« J’essaie de voir ce que je peux apporter en tant que Malien dans ce mouvement hip-hop »

Entretien d'Anne Bocandé avec Amkoullel

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De Brazzaville à New York en passant par Paris, Amkoullel est un rappeur globe-trotter. Mais c’est à Bamako, ville d’origine et de cœur qu’il s’est installé. Fortement préoccupé par la situation politique de son pays, il a réuni des rappeurs francophones pour appeler à l’unité tout en lançant un SOS. Rencontre.

Avec les titres SOS et UN vous lancez un appel à l’international sur la situation au Mali, pourquoi cet engagement ?
Personnellement je me sens concerné par les questions sociales, par l’avenir du Mali, de l’Afrique, de la jeunesse, de cette force trop souvent déçue. Malheureusement les hommes politiques ne sont pas toujours à la hauteur de leurs peuples. Ils parviennent parfois même à briser le rêve de la jeunesse. Mais on tient bon. Dans mes textes, je parle de l’éducation qui est pour moi le seul moyen, la seule clef pour que nous puissions nous en sortir. Je parle de l’image que l’Africain a de lui-même, de sa place dans l’univers. Je parle de l’immigration. Des sujets qui me touchent, m’intéressent.

Pour ce qui est de la situation au Mali, j’avais fait le texte S.O.S. en août 2011. On sentait déjà dans l’air qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, qu’il y avait plein de frustrations. Et donc j’ai écrit pour parler de cela, essayer de susciter le débat et de trouver une solution. Finalement, au mois de mars 2012, il y a eu le coup d’État. J’ai décidé de faire le clip de S.O.S. deux mois plus tard. Il a été censuré. Je l’ai mis sur Internet. Au mois de décembre 2012, j’étais en France pour le festival Africolor. J’en ai profité pour réunir des artistes maliens, non maliens, qui aiment le Mali, qui y sont venus ou pas. Des artistes qui savent que le Mali est un pays de paix, d’ouverture et qui ont été vraiment choqués par ce qui s’est passé. J’ai appelé Oxmo Puccino, Inna Modja, Rouda, Féfé, Cheikh Tidiane Seck (cf. [article n°11477]), mon mentor, et plein d’autres. Ça a été un vrai bonheur. Parce que ce titre parle d’unité et de paix, de gens qui se mettent ensemble pour venir lancer un message d’amour.

Vous avez participé au festival Étonnants voyageurs à Brazzaville. Vous participez à l’édition de Saint-Malo en mai prochain. L’une des thématiques est « L’Afrique qui vient ». Qu’est-ce que cela vous inspire ?
L’Afrique qui vient, c’est ce que nous, en tant qu’Africains, nous voulons dire. Comment est-ce que nous nous voyons dans le futur ? Qu’est-ce qu’on veut faire de cette Afrique ? Parce que nous, Africains d’aujourd’hui, nous ne sommes plus dans l’Afrique de nos grands-parents. Nous sommes la continuité, certes. Mais il y a eu de gros changements en deux générations. C’est un bouleversement énorme. Nous sommes face à des défis différents de ceux auxquels étaient confrontés nos grands-parents, les Amadou Hampâté Bâ, Cheikh Hamidou Kane, Tchicaya U Tam’si, etc. Nous aussi nous devons faire face à nos responsabilités, faire bouger les choses et essayer de nous faire entendre pour participer à la construction d’une Afrique beaucoup plus forte qu’hier.
Sur scène, vous êtes souvent en costume traditionnel malien tout en entonnant des airs de rap alors même que beaucoup d’artistes miment la mode vestimentaire hip-hop venue des États-Unis.
Ce mimétisme du hip-hop américain n’est pas un signe de rébellion par rapport à ce que nous sommes, ni par rapport à nos valeurs traditionnelles, d’où nous venons. C’est plutôt, au départ, un mimétisme de ce que les médias nous renvoient aussi. Tout le monde parle du hip-hop bling avec des femmes, des voitures, de la violence. C’est ce qu’on nous montre aussi.
Certaines chaînes de télévision et des émissions ont refusé mes clips parce qu’ils n’étaient pas assez « sexy ». Ils n’entraient pas dans le formatage. On ne facilite pas la tâche aux artistes qui veulent faire de la création et sortir de ces formatages. Et ce sont souvent ceux qu’on considère comme les spécialistes du hip-hop qui veulent nous faire entrer dans cette camisole de force. Je refuse d’y entrer.
Si tu es commercial tu entres dans ces formats ; si tu ne l’es pas, ces problèmes ne te concernent pas. Mais effectivement on peut déplorer qu’on n’ait pas la chance de pouvoir s’exprimer, exister sur ces grands médias. En même temps ce n’est pas une grosse perte puisqu’il n’y en a d’autres qui s’intéressent à l’originalité et à la différence.
Vivez-vous de votre art ?
Je vis de mon art. Même si en tant qu’artiste africain, malien c’est très difficile. Dans nos pays, nous avons d’autres priorités. Et certains estiment que l’art est la nourriture de l’esprit et que les priorités ne sont pas là. Il faut d’abord manger, dormir, se nourrir. Ce qui n’est pas faux. La nourriture de l’esprit est aussi importante que le reste.
Je vis de mon art via les concerts, les ateliers, les conférences et les débats. J’ai été directeur artistique du festival international que j’ai créé l’année dernière, qui a rassemblé plus de 10 000 festivaliers. Je participe aussi à la conception de journées culturelles. Tout ça c’est grâce au hip-hop. Grâce au hip-hop j’ai pu me faire connaître, faire connaître mon travail. J’ai aussi écrit des textes pour un artiste que j’aime beaucoup qui est James Germain, chanteur haïtien.

À Brazzaville, mais aussi à Saint-Malo, vous participez au festival de littérature Étonnants voyageurs en tant que rappeur et slameur. Comment se passe cette proximité entre les deux disciplines ?
Il n’y a pas de contradictions. Il y a des œuvres qui sont faites pour être lues, d’autres pour être déclamées. Et en plus au-delà, du hip-hop aux écrivains, nous avons tous cet amour de la littérature, des mots, du verbe.
Les slameurs, les rappeurs sont-ils les héritiers des poètes ?
Nous sommes tous des héritiers des poètes, des chroniqueurs de notre époque. Pour moi, le terme poète englobe tout le monde. Je suis un anticonformiste, révolutionnaire rebelle. Je ne peux qu’amener mon identité, mon africanité, ma malieneté. J’essaie de voir ce que je peux apporter en tant que Malien, en tant qu’Africain dans cette culture, dans ce mouvement hip-hop international. Parce qu’au Mali on fait du hip-hop en utilisant des musiques du terroir, des instruments traditionnels, en utilisant des lignes de chant, des mélodies mandingues ou autres. Toutes les ethnies ont leur musique.

///Article N° : 11488

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