Jusqu’où peut-on faire briller sa lumière ? / 2

Seconde et dernière partie de l'entretien avec le photographe Ghanéen Ni Obodai.

Entretien de Marian Nur Goni avec Nii Obodai, juin 2009, Paris
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Comment êtes-vous venu à la photographie ?
Bonne question ! À Accra je jouais un peu au rugby à une époque, et un jour un ami écossais qui était dans l’équipe et qui quittait le pays, m’a dit : « Regarde, j’ai cet appareil photo (c’était un Ricoh XR10) depuis 20 ans, si tu le veux… prends-le ! ».
Petit pas en arrière : lorsque j’étais à l’école en Angleterre – j’avais environ quinze ans – il y avait un club photo et j’avais décidé de l’intégrer. Mais, deux ou trois mois plus tard, il fut fermé parce que l’un de mes camarades fut surpris en train de développer des images de sa petite amie nue ! Ce fut la fin de l’histoire et ensuite j’ai reçu l’appareil photo de mon ami. Mais quand j’étais enfant j’aimais déjà prendre des photographies. Nous avions un appareil photo en plastique, un Kodak Instamatic…
Avec l’appareil photo de mon copain, j’ai commencé mon exploration, prenant des images de mes amis, nous avions pour habitude de sortir dans des restaurants, des clubs… Voilà comment j’ai commencé ! Dès le début, j’ai vraiment aimé jouer avec les films noirs et blancs,les tirer ensuite en couleur pour obtenir du sépia et simplement expérimenter ! J’amenais l’appareil photo partout avec moi. Ensuite, j’ai décidé d’apprendre comment tirer les photographies, ce que j’aime vraiment. À ce moment-là, je travaillais dans le commerce, mais je suis arrivé à un point où j’ai remarqué que tous mes amis étaient soit des journalistes soit des artistes. Cela n’était pas prémédité, ça s’est fait naturellement. C’étaient les gens par lesquels je me sentais inspiré. Je voulais leur ressembler. J’avais vraiment beaucoup de respect pour eux parce qu’ils étaient capables de s’exprimer et parce que ce qu’ils réalisaient faisait bouger la société.
Par la suite, une amie, Rubio Ofori, qui travaillait pour une radio hollandaise et pour des journaux et des magazines locaux, m’invita à faire quelques images pour elle, pour être publiées.
Ainsi, pour répondre à votre question sur la façon dont j’ai commencé la photographie, je devrais dire qu’un appareil photo est tombé du ciel et que je l’ai attrapé. Les rêves se réalisent, vous savez… Ce fut mon commencement. Le rêve d’être artiste et de m’exprimer. Une fois que j’avais accepté l’appareil photo, il m’a fallu par la suite quelque temps pour réaliser et pour m’accepter, dans un premier temps, comme photographe et, ensuite, en tant qu’artiste. Cette transformation mentale se développa dans le temps, peut-être de 1998 à 2005/06. Dès 2007 je pense que je suis devenu convaincu de moi-même. Étantferme dans ma conviction de savoir pourquoi je fais ce que je fais. Simplement pour m’exprimer. De là, est venue la réalisation de mon authenticité. Que mes images étaient réelles en elles-mêmes. Je sais maintenant de façon certaine que ce que je fais, je dois le faire parce que je ne peux pas agir autrement. Je pense que la photographie a été un aspect majeur de mon auto-réalisation. Devenant conscient de ma conscience.
Qu’est-il arrivé après ?
Au début, je travaillais plus dans un registre photo-journalistique, même si je n’avais pas été formé en tant que tel. Je savais juste que j’aimais utiliser l’appareil photo et, à cause de la nature de mon entourage, j’évoluais dans cet espace. Ensuite, l’un de mes amis me demanda de travailler comme photo-editor dans un journal qu’il était en train de fonder. Je répondis : « moi ? », parce que je ne connaissais rien de cela ! Il avait un sponsor et pendant un an nous travaillions à tout mettre en place : le laboratoire et tout l’équipement dont j’aurais eu besoin. Malheureusement, (ou heureusement, parce que je pense que j’aurais été un photo-editor épouvantable !), le journal n’a jamais démarré…
Pourquoi ?
