il n’y avait que le papier classique de 80 grammes. Il a fallu se battre, mais maintenant les choses se mettent un peu en place. Ceci dit, l’édition reste difficile. Il nous arrive parfois de faire le devis d’un ouvrage et à la veille de l’impression, le prix du papier augmente de 50 %…
Aminata Sow Fall : En quittant la Direction des lettres et des propriétés intellectuelles en 1987, je me suis dit que je serais libre d’aménager mon temps, de contribuer à la vie culturelle, et j’ai créé le Centre d’Animation et d’Echanges Culturels (CAEC), une ONG à but non-lucratif. C’était une réaction à l’idée qui veut que le développement ne soit qu’un développement alimentaire. Je ne suis pas naïve : je savais que ça ne pouvait pas être rentable, mais ça allait vers mon idéal de la culture comme nourriture de l’esprit. C’est rentable humainement. Nous ne fonctionnons pas comme une maison d’édition conventionnelle, commerciale. Nous n’avons pas de programme d’édition. Nous éditons les livres qui nous plaisent et nous trouvons l’argent pour les éditer. Aucune banque au Sénégal ne met son argent dans des entreprises culturelles ! C’est moi qui investit et j’ai tout à fait conscience que ça ne produit rien de palpable, de matériel, mais sur le plan humain, de la culture, de l’apport intellectuel, du rêve – c’est un rêve ! -, de la satisfaction morale, cela n’a pas de prix ! Nous nous attachons à faire de beaux livres parce que nous pensons que le contenu du livre est noble. Il faut savoir honorer le livre.
Le prix du livre
M.K. : Le prix de mes ouvrages, quand ils sont publiés au Mali, est à un tiers du prix français. Ça se vend assez bien en librairie.
A.S.F. : Mon dernier roman aux Nouvelles Editions Ivoiriennes, Les Douceurs du bercail, a été fabriqué selon des normes internationales. Comme les salaires sont plus bas, on peut sortir un livre à moindre coût même si on importe le matériel. Ce livre est vendu en Afrique autour de 40 FF, et à 75 FF en Europe. D’habitude, en France, cette catégorie de livre tourne autour de 120 FF. Le livre doit être aussi accessible aux Africains. Il devrait y avoir un prix pour le Nord et un prix pour le Sud.
La diffusion
M.K. : Nous opérons de deux façons. Il y a la voie formelle de la diffusion en librairie. Mais on peut aussi essayer de joindre le lecteur chez lui, faire un peu de porte à porte. Pour les ouvrages en langues nationales, nous passons par les associations villageoises. Nous donnons aussi des livres à crédit, ce qui est assez inhabituel. Nous n’avons pas le choix parce que le pouvoir d’achat est assez faible. Les gens ont besoin de lire, mais n’en ont pas les moyens.
Pour la France, il y a plusieurs problèmes. Les sociétés de diffusion sont extrêmement puissantes. Objectivement, elles n’ont pas un grand intérêt à prendre des livres africains parce que le marché est très petit  le Français moyen ne lit pas la littérature africaine. Il y a aussi le côté technique : les ouvrages fabriqués en Afrique ne sont pas toujours de qualité. Cela dit, il y a quand même un public : les expatriés, les universitaires, les Français s’intéressant à l’Afrique. Il n’est pas énorme mais il existe. Moi-même, je suis diffusé en France ponctuellement, parce que je contacte des librairies et que je fais des dépôts, ou par le biais d’associations. Les maisons d’édition spécialisées dans cette littérature diffusent leur propre production mais ne s’occupent pas de ce qui provient de l’Afrique. Personne ne s’intéresse à ça. On estime que ce n’est pas rentable, mais je suis convaincu qu’il y a une littérature qui est là et qui mérite d’être connue.
Pour l’Afrique, nous projetons de coopérer avec d’autres maisons africaines. J’ai l’impression que ce sont les mêmes sociétés qui contrôlent la diffusion en France et en Afrique. Ça pose problème parce qu’il faut passer par Paris ou alors créer son propre réseau de diffusion.
Se faire éditer en Afrique ou en Europe ?
