Images that matter : le premier festival de courts métrages d’Addis-Abeba

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C’est l’histoire d’un festival qui n’aurait sans doute pas vu le jour sans la détermination de Maji-da Abdi et d’Olivier Poivre d’Arvor. La première, née en Éthiopie, élevée au Kenya et au Canada, est réalisatrice de documentaires, fait partie du bureau de la FEPACI (Fédération panafricaine des cinéastes) et est mariée au réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako. Quant à Olivier Poivre d’Arvor, il était encore directeur de CulturesFrance à l’époque où le projet est né et rappelle à l’envi que le montage de l’événement s’est fait en quelques mois. C’est pourquoi le maître mot de la manifestation aura sans doute été  » énergie « . Du 14 au 19 juin, le Théâtre national d’Addis Abeba aura été le lieu de tous les essais, de toutes les rencontres, de toutes les expérimentations cinématographiques.

Plus de cent films y ont été projetés, avec de solides cartes blanches émanant de festivals prestigieux : Clermont-Ferrand, Melbourne, Tarifa, Sao Paulo, et une sélection avisée de CulturesFrance (avec, entre autres, La Pelote de laine de Fatma Zohra Zamoum et Fond de teint de Marie-Louise Mendy). Avec en marraines l’actrice de Fleur du désert Lia Kebele (retenue malheureusement à l’étranger) et l’héroïne de sa propre histoire, Waries Drie (en chair, en os et en phrases chocs), le festival a eu sa dose de glamour. Et sa dose de légitimité professionnelle, avec le message de soutien de Wim Wenders, projeté lors de la cérémonie d’ouverture, et la présence d’un jury international (avec le réalisateur marocain Daoud Aoulad Syad comme président). À noter aussi, le côté militant du festival (« donner à voir des images qui font sens ») et l’engagement de Maji-da Abdi contre les violences faites aux femmes. D’où la projection de Fleur du désert (seul long-métrage projeté pendant le festival) et une discussion animée à l’université sur les mutilations génitales féminines…  » Au fond, je crois que je suis une travailleuse sociale. J’aime le côté engagé du cinéma « , affirme Maji-da Abdi.
Sur les 25 films en compétition (exclusivement issus de l’Afrique de l’Est), la qualité était inégale. De belles choses, comme Gareta de Tofik Hussien (Éthiopie / Grand Prix, un film quasiment sans dialogues, au rythme haché comme une respiration asthmatique, dans lequel un groupe d’enfants est au prise avec un clochard) ou I Witness de Daniel Dbebe (Éthiopie / Mention spéciale, un huis clos terrible entre deux malades dans une chambre d’hôpital, au découpage et à la direction d’acteurs intéressants), ont côtoyé des films ficelés en quelques semaines, au scénario aussi léger qu’une feuille d’eucalyptus, sans travail sur le son ou la musique.  » On a vu de très bonnes idées mais ce n’est pas suffisant. Il faut à présent travailler sur la structure, le langage cinématographique et la technique « , note Daoud Aoulad Syad, qui a animé une série de workshops, pris d’assaut par les étudiants.  » Le fait que des films faibles aient été projetés à côté de films plus forts en dit long sur la nécessité d’une telle manifestation. Et montre aussi le besoin cruel de formation « , rappelle Abderrahmane Sissako.
Dans un pays où il n’existe pas vraiment de cursus universitaire en cinéma et où la première école a ouvert fin 2009 (la Blue Nile Film & Television Academy du chef opérateur Abraham Haile Biru), l’envie, le désir de cinéma sont étonnamment vivaces. Le festival a accueilli plus de 10 000 personnes en 5 jours, et quelque 500 personnes ont candidaté pour participer aux workshops…!  » On a fait ce festival pour encourager les jeunes réalisateurs à faire des courts, à exprimer leurs joies, leurs peurs, leurs aspirations « , explique Maji-da Abdi.  » Je suis une idéaliste. Je veux que les cinéastes s’unissent, en Éthiopie mais aussi dans la région, et en Afrique en général. On a fait venir des jeunes du Rwanda, d’Ouganda, du Kenya pour participer aux workshops. Il y a des ponts à créer.  » Même idée chez Zelalem Woldemariam, le bras droit de Maji-dA Abdi sur le festival. À la tête de Zelalem Productions, il rêve de désenclaver le cinéma de son pays (dont tous les films sont en amharic).  » Le milieu du cinéma est en train d’exploser ici, même si on n’a pas encore beaucoup de structures. Il faut soutenir les jeunes, c’est ce que je fais à travers ma société « , explique ce producteur qui est aussi réalisateur (il a fait son premier long, La 11e heure, en 2006) et s’est vu décerner le Premio Jurado Joven au dernier Festival de cinéma africain de Tarifa, avec Lezare, fable écologiste et humaniste filmée à travers les yeux d’un gamin des rues.
 » Ce festival… Je rêvais que cela soit possible, tout en me disant que c’était impossible ! « , résume Abderrahmane Sissako.  » Ce que j’ai vécu à Addis dépasse toutes mes espérances. Ce qui est impressionnant et fascinant, c’est l’envie et l’attente des jeunes. J’ai rarement vu des workshops avec autant d’échanges entre les participants. Pour moi, la réussite d’un événement tient en deux mots : les films et le public. Et cette première édition a eu les deux ! « 

Le Palmarès de la compétition d’Afrique de l’Est :
Grand prix : Addis Dabol (Lionceau d’Addis) pour Gareta de Tofik Hussien (Éthiopie)
Prix du jury : Le enatwa motwa ereftwa de Efrata Belachew (Éthiopie)
Mention spéciale :
I Witness de Daniel Dbebe (Éthiopie)
Heaven’s Bird de Salah Elmur (Soudan)
Prix du public : Welcome to Womanhood de Charlotte Metcalf (Grande-Bretagne)
///Article N° : 9565

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Les images de l'article
© Olivia Marsaud
Présentation du film "Fleur du désert" par Waris Drie (à dr.) et au pupitre : Zelalem Woldemariam (directeur exécutif du festival), Maji-da Abdi (directrice) et une personne du staff © Olivia Marsaud
La cérémonie d'ouverture © Lionel Meta





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