Je ne sais pas exactement, je pense que ce fut pour des raisons politiques. Mais je ne m’en souciais pas, j’étais simplement engagé dans la photographie. Pendant un an j’avais eu tous ces équipements pour jouer avec, et en attendant que le journal démarre, j’avais été payé et j’avais eu des appareils photo et des films et tout ce dont j’avais besoin ! C’était en 1993-1994. Ainsi, j’ai commencé à apprendre la photographie de façon appropriée. C’est ma nature : si vous me lancez un défi, je m’y plonge. Je regardais les magazines (de mode, de politique) pour comprendre comment les photo-editor choisissaient leurs images.
Je pense qu’Internet a été un enseignant majeur pour moi, un espace où j’ai trouvé des informations sur la couleur et le noir et blanc, le développement, les appareils photo, la technique… Le premier Internet café était à 5 minutes de chez moi en voiture, ainsi chaque jour, à quatre heures, aussitôt après avoir fini le travail, j’y allais jusqu’à six heures : cela pendant presque un an. Ce fut mon baptême : Internet, les journaux et beaucoup de temps libre. Ensuite, l’un des mes meilleurs amis d’alors, qui travaillait dans l’une des agences de publicité de première catégorie, me demanda de faire des photographies pour lui. J’ai donc commencé à faire de la photographie commerciale, leurs clients étaient Shell, Liver brothers… Je leur dis :  » Je n’ai pas vraiment cette expérience, mais si vous me lancez le défi, je trouverai la voie ! Et ils furent d’accord !
Votre travail était-il bien payé ?
Plutôt… Ce qui était difficile c’était de récupérer l’argent ! À l’époque, je considérais être bien payé. Le simple fait que quelqu’un me donne de l’argent pour des photographies me rendait heureux : je prenais des photographies et quelqu’un pensait que ça marchait assez bien pour aller jusqu’à me faire signer un contrat ! Cela a signifié beaucoup pour moi, particulièrement pour mon estime personnelle. À travers cela, je me découvrais dans les photographies. Ayant grandi à l’extérieur de la culture, je pouvais me réconcilier avec elle. J’ai commencé à comprendre que je pouvais utiliser la photographie comme une exploration personnelle de ce que je suis, dans le contexte de la culture. Comment je me suis connecté à cette culture : esthétiquement, spirituellement, visuellement… Si vous regardez mes travaux précédents, vous pouvez vous apercevoir que j’étais en train d’explorer. J’ai aimé cela. La photographie m’a permis de me retrouver dans un sens plus profond.
Revenez-vous souvent à vos premières photographies ?
Non, pas beaucoup. Aussi, la photographie m’a permis d’entrer dans des espaces dans lesquels je ne serais peut-être pas allé.
J’ai fini par louer un bateau pour regarder le château Elmina du point de vue de la mer. L’Histoire : parlons-en à partir de perspectives différentes. La photographie m’a permis de le faire. De vraiment m’approcher, de faire partie de l’histoire, de l’histoire qui se déploie.
(Regardant une photographie…)
Quand cette image est sortie du laboratoire, j’ai compris le pouvoir de la photographie. Je me rappelle encore du jour où je l’ai prise, le film… C’est l’une de mes favorites de tous les temps. Elle peut ne rien dire à quelqu’un d’autre mais, pour moi, il y a du mouvement, de la texture et elle m’a fait comprendre que je pouvais ne pas être évident avec les images, que je pouvais introduire de l’abstraction pour exprimer des choses et passer ainsi dans un autre espace.
Vous avez ouvert un café-galerie à Accra par le passé : cela remonte à combien de temps ?