M.K. : Je préfère être édité chez moi plutôt qu’à Paris. Au moins là-bas, je suis sûr que les Maliens verront le livre et pourront l’acheter.
A.S.F. : Mon premier livre, Le Revenant, a coïncidé avec l’installation des Nouvelles Editions Aficaines au Sénégal. Il a été tiré à 3000 exemplaires vers le mois de mai en 1976. Avant la fin de l’année, tout le tirage était épuisé. La Grève des Battu a suivi et m’a donné tout de suite une audience internationale. Je ne me suis jamais posée la question de savoir si j’allais être connue ailleurs si je publiais en Afrique. Quand j’écris, c’est d’abord un contrat avec moi-même. J’ai confiance en la communication entre les gens. Si le destin du livre est de parcourir le monde, il le fera ! Je suis très satisfaite du traitement de mon livre en Afrique. J’ai eu de bonnes et de mauvaises expériences en France. Cela dépend de la maison d’édition.
L’avenir de l’édition en Afrique
M.K. : En deux ans, nous avons publié cent titres. Maintenant nous devons freiner la production et revenir de plus en plus sur l’aspect commercial. Créer des réseaux de distribution en Afrique et en Europe à partir de Paris.
A.S.F. : L’édition est un monde qui bouge et qui est assez sensible. Il y a une manière d’être éditeur et je pense que les éditeurs africains devraient être conscients de cela. L’édition, ce n’est pas un travail de fonctionnaire : il faut être dynamique, obéir aux lois du marché, de l’entreprise, de spécialistes ! Ça exige la connaissance du domaine, le professionnalisme ! Et ce n’est pas très courant de trouver tout ça en Afrique, pour être juste. Mais je suis de nature optimiste. Pour arriver à quelque chose, il faut travailler, s’armer de courage et de volonté. Il faut un peu de rêve dans toute entreprise ! Il ne faut attendre que les moyens soient là, il faut aller vers les moyens.
Le marché, on le crée ! Le réflexe de lecture, ce n’est pas quelque chose d’inné. En Occident, vous créez des bibliothèques, vous faites la promotion du livre, il y a des institutions littéraires, des prix… Et ça, c’est faisable partout ! Actuellement, les gens, même à revenus très faibles dépensent leurs sous pour des concerts. Pourquoi pas pour des livres ? Il s’agit seulement d’y réfléchir, et puis d’agir. Le Sénégal a un projet de contruction d’une grande bibliothèque et j’espère qu’à ce moment, les choses pourront aller mieux. Les Sénégalais aiment le livre. J’ai vu des personnes qui, de prime abord, n’ont aucun intérêt vers le livre écrit en français, qui ne lisent même pas le français, mais en entendant parler du livre, elles demandent de l’acheter et le font lire et traduire par quelqu’un. C’est une porte ouverte – le Sénégal est un pays de culture et de respect du savoir.

Editions Le Figuier
Créées en janvier 1997 à Bamako.
Catalogue : jeunesse, romans, récits, poésie, essais ; une centaine d’ouvrages.
Production en français et dans six langues nationales. Une partie des livres paraissent en version française et dans une langue nationale.
Les meilleures ventes se font dans les langues nationales.  » Le Mali est en effet un cas exceptionnel pour l’Afrique francophone : les quotidiens français tirent à environ 3000 exemplaires, tandis que ceux en langues nationales peuvent atteindre des tirages de 18 000 exemplaires « , explique Moussa Konaté. Cependant, il n’existe que 2-3 éditeurs qui produisent de façon systématique et sur la durée, les autres fonctionnant surtout par commandes. Un réseau de bibliothèques est en construction grâce à l’Opération Lecture, financée par plusieurs sources dont l’Etat malien et la Coopération française.
Editions Khoudia
Créée en 1987 à Dakar, avec le Centre d’Animation et d’Échanges Culturels (CAEC) qui regroupe une librairie, une salle de débat et la maison d’édition.
Catalogue : romans, essais. Premiers titres parus en 1989, une douzaine d’ouvrages depuis. Production en français. ///Article N° : 609

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire