Intemporelle Afrique au Musée historique de Strasbourg

Par Odile Goerg

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L’exposition présentée au Musée historique de Strasbourg du 30 avril au 29 mai 2011, intitulée « Des corps/décors. Regards croisés d’Afrique » (1), qui porte sur le rapport au corps de l’Afrique, n’est pas sans poser des questions sur sa vision de l’Afrique.

L’Afrique n’aurait-elle toujours pas d’histoire ? Ne serait-elle toujours pas suffisamment « entrée dans l‘histoire » comme l’affirmait le président Sarkozy dans le discours prononcé à Dakar en juillet 2007 qui a fait couler tant d’encre ? Serait-elle le continent de la permanence, de l’indécision chronologique, voire de l’imprécision géographique ? C’est ce que pourrait laisser craindre une exposition inaugurée il y a peu à Strasbourg autour d’un vaste thème, celui du rapport au corps. L’exposition, certes modeste – elle occupe deux petites pièces -, offre deux volets mêlés : d’une part des objets issus de prestigieuses collections ethnographiques, de l’autre des œuvres réalisés par des élèves de l’Ecole des arts décoratifs de Strasbourg. La démarche est donc double : exploiter les collections riches et trop peu valorisées de l’Université de Strasbourg, provenant de dons, et les confronter à des créations contemporaines ayant un lien, plus ou moins explicité avec l’Afrique. Juxtaposer du contemporain et de l’ancien peut être stimulant. Encore faut-il mettre du sens dans cette démarche, tout comme dans le choix des œuvres ou dans le jeu de mots du titre.
Un panneau énonce : « Cet écho entre les deux mondes permet d’enrichir la réflexion autour de l’être humain, des questions d’identité et d’altérité ». Que de promesses ! Il en va de même pour le commentaire accompagnant la sélection des objets : « Vous allez découvrir et comprendre l’univers des sociétés africaines à travers diverses temporalités ». Qu’en est-il ?
Issu des collections de l’université
L’université de Strasbourg a la chance de posséder trois collections importantes, complétées par des dons épars : la collection Lebaudy-Griaule, comprenant des objets rapportés par Marcel Griaule lors de la mission Niger-Lac Iro en 1938-1939, collectés par l’industriel Jean Lebaudy et donnés au département d’Ethnologie en 1963 ; la collection Léon Morel, missionnaire au Gabon, constituée entre 1908-1932 et cédée en 1967 ; la collection de l’agronome Pierre Malzy, rassemblée au cours des années 1930-1950 et léguée en 1991 (2). C’est dans ce vaste ensemble de 350 masques, outils, pièces de mobilier, bijoux qu’ont été prélevés les quelques objets exposés. Les donateurs avaient exigé comme condition à leur donation la mise à la disposition du public des objets. Le mérite principal de l’exposition est donc de rendre visible l’existence des collections et de créer l’envie d’en savoir plus sur la « Collection ethnographique de l’Université de Strasbourg ».
Ethnologie intemporelle
Trois thèmes structurent l’exposition : le corps dans la mort (urnes, reliquaire…), le corps dans les rituels (instruments de musique, masques…) et le corps au quotidien. Pour chaque approche sont mêlés des témoignages ethnographiques et des objets contemporains (céramique, installation…). Sans revenir sur cette trilogie, intéressante en elle-même, je souhaite questionner ici les objectifs de l’exposition qui énonce dans sa publicité : « Les créations contemporaines réalisées par les étudiants du Pôle Objet de l’École supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg créent un lien entre les préoccupations des sociétés africaines et celles de notre société occidentale ».
De quelles sociétés africaines s’agit-il ? Celles renvoyant aux époques de la collecte des divers objets, dont la qualité et l’intérêt ne font aucun doute ? Quels sont les objectifs des organisateurs de cette présentation ? Perpétuer l’image faussée d’une Afrique éternelle ? Nier tout changement en ne donnant pas aux visiteurs les moyens de se situer concrètement entre passé révolu et présent diversifié ? Quels repères propose-t-on en effet au voyeur lambda, non familiarisé avec le continent pour replacer le sens de ces objets par rapport aux sociétés contemporaines, dans un continent qui est désormais urbanisé à plus de 50 % ?
Les objets ne sont en effet pas clairement datés : l’étiquette renvoie à une collection que l’on ne peut identifier que si on s’en donne vraiment la peine, en prenant le feuillet « aide à la visite », pour en connaître le lieu et l’année de collecte. Mieux encore, les quelques photographies ne bénéficient ni de datation, ni de localisation. Il est noté, dans la logique absurde des cartouches de musée : « origine : Afrique ». Qu’est-ce à dire ? L’Afrique, un grand pays, un réceptacle de stéréotypes ? Même cas de figure pour un « bracelet de bras », terminologie relevant à nouveau de la précision muséographique et non de la tautologie apparente mais ne permettant pas au spectateur de replacer l’objet dans son contexte historique et culturel. De même, le documentaire ethnographique sur les cérémoniels dogon, réalisé par l’ethnologue Jean Rouch (1917-2004) en 1974 demandait à être contextualisé, plus de quarante ans après (3). Que veut-on lui faire dire ?
Ce parti pris d’un présent ethnographique est d’autant plus étonnant que dans l’inventaire des collections, disponible en ligne, chaque objet est précisément référencé et daté, même si, généralement, le contexte culturel n’est pas décrit avec précision. On reste dans une approche strictement ethnographique. De quel sens est porteur un objet sans son usage ? L’exposition fait nettement le choix de l’atemporel, écarté généralement par la muséographie contemporaine. Toutes proportions gardées bien sûr car il s’agit d’une exposition bien plus vaste et ambitieuse, on pourrait citer en exemple, Persona. Masques rituels et œuvres contemporaines, présenté au Musée royal de Tervuren en 2009/2010, qui maniait également l’aller-retour entre passé et présent en lui donnant sens et en interrogeant le contemporain de manière dynamique (4).
Vision fixiste
Lors d’une conversation à l’occasion d’une visite à l’exposition, je suis interpellée : et les’femmes à plateaux’ ? (5) Ce type de représentation n’est pas présente dans l’exposition mais elle hante les esprits occidentaux à la recherche d’exotisme, de différence fondamentale entre eux et nous. Voilà l’image que la majorité des Français garde de l’Afrique ? Comment dépasser ces représentations si, au cœur d’un musée historique, ancré dans l’évolution des sociétés, on perpétue une vision fixiste des sociétés africaines, de leurs façons de faire et d’être ?

1. http://www.musees.strasbourg.eu/index.php?page=musee-histo
2. Voir le site très complet : http://ethnologie.unistra.fr/accueil/collection-ethnographique/
3. Voir Découvrir les films de Jean Rouch. Collecte d’archives, inventaire et partage (Paris, Editions CNC, 2010, 248 p.), et les coffrets Jean Rouch Une aventure africaine. 1931 à 1984. 4 Dvd, ROUCH Jean, GRIAULE Marcel, DE HEUSCH Luc, DI DIO François & DIETERLIN (sic) Germaine, et Jean Rouch, 1956-1972 (4 DVD) présentant le versant « fiction » (Les maîtres fous ; Moi, un noir ; Jaguar ; Un lion nommé l’Américain ; Petit à petit …), Éditions Montparnasse. Voir notamment le complément très utile aux DVD.
4. On pourrait citer aussi des manifestations du British Museum et du musée du quai Branly.
5. Expression consacrée pour désigner la déformation de la lèvre inférieure par l’insertion d’un objet rond. Présent en Ethiopie notamment.
Odile Goerg est professeure d’Histoire de l’Afrique contemporaine à l’Université Paris Diderot-Paris 7///Article N° : 10172

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