C’était il y a environ dix ans. Nous y organisions des expositions photographiques, mais aussi de sculpture et de peinture.
C’était un espace pour les artistes : pour venir s’entretenir avec des gens qui aimaient être avec des artistes, ou collectionner de l’art. J’ai voulu créer un espace dans lequel j’aurais aimé aller, où nous serions libres de nous exprimer. Je ne trouvais aucun lieu dans la ville que j’aimais complètement. Je l’ai conçu avec Salassy Tettevie, qui est l’un des plus grands designers que je connaisse issus d’Afrique, il est très novateur : l’idée était de créer un endroit simple, mais esthétiquement plaisant utilisant un design africain, et d’une telle façon que cela pourrait être implanté n’importe où dans le monde et attirer des gens et être acceptable pour toutes les cultures. Nous avons réalisé cette mission, dans le sens de ma conception du panafricanisme que j’exprimais précédemment : un endroit où je pourrais être capable de m’exprimer en tant qu’Africain et, en même temps, d’être part de l’humanité. Je ne suis pas un isolationniste. Je ne pense pas que cela soit possible, je ne pense pas que les cultures se soient développées dans cette planète sans avoir été en contact avec d’autres cultures. Autrement, nous aurions une coquille et non pas la peau, et nous ne serions pas capables d’avoir des enfants ensemble.
Ainsi, la galerie et le café nous offrirent cet espace de création. Nous avons commencé à le construire en 1998, il a été ouvert en 2000 et a fermé en 2001.
Quel était son nom ?
« Nuku », qui signifie « la graine de la maison », ou autre signification : « la merveilleuse surprise » en Ewe. Nuku était un endroit où les musiciens et les artistes venaient présenter leurs œuvres. Nous y avions également exploré la cuisine africaine : chaque mercredi c’était la cuisine éthiopienne. Nous disposions de l’herbe sur le sol… Les gens faisaient la queue pour rentrer. Aujourd’hui, beaucoup de personnes me demandent encore de le rouvrir. L’un des photographes ghanéens qui a suivi le dernier atelier photo d’Accra, Kwabena « Jahwi » Danso, me le demande aussi. Je lui ai dit que nous devons y réfléchir, mais que ce ne pourrait pas être la même chose que ce nous avions fait auparavant, il devrait se développer autrement.
Pourquoi avez-vous fermé Nuku ?
Cela prenait toute mon énergie. Maintenant j’observe les gens qui gèrent cette sorte d’endroit : ils ne bougent pas. Je suis photographe, je me déplace. La fermeture de Nuku se faisait très tard dans la nuit, c’était très fatigant, mais je suis très reconnaissant pour cette expérience parce que, pour un moment, nous avons été capables de remplir un espace qui était désespérément attendu et qui est toujours nécessaire aujourd’hui. Depuis que Nuku s’est arrêté, rien n’est venu prendre le relais.
En 1998 vous avez exposé aux Rencontres photographiques de Bamako pour la première fois. Comment avez-vous découvert cette manifestation ?
Le photographe français Guy Hersant vint au Ghana et m’y invita. Je venais tout juste d’avoir ma première exposition à Accra, nous étions trois photographes : M. Aseidu, un photographe Ghanéen, qui travaillait pour le gouvernement, Deborah Mestch, une jeune photographe française et moi-même. Le titre était « Shadow and act ». Le travail que je présentais était sur le Ghana « en général ». L’exposition avait été soutenue par le US cultural office et elle eut lieu à la Bibliothèque du US Information Service, ils y avaient un centre d’exposition. Tout cela, c’était il y a longtemps !
Quelles furent vos premières impressions de ces Rencontres de Bamako ?
