Journalisme culturel, le parcours du combattant

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Précarité économique des entreprises de presse, léthargie de la création artistique et amateurisme des journalistes eux-mêmes. La pratique du journalisme culturel bute sur nombre de difficultés au Bénin.

Journaliste culturel au Bénin, est-ce de l’héroïsme quotidien ? Romuald Binazon, journaliste au quotidien La Nation, va droit au but : « Les éditeurs et les producteurs de cassettes ne nous offrent pas les livres ni les albums nouvellement parus ; le journal ne nous les achète pas ; nous devons les acheter nous-mêmes. La pratique du journalisme culturel est un véritable parcours du combattant au Bénin. » Serge Ologoudou, animateur de « Bénin cadence » sur Atlantique FM, l’appuie : « Mon émission ne bénéficie d’aucun soutien financier de la part de la radio. Je couvre les frais de production moi-même : téléphone, transport, etc. » Fortuné Sossa de La Nouvelle Tribune renchérit : « Je devais, avec mes collègues, réaliser un numéro spécial dans le cadre du cinquième anniversaire du journal, en 2006. J’avais à mener une enquête sur les difficultés à faire carrière dans la musique au Bénin et une autre sur l’évolution de l’architecture à Cotonou, la capitale économique. Comme frais de reportage, nous avions demandé 10.000 F Cfa (15 euros) par sujet. Cela a été jugé excessif. Il nous a été accordé 2.000 Fcfa (3 euros). Mais, comme ces sujets me tenaient à cœur, j’ai dû travailler à partir de mes propres moyens : téléphone, transport, documentation, etc. Depuis lors, je fais mes enquêtes et mes reportages sans rien demander au journal parce que je me dis qu’à force d’attendre son appui financier, je ne vais jamais faire des travaux de fond, des articles de qualité. »
Au Bénin, l’insuffisance des moyens disponibles ne permet pas en effet aux rédactions de prendre en charge les frais de reportage ou de production d’émission. La morosité économique (la croissance économique est en baisse depuis 1996) ne facilite pas de manière générale la pratique du journalisme dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest qui a ouvert, en 1990, le bal des nouvelles démocraties libérales sur le continent africain. L’entreprise de presse est, ici, une aventure périlleuse. Le marché publicitaire est étroit et âprement disputé par des dizaines de titres. « Vers la fin des années 1990, quand je lançais Emotion, les sociétés qui faisaient de publicité dans les journaux étaient rares. Les chefs d’entreprise considéraient les insertions publicitaires comme des aumônes faites aux journalistes. Ils nous malmenaient en nous faisant attendre des heures durant dans les salles d’attente avant de nous jeter à la figure : une annonce dans votre journal ne nous rapportera rien ; mais nous allons le faire pour vous aider. J’en ai été dégoûté. » Eric Huannou édite Emotion, le seul magazine culturel qui tient haut le pavé depuis une dizaine d’années, à partir de ses économies personnelles. Ousmane Aledji (dramaturge et metteur en scène) et Boniface Sagbohan (directeur d’une agence de communication), qui éditent respectivement Artistik Bénin Mag et Assan, n’ont pas d’autres moyens que ceux venant de leurs poches.
Entreprises non rentables
La situation n’a guère évolué aujourd’hui. Boniface Sagbohan – qui a publié le premier numéro de Assan en juin 2007-, en fait l’expérience : « Les entreprises n’acceptent pas de d’acheter des publicités. J’ai tenté en vain de nouer un partenariat avec mon imprimeur. Je lui ai proposé un échange marchandises : je lui fais de la pub, et ils me réduit les frais d’impression. Il m’a gentiment promis de le faire dès que j’aurais publié au moins trois numéros. Un autre annonceur m’a demandé de retourner le voir après le sixième numéro. Belle manière de me pronostiquer que je ne pourrais pas tenir pendant ce temps. »
La réticence des entrepreneurs à confier leur publicité aux journaux est donc grande… Une étude sur l’état des médias au Bénin, réalisée en 2001 par l’Observatoire de la Déontologie et de l’Ethique dans les Médias (ODEM), diagnostique le mal : « Dans le contexte de l’économie béninoise, caractérisée par le goût de la dissimulation, la peur (…) de l’administration fiscale, l’enrichissement illicite, on imagine aisément la réticence des chefs d’entreprise à faire de la publicité. » Or, rapporte la même étude, les recettes publicitaires représentent 70 à 80% de l’ensemble des recettes des journaux. Les ventes sont rendues difficiles par ce que l’étude appelle « l’absence de culture de lecture et d’achat de journaux ». Ceux-ci ont donc de minces tirages : de 300 à 3 000 exemplaires en moyenne, pour une population de près de 7 millions d’habitants. Beaucoup d’entre eux, de fait, disparaissent après les deux premiers numéros ou ne paraissent que très sporadiquement. Ce qui alimente la méfiance des banquiers et hommes d’affaires. Quant aux prestataires… Mamoudou Maliki, un imprimeur, explique : « Certains promoteurs de presse versent dans la roublardise : quand ils ont accumulé des dettes chez un imprimeur, ils le feintent en allant voir un autre, jusqu’au jour où l’on découvre leur ruse. Cette race de promoteurs de presse a provoqué une crise de confiance dont les gens honnêtes font malheureusement les frais, puisqu’on ne sait plus qui est qui. »
