Jo Güstin : « La France sourit à ceux qui parlent anglais »

Harlem Renaissances, la modernité du New Negro 

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L’autrice camerounaise Jo Güstin jette son regard caustique sur la Negro Renaissance, un mouvement culturel apparu dans les années 1920 dans la communauté noire américaine. Un texte publié dans la revue Harlem Renaissances, la modernité du New Negro édité par Riveneuve.  

Donc, si j’ai bien compris, la Negro Renaissance, ça a commencé comme ça : quelque part au XXe siècle, il y a eu la Première Guerre mondiale. Elle était déjà bien entamée, les Européens s’entretuaient, la France, dans sa grande humilité, implorait les États-Unis : « Send us du renfort tousuite odeurwaïze on revient chercher de statue de la liberté ! » (donner c’est donner, reprendre c’est voler, mais bon c’était en pleine ère coloniale et la France reprenait beaucoup de choses). Tonton Sam, évidemment n’y comprenait rien, il se demandait pourquoi la France voulait du Roquefort alors qu’elle en avait plein. Et ce n’est qu’après pratiquement quatre ans à la regarder se faire gifler par l’Allemagne qu’il s’est dit : « OK, j’arrive, deux secondes. Je veux bien participer à l’effort de guerre, je finis juste ce mail et je suis à toi. » Mais la France s’impatientait car Tonton Sam prenait un peu son temps (finir son mail peut être long, tu ne sais pas s’il faut mettre « Cordialement » en t’adressant à quelqu’un∙e que tu tutoies), et aussi, en vrai, il n’était pas super chaud pour déclarer la guerre à l’Allemagne. Il a fini par le faire, mais il ne voulait pas trop se salir (il n’allait quand même pas mettre son plus beau slip pour une guerre qui n’était pas la sienne), alors il a dit : « Tu sais quoi ? Je vous envoie des Noirs. »

Aux US, à l’époque, la vie n’était pas rose de chez Rose pour les Noir∙e∙s. Les chauffeurs de bus blancs avaient le droit de les tuer s’iels s’asseyaient à l’avant, dans la zone réservée aux blanc∙he∙s !1 Révoltant (Dieu soit loué, ça a beaucoup changé : maintenant ce sont les flics blanc∙he∙s qui ont le droit de tuer des Noir∙e∙s s’iels s’asseyent sur leurs propres canapés dans leurs propres salons, minding leurs propres businesses2). Le président Wilson essayait quand même de motiver les Noirs à continuer de se faire tuer, mais cette fois à l’international ! « Its gonna look good on your LinkedIn profile. », leur disait-il. « And you know, the world must be made safe for democracy.3 » Les Noir∙e∙s lui répondaient : « Good for you, man. We would rather make Georgia safe for the Negro.4 » Mais bon hein, propagande militaire oblige, les hommes Noirs de Tonton Sam étaient majoritairement motivés à faire la guerre ! Ils allaient pouvoir montrer qu’ils étaient de vrais hommes, ils allaient manger de vrais croissants beurre à moins de cinq dollars, ils allaient revenir et on allait leur dire « Thank you for your service », autant d’arguments qui les ont convaincus à s’enrôler massivement.

« entre les Poilus et les Sammies Noirs, ça a matché tout de suite »

En France, Pétain de sa race s’impatientait, il guettait le camion de la Poste tous les jours, mais il n’y avait jamais rien pour lui, toujours pas de soldats, seulement des courriers de dons d’Amnesty International. Les soldats Noirs de Tonton Sam ont fini par arriver. Ils étaient venus par bateau, et même si le voyage avait été extrêmement triggering pour eux, dans leurs gènes, leurs ancêtres leur avaient dit de rester forts. Une fois en France, quelle n’a pas été leur surprise quand pour la première fois de leurs vies, un blanc leur a serré la main :

« Bonjour, je suis Ferdinand, et voici mon camarade Auguste. »

« Hello Ferdinand, jomopel Andrew, thats my boy William, how is it going? »

La France était sous le charme : ils étaient aussi beaux et majestueux que les Noirs qui leur servaient de voitures dans les colonies, mais ils avaient ceci en plus qu’ils n’étaient pas des Africains : c’étaient des Américains.

« Bienvenue en France ! Les Sammies de mes ami∙e∙s sont mes amis. I love your accent ! How was de voyage ? »

« Somehow a lilbit scary. »

« Yes, we know. Il paraît que vous ne savez pas nager. »

Ils leur ont dit que si, si, certains d’entre eux nageaient très bien, c’était juste que s’ils arrivaient à entrer dans la piscine sans se faire défoncer5 à coups de battes de baseball, les blanc∙he∙s n’avaient pas d’autre choix que de vider le bassin derrière eux.

« Mais c’est horrible en Amérique ! Un véritable désastre écologique ! », ont compati les Français.