Je fus stupéfié. J’avais juste eu ma première exposition à Accra et un peu plus tard j’étais à Bamakopour une exposition internationale… C’était hors de mon espace, mon espace national. J’ai rencontré là-bas des photographes incroyables. Je n’ai jamais pensé que je serais là-bas un jour… Vous savez, à ce moment-là je prenais juste des photographies, je ne pensais pas aux expositions ! D’habitude les gens venaient chez moi et je leur montrais juste ce que je faisais. Ainsi, Bamako fut une grande surprise. Une merveilleuse expérience.
Sur quoi portait votre travail d’alors ?
J’avais réalisé un travail à l’Académie de Boxe Akotoku. La raison pour laquelle j’ai commencé à avoir de l’intérêt pour cela était le fait que le Ghana était fier de ses champions du monde de boxe, ses médailles d’or, qui venaient de cet endroit. La question était : pourquoi personne ne revient ? ! Parce que beaucoup d’entre eux avait fait de l’argent avec la boxe. J’avais réalisé une histoire autour de cet endroit où les enfants vivent aussi. Regardant juste cet aspect de la vie. Ce n’est pas quelque chose que je regarderais aujourd’hui, parce que je ne suis plus intéressé par la violence désormais mais, à ce moment-là, cela me fascinait.
Cette année-là une grande exposition mettait à l’honneur les photographes Ghanéens à Bamako. Connaissiez-vous déjà tous les photographes ?
Je connaissais Abel Gayvolor : je traînais tout le temps avec lui. Il m’a appris le travail en chambre noire. Omanza Show… Je passais du temps avec les photographes dès que je pouvais. Et je le fais toujours ! (Rires). Deux seulement d’entre nous, Philip Kwame Apagya et moi-même, sommes partis à Bamako. J’y ai rencontré Santu Mofokeng, j’ai passé beaucoup de temps avec lui. C’était très bien. Il me parla beaucoup de photographie. Nous avons été en contact pendant une longue période. Je voudrais le voir de nouveau un jour. J’étais « un petit garçon »! J’ai aussi rencontré Ananias Leki Dago pour la première fois à Bamako, Peter Mc Kenzie, Pierrot Men… Il était intéressant de discuter avec tous ces photographes.
Depuis lors, vos impressions ont-elles changé ? Vous avez de nouveau exposé à Bamako en 2005 et vous étiez présent également en 2007 en tant que visiteur…
Non, c’est un bon endroit pour rencontrer des gens. En 2007, je ne participais pas à l’exposition mais j’y suis allé pour observer. Je n’attends pas d’être invité, avoir une chambre d’hôtel et des per-diems… Non ! Ce festival est assez important pour moi pour en prendre possession, en y participant de mon propre droit. Nous pouvons simplement nous asseoir et nous plaindre tout le temps, ou trouver notre voie et nous la faire nôtre. C’est comme ça que ça marche, pour moi, avec le festival de Bamako. Beaucoup de personnes disent que c’est colonial. Mais qu’est-ce qui ne l’est pas réellement ? Si nous voulons vraiment rentrer dans les détails… Nous pouvons soutenir qu’il y a beaucoup d’arguments contre ce genre d’institution. Partout dans le monde vous pouvez trouver des gens ayant ce type de discussions à propos des institutions mais : « comment négociez-vous avec cela ? » Je pense que l’attitude fait une grande différence. Si vous permettez que des gens pensent que vous êtes un objet, ils ont le droit de vous traiter comme un objet parce que vous vous permettez de vous voir comme un objet. Je ne me vois pas comme un objet. Je suis assis sur le sommet de la montagne…

Zetaheal (6) : je pense que ce travail a été vraiment important pour vous. Quand vous avez commencé à prendre des photographies au sein de cette communauté, aviez-vous déjà une idée du traitement formel dont vous vous serviriez pour restituer l’atmosphère et les impressions que vous avez ressenties sur place ? En tant qu’observateur, on est frappé de voir comment la forme est parfaitement adaptée au contenu des images…

Oui, j’ai immédiatement été dans l’espace. