Il me sera difficile de venir te voir

Ouvrage collectif coordonné par Nicole Caligaris et Éric Pessan

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À ceux qui annoncent la mort du livre à cause de la toile, ce livre apporte un vigoureux démenti puisqu’il présente une suite d’échanges par mails entre écrivains « sur les conséquences de la politique française d’immigration » selon le sous-titre. 13 tandems sont constitués d’un écrivain français et d’un écrivain maghrébin (5) ou africain (8) qui ne se connaissent pas. Le point de départ semble clair dans l’introduction rédigée par les initiateurs Nicole Caligaris et Éric Pessan : « c’est en littéraires que nous prononçons ici notre refus » (9).

Sur cette lancée, les uns et les autres vont reprendre les thèmes de l’ouverture, de l’altérité, du besoin ou de l’envie de partir de chacun, de l’image des pauvres du Sud rêvant d’un Occident qui les rejette par peur et érige les remparts qu’il peut. Difficile de ne pas, selon les termes de Mourad Djebel, « arpenter les lieux communs » (137) quand la démarche ne repose que sur des sentiments confus : ni citation des lois remises en cause, ni chiffres, ni analyses contextuelles (la scène politique française n’est évoquée que par Eugène Ebodé p.52) ne venant nourrir les débats, chacun avance en tâtonnant des réflexions plus ou moins fondées sur son expérience du voyage, de l’exil et de la confiance en l’écriture : « hors du verbe ne sont que chaos, massacre et perdition » dit Raharimanana (109), à quoi répond Mourad Djebel : « l’écriture constitue une autre forme d’impuissance » (142).

Les analyses des désirs de fuite présentant des points de vue divers sont intéressants à croiser : Si Sayouba Traoré ponctue ses textes grinçants d' »Estomac qui gargouille au milieu des flots » (161), Samira Negrouche dit depuis Alger que les émigrants « ne cherchent pas le pain » mais « la dignité », « ils veulent être libres et anonymes dans leurs rêves ». Raharimanana renchérit en parlant de « L’impossibilité de nous créer dans nos propres pays […] d’y accomplir nos propres identités » (108). « Nous ressentons tous un jour le désir de fuir […] ce précipice qu’est l’Ici », quel qu’il soit, analyse Aristide Tarnagda du Burkina Faso en mettant en évidence l’importance des migrations intra-africaines et même des Européens vers le Sud (175). Aux Français n’osant pas aller plus loin que la naïveté et la honte (« pourquoi y aurait-il un lien entre identité et immigration ? » 63, « on n’aurait jamais eu, en fait, le goût de l’étranger », 43, « je me sens un peu coupable », 139), Gustave Akakpo rappelle qu’au Rwanda « cela se passe à la machette » (194) et Aristide Tarnagda que le « péché de l’exclusion » (176) est aussi en Afrique.

Enfin, Eugène Ebodé, qui remet en perspective le phénomène social, affirme son refus « du ressentiment passéiste et du larmoiement victimaire postcolonial » (52). Si, selon Claude Mouchard, la poésie et la politique sont « deux puissances de refusion, de remêlements de données trop opaques » (249), le lecteur de ce volume est en droit de s’interroger sur la capacité d’éclaircissement de la seconde par la première. Ces correspondances « littéraires » le sont par le foisonnement des images, les incantations ou l’humour de certains ; elles forment, selon les termes initiaux, ce « journal à plusieurs voix » (10) qui, au jour le jour donc sans profondeur de champ, s’arrête sur faits et émotions. Si le titre dont le futur en alexandrin pèse comme une menace, associé au heurtoir de l’illustration, renvoie à cette politique de fermeture dont tous rejettent les conséquences sans en avoir analysé les causes, la démarche de l’ouvrage pourrait se résumer à « il m’est facile de t’entendre ». Cette « communauté » de plume semble en effet à l’aise dans l’exercice grâce à la place de chacun dans la « maison de la langue » (227) d’où personne ne peut être expulsé. Mais l’on retiendra l’adjectif d’Aristide Tarnagda : la question de l’immigration est « épineuse » (175), surtout posée au singulier et selon un axe exclusivement Nord-Sud (41) et dans une disposition dialogique de face à face (chacun disant « nous ») dans un monde pluriel où le politique tente de penser de façon globale.

Il me sera difficile de venir te voir,Collectif, La Roque d’Anthéron, Vents d’ailleurs, 2008, 255 p.

Textes de : Jean-Baptiste Adjibi, Kangni Alem, Gustave Akakpo, Arno Bertina, François Bon, Nicole Caligaris, Patrick Chatelier, Sonia Chiambretto, Marie Cosnay, Mourad Djebel, Abdelkader Djemai, Eugène Ébodé, Christophe Fourvel, Brigitte Giraud, Mohamed Hmoudane, Driss Jaydane, Pierre Le Pillouër, Claude Mouchard, Pierre Ménard, Samira Negrouche, Nimrod, Éric Pessan, Nathalie Quintane, Raharimanana, Aristide Tarnagda, Sayouba Traoré///Article N° : 8494

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