Voilà comment entre les Poilus et les Sammies Noirs, ça a matché tout de suite. À la guerre comme à la guerre, ils sont devenus les meilleurs potes, ils se sont follow sur les réseaux de tranchées. Parfois, ils se prenaient des obus dans la tronche et, ce n’était pas bien grave car ils le faisaient ensemble, Noirs et blancs, pas les Noirs dans les tranchées du fond et les blancs devant (quoique ç’aurait été galant), c’était tout le monde, au front, mélangé. Les Noirs de Tonton Sam n’en revenaient pas : eux qui avaient souhaité, en s’engageant dans l’armée, prouver qu’ils étaient de vrais hommes, ne s’attendaient pas à découvrir au contact de ces Français, qu’ils étaient aussi des êtres humains. Ceux qui en revenaient disaient à leurs familles : « La France, c’est doux deh ! Là-bas, il y a la démocratie, on ne voit pas les couleurs ! Nos chefs d’armée étaient choqués, ils demandaient aux Français de ne pas nous laisser entacher la « race française », I mean, whatever man, mais les Français étaient super cools avec nous. La ségrégation, c’était pas leur délire. On prenait le bus ensemble, on faisait la fête ensemble, ils nous touchaient les cheveux… »

La rumeur a commencé à courir dans tous les États du pays qu’il n’y avait pas de racisme en France, que la France c’était pas les US, que c’était trop bien là-bas, qu’avec un bon passeport, tu pouvais faire un PVT6 et même avoir la résidence permanente, cadeau… Les Noir∙e∙s des États-Unis découvraient qu’un monde où les blanc∙he∙s ne les voyaient pas comme des Africain∙e∙s mais comme des Américain∙e∙s, était possible. Iels commençaient à crier des « I, too, am America7, merde ! », iels commençaient à faire des rêves en couleurs portés par des pasteurs, par des musicien∙ne∙s, des avocat∙e∙s, par des peintres, des militant∙e∙s, des écrivain∙e∙s, des sculpteur∙trice∙s, des intellectuel∙le∙s, des agent∙e∙s immobilier∙e∙s, des éditeur∙trice∙s, des poète∙sse∙s, d’excellent∙e∙s Noir∙e∙s cultivé∙e∙s comme on aime, suffisamment distingué∙e∙s pour taper dans l’œil de la suffisance européenne.

Ce n’étaient plus des Noir∙e∙s comme les autres, ce n’étaient plus des Noir∙e∙s comme nous autres, c’étaient des Noir∙e∙s des States, wesh ! Iels venaient depuis New York s’ambiancer en Côte d’Azur en avion privé s’il te plaît, et ce n’étaient jamais des immigré∙e∙s. Iels avaient percé, des blanc∙he∙s les avaient validé∙e∙s. Alors, il y en avait8 qui disaient à leur pays : « Tu sais quoi ? Moi, je me casse. Je m’en vais dans un pays qui me respecte, un pays où j’aurai ma chance, où je vivrai de mon art, où je m’assiérai avec les grand∙e∙s. » Et ça marchait, l’Europe leur ouvrait les bras, iels se faisaient des thunes, iels sortaient avec des blanc∙he∙s… La Black Excellence, finalement, c’étaient ces Noir∙e∙s riches, intellectuel∙le∙s et créatif∙ve∙s qui avaient gagné l’honneur de s’asseoir à la table des blanc∙he∙s. Iels allaient pouvoir devenir white famous et ce n’était pas rien. Leurs noms allaient entrer dans l’histoire, dans les manuels scolaires, dans les ouvrages collectifs de la postérité, et jusqu’en 2020 on s’en souviendrait, en attendant la prochaine vague de blanchiment de l’histoire. On prendrait soin d’effacer les ∙nes, les ∙trices, les ∙sses, les ∙ières, les Jessie Fauset, les Augusta Savage, les Ethel Waters… On finirait par penser qu’elles étaient minoritaires, que ce n’était que des muses, des attachés de presse, des petites mains dont on avait bien besoin. Si elles avaient créé, mais qu’on les avait oubliées, c’était peut-être parce que leur art était à chier. On se souvenait bien de Bessie Smith et de la miss Baker, elles étaient bien, elles. Pas comme l’autre Zora Neale Hurston, dont le langage était trop peu châtié pour mériter sa place dans cette Noire Renaissance. Elle aurait dû laisser les wesh aux autres, aux Noir∙e∙s d’avant, et embrasser le oui nouveau des Noir∙e∙s 6S.

Donc, si j’ai bien compris, la Negro Renaissance, c’est parti de Noirs venus en Europe et qui y ont été traités avec tellement de dignité qu’ils se sont vus pousser une identité et une fierté états-uniennes.

