“Je n’ai pas envie que Kalypso soit un ghetto hip-hop”

Entretien de Anne Bocandé avec Mourad Merzouki

Place au hip hop contemporain made in XXIe siècle pour la 2nde édition du festival Kalypso. Rencontre avec son initiateur, pionnier du hip hop en France, fondateur de la compagnie Käfig et directeur du Centre chorégraphique national de Créteil : le chorégraphe Mourad Merzouki.

Quelle est la place de Kalypso dans le paysage des festivals de danse en France ?
Il n’y a pas énormément de festivals de hip-hop en France – dont nous sommes complémentaires- il y en a même moins qu’auparavant. Kalypso vient combler ce manque d’espace et de diffusion.

Comment avez-vous choisi les artistes ?
L’idée est de présenter des jeunes compagnies et des danseurs confirmés. Et aussi des compagnies qui prennent des risques, comme la compagnie Chriki’Z d’Amine Boussa. C’est une compagnie de danse d’aujourd’hui, peu importe qu’on l’appelle “hip-hop” ou “contemporaine” etc. Je n’ai pas envie que Kalypso soit un ghetto hip-hop. C’est un festival de danse d’aujourd’hui avec tous ceux qui portent le hip-hop.

Vous parlez de création hip hop contemporaine. Comment définissez-vous ce terme ?
On est dans un pays où on aime bien mettre des casquettes “tu viens de là donc tu représentes le hip hop ou le contemporain ou le classique”. Or quand on regarde les propositions des compagnies, on voit que le hip hop a évolué avec un travail chorégraphique qui touche un public large qui n’est pas seulement jeune ou de banlieue. C’est important de le souligner car malheureusement il y en a encore qui pensent que le hip hop c’est la rue, le baggy…

Mais alors quel est le lien qui reste avec le hip hop d’il y a une quarantaine d’années ?
Le fond est le même : comment exister, s’exprimer, être reconnu à travers un art. Il y a toujours cette volonté de bousculer, de dire “on n’est pas ceux que vous croyez, ou voulez que l’on soit”. Les bases de la culture hip hop sont là : positiver, réagir avec cette danse. Bien sûr cette rage a évolué. Le hip hop grandit et continue son histoire. D’ailleurs beaucoup de pays sont très regardants sur le hip hop en France. Car très vite on a pu voir des artistes sur des scènes comme les festivals de Montpellier, Suresnes etc, et dans des coproductions, des théâtres. Cela a permis aux artistes de faire évoluer leur danse, leur rapport à l’espace, au public.

Dans la programmation de Kalypso, beaucoup de compagnies, dont la vôtre, mélangent les influences, allant puiser notamment dans d’autres disciplines comme la boxe, les arts numériques, martiaux etc.
Il y a une prise de risque à chaque fois que je travaille sur une création. J’aime aller dans des espaces que je ne connais pas. D’années en années, d’une création à une autre, j’ai toujours été habité par cet état d’esprit. Quand on commence à danser et qu’on a pour seule référence le hip hop américain, très vite on risque de faire la même chose. Alors que s’il y a cette volonté de prise de risque, d’inattendu, de découverte – en travaillant par exemple avec un BmX, ou avec des talons aiguilles- on prend un risque certes. Mais on intéresse aussi le public car sinon il verrait toujours la même chose. C’est tout ça qui fait que le hip hop continue de tracer sa route.

Pourriez-vous nous parler de quelques spectacles phares de cette année ?
Dyptik, a été un coup de cœur pour moi. C’est un mélange de danseurs français et maliens où on retrouve la force du hip hop. Avec la compagnie Par terre, et son spectacle Bal.exe, c’est l’occasion de découvrir la musique classique avec un rapport au corps intéressant. Quant à Marion Motin, avec In the middle, elle propose un hip hop totalement barré, engagé et frais. Et puis il y a les jeunes de la compagnie Undercover. C’est drôle, léger, spontané. Il y a une espèce d’évidence qui m’a plu dans leur travail.

Vous dites que l’équilibre d’un festival reste fragile. Quelles sont les difficultés ?
Nous traversons une période préoccupante pour l’art et la culture. Annoncer un nouveau festival dans ce contexte fait forcément peur, on se demande comment il va pouvoir vivre et grandir. Mais je reste convaincu qu’il faut continuer d’inventer, notamment des rendez-vous comme celui-là. Nous sommes dans un pays où la danse a une place forte avec des artistes et un public. Mais il nous faut imaginer autrement ce festival, avec des partenariats comme on fait là avec Aubervilliers, la Maison des métallos etc. Le fait de travailler avec un réseau va nous permettre de renforcer ce rendez-vous.

Kalypso en Ile-de- France
Rendez-vous du 12 au 30 novembre.
A Créteil, Paris, Sceaux, Blanc-Mesnil, Aubervilliers, Maisons-Alfort pour découvrir 34 compagnies, 30 spectacles, 58 représentations.
En parallèle des spectacles, d’une expo photo, des ateliers, masterclass, et rencontres avec les artistes. Plus d’infos sur Kalypso ///Article N° : 12531

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