Jamm de Cheikh LÔ

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Du njaxas à revendre. Venu du wolof, ce mot se prononce « njahass » et traduit l’esprit de ce patchwork sonore, taillé sur mesure pour les nostalgiques des big bands à succès du temps des Ambassadeurs, Rochereau et autres Maravillas. Une galette musicale conçue à l’image de la tunique d’arlequin que porte Cheik Lô, le plus célèbre des Baye Fall Sénégalais, en hommage à la fraternité mouride à laquelle il appartient. Une mosaïque de couleurs faite de petites pièces cousues ensemble dans un mélange assez rare d’élégance populaire et de pauvreté surfaite. Jamm (la paix) est le dernier album-concept d’un artiste à l’oreille espiègle, capable d’inventions surprenantes pour le maëlstrom strangulatoire de la sono mondiale actuelle, tout en se rendant coupable d’emprunts multiples au spleen troublant.

Ce quatrième opus est né de sessions en mode semi-acoustique que l’artiste a discrètement fomentées avec son bassiste, Thierno Sarr, dans un bastion de Yoff, au Sénégal, après cinq années d’absence discographique. La suite de l’histoire est bien évidemment plus connue, promo média aidant : Londres, Nick Gold et la version reboostée, aux Studios Livingstone.
A la première écoute, on pourrait parler de ce mbalax sourdement virtuose, issu droit de la médina de Dakar, où le Cheik a lentement mais sûrement relevé sa tête, évitant de peu l’écrasement de son timbre (en apparence éreinté) par les fulgurances d’une scène mondialement consacrée. Il s’y est forgé cette voix, à la fois douce, fragile, lumineuse, suspendue. Il y a fourbi ses premières armes, depuis l’épisode regrettable de l’hôtel Savana, où il fut jeté de l’orchestre, lui et ses locks, pour attitude politiquement incorrecte, jusqu’à la première signature à succès chez Jololi, label avec qui il a désormais pris ses distances, par excès de lucidité sans doute. Pour cet opus, nous nous contenterons seulement de parler de ses petits péchés mignons. De ces sonorités de l’ailleurs qui irriguent en permanence son univers ensoleillé. On évoquera la rumba des deux Congo, le swing cubain, la pop mandingue, magnifiquement distillée. On mettra l’influence afro-beat en exergue, tendance hautement revendiquée ici, avec la présence chaloupée de Tony Allen, félin comme jamais sur Ne parti pas et (qui l’est un peu moins) sur le titre Jamm. Un album au son butineur, aux rythmiques harmonieuses, où Cheikh Lô fait preuve d’un sens poussé de l’orchestration. La finesse des arrangements y entraîne le mélomane dans des atmosphères au charme désuet.
On pourrait aussi parler de ces joyeuses réminiscences, marquant les limites d’une musique résolument sans frontières. A trop vouloir embrasser le monde, on finit par semer le doute. Mais est-ce vraiment une faute de goût que d’avoir l’instinct voyageur en pop music ? Cheikh Lô fut quand même ce jeune homme ballotté d’amour (dans les années 70) entre la soul américaine et la salsa picante, au fond d’un pick-up de grand frère. Né en Haute-Volta en 1955, juste avant que l’Afrique de l’Ouest ne se mette à éprouver ses frontières au nom de l’idéal panaf’, il y joue dans un groupe, le Volta Jazz, où il signe ses premières reprises de tubes afro pour bals improvisés. Une expérience dont il ne sortira pas complètement indemne. C’est là qu’il s’adonne, en un temps record, à tous les déhanchés musicaux de bon augure. C’est là aussi qu’il s’invente sa nécessité d’écriture, le recours au patchwork sonore, pour survivre à toutes les modes finissantes. On y revient ! L’esprit njaxas est en pôle position à l’ère des échanges musicaux en mode accéléré.
Cheikh Lô ne s’en cache pas. L’alentour immédiat ou le monde le plus éloigné demeurent une source d’inspiration inestimable pour sa musique. Que cela s’entende au travers d’un clin d’œil appuyé à l’Ancien combattant de Soumaoro-Zao ou d’une familiarité soudaine avec les ternaires de l’océan indien ne lui semble pas être un souci à gérer. En pays de lune, on raconte qu’une chanson ne peut ressembler qu’à une autre chanson, et jamais à une paire de fesses. Que l’on s’interroge ensuite sur sa manière de relire une œuvre d’Ahmadou Ballaké ou sur la place qu’il accorde au son apaisé du saxo d’Alfred Pee Wee Ellis, ex-complice de James Brown rendu à sa cause et à celle de World Circuit, ne peut que le ravir. Ceux qui auront écouté son premier succès, Ne la thiass, sorti en 1996, saisiront sans peine la complexité d’un répertoire se nourrissant à la lisière du global village. Ce qui revient à dire qu’à l’écoute de ce Jamm concept, il pourrait y avoir cette impression saisissante d’une complainte déjà entendue, celle d’un champion incontesté de la vieille mélodie qui refleurit.
Pourtant, c’est grâce à ce génie du jonglage d’influences que Cheikh Lô parvient à séduire ses contemporains transis, sans oublier le fait qu’il se montre attentif à la rumeur du monde. Sur cet album, le Baye Fall ne fait pas que raconter des histoires de vélo emprunté et gondolé par un petit impudent comme dans Bourama. Il ne rapporte pas que des légendes urbaines, bricolées avec humour, comme celle de Yao le mystérieux sur Ne parti pas. Non ! Il surprend également par sa critique à peine voilée du système. Lorsqu’il reprend le Doni doni des mythiques Bembeya Jazz de Guinée, à qui il avait déjà rendu visite dans un album précédent, il ne se limite pas au rajout d’une surf guitare, magnifiquement portée par Cheikh Tidiane Tell. Il y ajoute une petite comptine d’époque sur des générations d’Africains se jouant de leurs ombres soumises. « Mes copains ont des voitures/ Y en a d’autres à l’aventure/ Mes copains ils sont partis/ Oh mais moi je suis là pour servir mon pays ». Il y cause des fossoyeurs de l’intérêt général et de la jeunesse qui s’enlise en migration. Il y parle également des espérances à bâtir, à l’instar de cet oiseau, qui, « petit à petit », réussit à se construire un nid dans les adages du bon peuple. L’air de rien, Jamm, album à fort potentiel d’enjaillement, comporte des élans discursifs dignes du plus tendance des artistes politiques actuels. La volupté et la légèreté n’empêchent pas de penser le « mieux-vivre ensemble », d’exprimer un désir de paix, de pourfendre le pouvoir de l’argent, voire de rendre un ultime hommage à Thomas Sankara. Dans le livret accompagnant l’album, on y apprend, écrit noir sur blanc, signé de sa plume, que Blaise Compaoré, président de son état, est bien cet homme qui a sacrifié le totem vivant du royaume des hommes intègres…

Jamm – World Circuit/ Harmonia Mundi///Article N° : 9891

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Les images de l'article
Page intérieure 1 de Jamm © World Circuit/ Harmonia Mundi
Page intérieure 2 de Jamm © World Circuit/ Harmonia Mundi





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