« Je pense que c’est important d’avoir un équilibre entre le bien, le mal et le laid »

Entretien de Samuel Lelièvre avec Gilli Apter, réalisatrice sud-africaine

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Gilli Apter : J’ai étudié la réalisation à l’AFDA, une école de cinéma de Johannesburg. J’habite à Sandton qui est une banlieue au Nord de la province du Gauteng et je travaille dans divers secteurs de l’industrie du film en tant que réalisatrice free lance. « SA/X » c’est pour « South Africa » (Afrique du Sud) et le chiffre romain X (10), c’est pour les dix ans après la fin de l’apartheid.
SL : Quel regard portez-vous sur ces deux programmes sud-africains du Festival de Clermont-Ferrand ainsi que sur les autres programmes ?
GA : Je pense que c’était un mélange intéressant de films de l’ère post-apartheid. J’étais assez surprise comme je n’avais pas vu un bon nombre d’entre eux. De même, je pensais qu’il était dommage que peu de ces films aient des contenus positifs. Je pense que c’est important d’avoir un équilibre entre le bien, le mal et le laid, notamment dans un festival où beaucoup de personnes ne connaissent pas la culture sud-africaine. Concernant les autres programmes, je suis seulement allé voir ceux dans les grandes salles en raison de mes limites dans ma compréhension d’autres langues que l’anglais. J’ai beaucoup aimé certains films japonais et thaïlandais dont je ne souviens pas des titres ; j’ai aussi aimé quelques travaux expérimentaux comme A toi de jouer (1) et Raymond. (2)
SL : Que pensez-vous de l’industrie sud-africaine du film ?
GA: L’industrie du film est limitée en Afrique du Sud, je veux dire en terme de production de long métrage. Ayant dit cela, une croissance existe. Des gens de tous les côtés de l’industrie travaillent pour essayer de remettre cette industrie sur pied. On ne peut sûrement pas rester assis à attendre d’être appelé par un producteur – une réalisatrice comme moi doit être très entreprenante pour trouver du travail. Et donc je crois que cela construit sûrement un état d’esprit d’indépendants. Beaucoup de réalisateurs travaillent dans l’industrie publicitaire afin de gagner leur vie parce que c’est une industrie très prolifique et lucrative. J’ai tourné des publicités et, tout en payant les factures, je ne pense pas que là réside ma passion principale. Le fait est que notre industrie est très lente à décoller et a ses « progressistes » et ses « conservateurs ; la position « conservatrice » étant de dire qu’il n’y a pas assez de travail, la position « progressiste » qu’on peut faire partie des pionniers d’une industrie qui est en train de changer. Cela peut arriver aussi quand on est jeune – il n’y a pas de règles…
SL : Etes-vous intéressée par l’histoire du cinéma en Afrique du Sud?
GA : Cela m’intéresse par rapport à la façon dont les choses sont advenues, mais s’il s’agit d’aller voir les films, je trouve beaucoup de ce qui a été réalisé dans le passé assez inintéressant. Je pense qu’il est important de développer une nouvelle sensibilité concernant les films dans ce pays – une sensibilité qui embrasse tous les aspects de notre culture, non pas seulement notre passé sordide.
SL : Certains critiques sud-africains ont considéré que SA/X était un film « simpliste et plein de stéréotypes », plus directement accessible, sur le plan stylistique, pour des publics étrangers (alors que beaucoup d’aspects de ce film concernent des réalités sud-africaines très spécifiques, en commençant par la langue parlée par ces jeunes urbains du Gauteng)…
GA : Je n’ai absolument aucune idée pourquoi certains prennent le film sous cet angle. Je peux juste imaginer que c’est le genre de film qui n’a jamais été vu avant – en termes de ce qui est sorti en Afrique du Sud par le passé. Je crois que certains aiment associer l’Afrique du Sud avec une histoire tumultueuse et ne réalisent pas qu’il y a une nouvelle génération émergeante qui veut explorer, comme je l’ai dit, d’autres aires de notre culture qui sont incroyablement pertinentes pour nous.
SL : Pensez-vous que la télévision est la partie de l’industrie avec laquelle les réalisateurs sud-africains doivent développer prioritairement des liens afin d’exister et gagner de la liberté ?
GA : La télévision est un bon indicateur de ce à quoi les gens en Afrique du Sud s’intéressent. Bien sûr, il y a beaucoup de contrôle et pas tant de liberté que ça. En même temps, je pense que nos diffuseurs locaux ont gravi beaucoup de marches pour changer cet état de fait ou au moins promouvoir et développer la réalisation cinématographique ou audiovisuelle en engageant des réalisateurs de tous horizons (connus, inconnus, indépendant etc.). Par ailleurs, si une « nouvelle » liberté est permise par des technologies comme la vidéo digitale, je ne sais pas si cela aide de ne pas pouvoir montrer son travail. Cependant, et je pense que c’est un phénomène mondial, cette technologie permet au réalisateur de créer un travail à un niveau complètement indépendant et ainsi il est possible de travailler de manière intensive sans avoir une émission de télévision ou un long-métrage derrière soi.
SL : Allez-vous continuer de travailler à Johannesburg de manière spécifique ? Pensez-vous plutôt au cinéma ou à la télévision pour vos projets futurs ?
GA : je travaille actuellement au premier développement d’un film pour la télévision (d’une durée indéterminée pour l’instant). Je suis passionnée par Johannesburg, ses fonctionnements internes et ses gens, donc pour l’heure c’est ce que je vais explorer. Concernant la question de savoir si ce sera pour le cinéma ou la télévision, je suis intéressée de manière équivalente par les deux – bien que je pense qu’il soit plus facile de toucher les Sud-africains à travers le médium TV, donc peut-être irai-je dans cette direction…
SL : Avez-vous, à l’occasion, imaginé développer des projets dans le cadre de coproductions ou soutiens internationaux ?
GA : je suis une nouvelle venue dans ce domaine donc je ne suis pas encore allée jusque-là. J’ai cependant pu remarquer que c’est une manière plus efficace de travailler, donc peut-être que dans un proche avenir je vais essayer de faire quelque chose comme cela ; je serai alors plus à même de pouvoir répondre à cette question.

1. A toi de jouer, Royston Tan, Singapour, 2005, expérimental, Beta SP – 16/9, stéréo, 5 minutes.
2. Raymond, Bif, Royaume Uni / France, 2006, expérimental, Beta SP- 4/3, stéréo, 5 minutes.
///Article N° : 6686


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