Les promoteurs des magazines culturels ont cru pouvoir amortir le choc grâce aux subventions publiques. Illusion : il n’y a rien à signaler du côté de l’État ! Porte fermée également du côté des bailleurs de fonds. Une seule fois, Artisttik Bénin a reçu 1 500 euros de l’ambassade de France au Bénin. Puis c’est la grande désillusion face à la mise en place du PSICD (Programme de Soutien aux Initiatives culturelles décentralisées), mis en route, en mars 2006, par le gouvernement avec l’appui de l’Union Européenne : ce programme ne soutient que les projets présentés par des associations à but non lucratif. « Quel dommage », se désole M. Sagbohan.
Dans la presse généraliste, la situation n’est pas plus brillante. Les journalistes culturels sont mal lotis, à l’heure où la culture semble reléguée au second rang dans les rédactions. « Qu’il s’agisse de la télévision, de la radio ou de la presse écrite, c’est toujours à la fin du « Journal » qu’on parle de la culture, comme s’il fallait d’abord avoir dit ou couvert l’essentiel » (1). Ousmane Alédji, qui avait collaboré avec certaines rédactions d’information générale avant de créer son magazine en 2005, confirme?: « La pratique du journalisme culturel relève du militantisme. Il faut lutter dans sa rédaction pour obtenir et conserver une page culture, sinon c’est la première page à être supprimée quand le secrétaire de rédaction a besoin d’espace pour positionner une « dernière heure » ou insérer une annonce publicitaire. » Romuald Binazon raconte : « Autrefois, il n’y avait qu’une page culture par semaine dans la Nation. Un jour, j’ai tapé du poing sur la table pour demander qu’on porte le nombre de pages à deux au moins ; sinon autant ne pas parler de culture dans le journal. J’ai été entendu, et on est passé à deux pages par semaine. »
La culture ne souffre pas d’amateurisme
Reste que le grand handicap, pour la critique culturelle, réside dans l’amateurisme des journalistes culturels eux-mêmes. En l’absence d’écoles de journalisme dignes de ce nom, les journalistes entrent dans la profession sans formation appropriée. Ils sont sociologues, économistes, juristes, historiens et géographes etc., et au départ ignorent les notions élémentaires du métier. Le hic, c’est qu’ils ne s’auto-forment pas davantage, et que les formations proposées par les associations professionnelles et des institutions comme l’École du Patrimoine africain ou la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication, ne contribuent guère à corriger la situation.
Par ailleurs, ce n’est pas tant l’ignorance des règles du métier qui est reprochée aux journalistes culturels, que leurs lacunes en culture générale. Oscar Kidjo, directeur des arts et de la culture au ministère de la Culture, déplore que « certains journalistes viennent au journalisme culturel en oubliant qu’il y a un minimum de connaissances qu’il faut avoir sur les arts et la culture ». « Les journalistes culturels ne lisent pas ; on ne sent guère de culture générale dans leurs écrits », s’indigne lui aussi Alougbine Dine. Le directeur adjoint du Centre culturel français de Cotonou, Noël Vitin, déplore leur manque de profondeur : « Ils se contentent des comptes-rendus, sans chercher à analyser et à critiquer ce qui est fait. Nous n’attendons pas des journalistes qu’ils nous rapportent que le public a applaudi un spectacle. Nous voulons qu’ils comprennent les démarches des artistes, qu’ils aillent au fond des choses pour nous proposer des critiques qui éclairent les artistes sur leurs insuffisances et leurs mérites. »
L’amateurisme des artistes et la léthargie dans laquelle végète la création artistique ne facilitent pas non plus la tâche aux journalistes. Les activités culturelles se signalent par leur manque d’abondance, et la qualité de beaucoup d’œuvres présentées laisse à désirer. Les salles de cinéma sont restées noires depuis plusieurs années (le pays compte moins de dix longs métrages, depuis la réalisation du premier du genre en 1974). Les festivals, les expositions et les spectacles sont rares : Festival international de Théâtre du Bénin (FITHEB), Festival de théâtre scolaire (Kaletas), ou Festival racines (théâtre également), spectacles et expositions organisés par les centres culturels français, plus quelques autres activités sporadiques constituent toute l’offre en la matière. Alougbine Dine, metteur en scène et ancien directeur du FITHEB, reconnaît que « le spectacle est malade. » Oscar Kidjo aussi, qui regrette que « beaucoup d’œuvres manquent de profondeur. » Ce malaise rejaillit sur le manque d’intérêt du public, et bien sûr sur la critique. Celle-ci n’est-elle pas délicate « quand l’artiste est farfelu » (2)? A qui la faute ? Aux artistes qui ne se forment pas ? Ou encore aux pouvoirs publics, pour qui la culture n’est rien d’autre qu’une hypothétique cinquième roue de l’attelage, à laquelle on ne concède que moins de 0,15% du budget de l’État. Promesse, toutefois, du directeur des arts et de la culture : « Le nouveau régime va améliorer la situation pour redonner du souffle à la création artistique. »
On l’aura compris : au Bénin, tout concourt à faire de la pratique du journalisme culturel le contraire d’une sinécure. Précarité économique des organes de presse, faiblesse de la production culturelle, amateurisme des acteurs, tant artistes que journalistes. La plaie est grande, mais pas incurable… Pour la panser, suggère Oskar Kidjo, il faut commencer par le commencement : « artistes et journalistes doivent faire l’effort de s’auto-former en attendant que les conditions optimales pour l’exercice de la critique se mettent progressivement en place ».

1. Charly-Gabriel Mbock, « Les limites de la critique culturelle dans les médias en Afrique », in Culture, Arts et médias en Afrique, p. 36, Institut Panos, Dakar, 2001.
2. Ibidem, p. 37.
///Article N° : 7110

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