Mais c’est vraiment super ! Mais ça me vend du rêve ! J’ai hâte de revenir vivre en France, d’ailleurs je regarde les billets tout de suite ! J’ai hâte de raconter ça à la jeune femme qui chialait comme une truie à l’avant-première des Misérables de Ladj Ly, au TIFF en septembre dernier. Dès les premières images du film, elle n’avait pas supporté de voir ces corps Noirs en liesse, avec des drapeaux tricolores sur les pommettes et noués en cape autour du cou, sauter par-dessus les tourniquets de leur gare de banlieue pour aller rejoindre l’Arc de Triomphe et chanter La Marseillaise à la victoire des Bleus. Craignant de se faire expulser, d’embêter tout le monde, de perturber la séance avec sa souffrance bruyante, elle prenait conscience, dans cette salle obscure, de l’épine de Karaba9 qu’elle avait encore dans le dos.

J’ai hâte de raconter ça à la femme qu’elle était quand elle écrivait Ah Sissi, il faut souffrir pour être française !10 et qui, à force de rappeler à sa mémoire les brûlures qu’on préfère oublier, avait senti sa peau s’embraser, comme une plaie béante, de la tête aux pieds. L’écriture de l’ouvrage l’avait fait sombrer dans une dépression, et sa publication lui avait valu une terrible angine et une aphonie psychosomatiques qui avaient duré quinze jours. J’ai hâte de lui dire qu’elle s’était fait du mal pour rien, qu’elle s’était trompée sur la France, qui méritait une seconde chance.

J’ai hâte de raconter ça à ce migrant (s’il est encore vivant), dont le collectif La Chapelle Debout nous a fait écouter le témoignage audio l’an dernier. Il avait grandi dans un village en guerre depuis vingt-et-un ans, et depuis son arrivée en Europe, il était enfermé tour à tour dans des « centres de rétention administrative » allemands et français, des établissements aussi légaux que les camps de concentration du régime de Vichy, les écoles résidentielles au Canada ou les prisons dans le monde entier. Il voyageait pieds et poings liés au fond des avions d’Air Déportation11 et pour toute pathologie physique ou mentale, il était à la merci de médecins complices et racistes qui n’administraient à tou∙te∙s les détenu∙e∙s, rien d’autre que des somnifères et du paracétamol.

Le docteur m’a dit que je pouvais toujours avaler des lames de rasoir si j’étais pas content, que ça coûterait moins cher que de me remettre dans un avion. Je n’ai jamais été traité comme ça de toute ma vie. Jamais. J’ai grandi dans un pays en guerre, mais la haine que je vois ici est différente. Là-bas, j’ai perdu ma famille, j’ai perdu des ami∙e∙s, mais c’est ici que j’ai perdu l’envie de vivre. Jamais un pays ne m’a autant donné envie de me suicider.

Il nous l’a confié en sa langue. J’ai hâte de lui dire qu’il aurait dû parler anglais.

Jo Güstin

1 De 1876 à 1965 aux États-Unis, les lois Jim Crow ont consolidé la ségrégation raciale et la suprématie de la race blanche par une série de règles de ce genre, dans tous les espaces du quotidien. Par leur désobéissance politique dans les transports publics, Claudette Colvin, Rosa Parks et les autres ne risquaient pas juste une amende, un séjour en garde à vue ou de terminer la route à pied.

2 Le 6 septembre 2018 au Texas, Amber Guyger, femme flic blanche, assassine son voisin Botham Jean, comptable chez PricewaterhouseCoopers, tandis qu’il mangeait une glace dans son salon. Son excuse : « Ah pardon, j’me suis trompée d’appart. » Le 12 octobre 2019 (ça doit être Mercure en rétrograde), toujours au Texas, Aaron Dean, homme flic blanc, abat Atatiana Jefferson, RH, pendant qu’elle jouait à des jeux vidéo avec son neveu de 8 ans.

3 Woodrow Wilson, 28ème président des États-Unis, dans son discours du 2 avril 1917 devant le Congrès états-unien.

4 A. Philip Randolph, jeune communiste, rédacteur en chef du journal Noir radical The Messenger

5 Pour dissuader les Noir∙e∙s de mettre le pied dans l’eau, les baigneur∙se∙s blanc∙he∙s les rouaient de coups de matraque à Philadelphie, jetaient des clous au fond des piscines de Cincinnati, déversaient de l’eau de Javel et de l’acide dans celles de St. Augustine en Floride… À lire dans Race, Riots, and Roller Coasters de Victoria W. Wolcott ou dans Contested Waters de Jeff Wiltse.

6 Programme Vacances-Travail (en anglais : WHV, Working Holiday Visa)

7 Dernière phrase du poème « I, Too » de Langston Hughes, publié en 1926 dans The Weary Blues

8 Des Chester Himes, des Richard Wright, des James Baldwin, des Josephine Baker… et même certains soldats peu pressés de rentrer.

9 Dans le film d’animation Kirikou et la Sorcière de Michel Ocelot, Karaba est une sorcière remplie de colère. La grosse épine qu’elle a dans le dos et qui la torture en permanence symbolise les violences sexuelles qu’elle a subies.

10 Paru en 2019 chez Présence Africaine

11 Air France, « Faire du ciel le plus bel endroit de la terre »

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