« J’écris pour comprendre ce que c’est d’être humain »

Entretien avec Léonora Miano

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Texte extrait de Afropean Soul et autres nouvelles de Léonora Miano, à paraître le 5 juin 2008 aux éditions Flammarion et reproduit avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

1. Pourquoi écrivez-vous ?
La réponse à cette question a pu varier, selon les époques. Cependant, je crois qu’il y a longtemps que j’écris pour les mêmes raisons. D’abord, j’aime ça, et ça me fait un bien fou. Ensuite, c’est le meilleur moyen pour une personne aussi sauvage et solitaire que moi d’être en contact avec les autres. Pour vous répondre de manière plus précise et plus profonde, j’écris pour comprendre ce que c’est d’être humain.
2. Le texte de votre deuxième roman, Contours du jour qui vient, est précédé de la dédicace : « Pour cette génération ». À qui dédiez-vous les cinq nouvelles publiées ici ?
Au plus grand nombre, à tous ceux qui ont le désir de connaître l’autre. Celui qu’on voit passer dans la rue sans savoir qui il est vraiment.
3. Comment est né le projet d’écrire les récits qui composent notre recueil, Afropean Soul et autres nouvelles ?
Cela fait maintenant de longues années que je souhaite présenter une série de textes courts qui seraient des instantanés, des tranches de vie puisées dans ce que personne n’ose encore appeler la France noire. Il y a des Noirs en France. La littérature de ce pays n’en parle pas vraiment, alors que les montrer c’est les rapprocher des autres. Je crois que nous en avons besoin, surtout en ce moment.
4. En quoi l’écriture de la nouvelle diffère-t-elle de celle du roman ?
Pour moi, il s’agit d’un exercice très difficile, que j’apprends encore à maîtriser. Le roman me permet d’aller plus au fond des choses, de bâtir un projet esthétique plus complexe. Tous les auteurs ne souhaitent pas faire la même chose, mais j’aimerais que mes nouvelles soient des photographies d’un moment, plus que de longs questionnements comme le sont mes romans. Les nouvelles portent, le plus souvent, sur une situation donnée, et ne se focalisent que sur un nombre restreint de personnages, quand les romans travaillent sur une sorte d’effet de foule pour embrasser un pays entier, un peuple dans sa globalité. Du point de vue stylistique, la longueur du texte ne joue pas. Ce qui compte le plus c’est l’atmosphère que je cherche à créer. Il me semble que mon écriture reste reconnaissable.
5. On reproche souvent à la littérature française contemporaine d’être trop intimiste, d’oublier d' »étreindre » « la réalité rugueuse », selon le mot de Rimbaud (1) : qu’en pensez-vous ?
Je crois qu’on se trompe de débat. D’abord, la littérature française n’est pas uniquement celle qui est le plus largement promue. Bien des auteurs contemporains sont très en prise avec le monde. Dans la littérature policière, mais pas uniquement. Ensuite, il me semble que l’intime rejoint forcément l’universel. Rien ne ressemble autant à un nombril qu’un autre nombril… Ce qui compte, c’est la manière dont on raconte les histoires. À partir du moment où elles mettent en présence des figures humaines, elles parlent d’humanité.
6. Acceptez-vous que l’on dise de vous que vous êtes une auteure engagée ?
J’accepte qu’on dise ce qu’on veut, si on me laisse travailler à ma convenance. Il me semble prétentieux de faire des déclarations à ce propos, quand on n’a publié que trois romans. Par ailleurs, il nous faut rester modestes. Quel que soit notre « engagement, » je ne connais pas d’exemple de texte littéraire qui ait eu un impact fort sur le réel. Les romans ne peuvent faire la différence que pour quelques individus. Ils sont impuissants à empêcher la guerre ou la course effrénée vers la croissance économique… Les questions sociales et politiques de mon temps m’intéressent, mais je ne crois pas que les écrivains doivent tous y accorder la même importance. Ils peuvent écrire d’autres histoires, celles qui leur viennent, tout simplement. Si un auteur français contemporain décide d’écrire un roman intimiste, de ne jamais aborder la question sociale, sa manière d’éluder ce sujet reste, en quelque sorte, un traitement de la question. Le social sera traité in absentia, ce qui peut se révéler très parlant. Les textes se lisent aussi entre les lignes. Tout roman est une construction. Les éléments choisis pour l’élaborer renseignent beaucoup sur les visées de l’auteur, sur ce qu’il est profondément. On n’a pas besoin de l’interroger, il suffit de le lire.
7. Au cœur de quelles influences vos récits – romans ou nouvelles – naissent-ils ?
J’ignore comment répondre à cette question. Je suis un auteur d’expression française, mais de culture africaine et afro-américaine, les Caribéens étant eux aussi des Américains. J’écris dans l’écho de toutes les cultures qui me composent. Le jazz et la soul m’influencent beaucoup, dans la structuration des textes ou dans le rythme. Pour comprendre cela, il faut s’intéresser à ces genres musicaux. Cela me semble complexe à expliquer ici, et je rechigne un peu à décrire mon processus créateur : ce n’est pas un travail scientifique, et je ne suis pas un être cartésien…
La soul est un art vocal. Il n’y a pas de soul instrumentale. C’est une esthétique brute et excessive. Je cherche à m’en rapprocher par un phrasé particulier, qui demande souvent une ponctuation peu orthodoxe. Je suis en quête d’un souffle soul, plein d’aspérités, porteur de vérité parce que distant d’une esthétique trop léchée. Dans la cadence des phrases, j’aime à me rapprocher d’une rythmique lourde, qui serait, en musique, celle des fréquences basses sur lesquelles la soul et les musiques noires urbaines reposent. Le jazz est une musique urbaine.
Ce qui m’intéressent dans le jazz, c’est la circularité (la structure basique, dans ce genre, est : AABA), la répétition de motifs, le maintien d’une tension sans nécessaire résolution (même si cela ne s’applique pas à tous les thèmes de jazz qui peuvent avoir une vraie fin), la présence d’un intertexte (2) précis, comme ces musiciens de jazz qui glissent, en jouant un morceau, des phrases musicales tirées d’autres chansons. Comme eux, je travaille sur une structure définie à l’avance, qui me permet d’improviser sans m’écarter de l’histoire. En jazz, c’est sur une grille d’accords que l’improvisation se fait.
La langue française, telle que je l’écris, est matinée d’africanismes, d’anglicismes, de créolismes. Tout cela compose mon univers. Il ne s’agit pas seulement d’emprunts lexicaux, mais aussi d’images propres aux cultures africaines et créoles. Les anglicismes sont, le plus souvent, des transpositions directes, des traductions littérales, qui donnent des choses qui « ne se disent pas » en français. Par exemple, cela ne me dérange pas du tout d’écrire « réaliser » au lieu de « se rendre compte de », ou « prendre la haute main » au lieu de « prendre le dessus. » L’anglais realize n’est pas synonyme de « mettre en œuvre », mais bien de « se rendre compte de ». Quant à gain the upper hand, il se traduit par « prendre le dessus ».
Le Cameroun d’où je suis originaire a deux langues officielles, le français et l’anglais. Même dans la partie francophone du pays où je suis née, on parle un pidgin english et un franglais bien connus de ceux qui ont visité le Cameroun. Pour moi, il est donc normal d’imbriquer ces langues l’une dans l’autre.
8. Pourriez-vous proposer quelques titres de livres susceptibles, selon vous, de donner le goût de lire à un(e) adolescent(e) ?
Opération périlleuse… dans la mesure où les adolescents n’ont pas tous la même sensibilité. Voici quatre textes que j’ai pris plaisir à lire dans ma jeunesse :
Ségou, de Maryse Condé (surtout le premier volume).
Les Mémoires de Zeus, de Maurice Druon.
Le Spectre des Canterville, d’Oscar Wilde.
Une Rose pour Emily (et autres nouvelles), de William Faulkner.
9. Une opposition symbolique forte entre ombre et lumière parcourt votre trilogie romanesque composée de L’Intérieur de la nuit, Les Aubes écarlates et Contours du jour qui vient, ainsi que votre dernier roman, Tels des astres éteints : quelles sont selon vous les ombres qui menacent l’humanité aujourd’hui ? Où trouver de quoi vaincre les ténèbres ?
L’ombre qui nous menace et qui se décline sous diverses formes est notre incapacité à considérer l’humanité comme une et indivisible. Nous refusons de nous reconnaître les uns dans les autres. D’où les nationalismes, le terrorisme, les fondamentalismes, tous ces processus fascisants que nous ne cessons de légitimer. Je n’ai pas la réponse, pour vaincre les ténèbres. Ce dont je suis certaine, c’est que le Mal n’existe que pour être combattu. Refuser de se soumettre peut être un bon début.

1. Une saison en enfer, « Adieu ».
2. Intertexte : présence dans un texte d’un ou de plusieurs autres textes, sur le mode de la citation, de la référence ou de l’allusion.
Léonora Miano, Afropean Soul et autres nouvelles, Flammarion, coll. « Étonnants Classiques », 2008.///Article N° : 7646

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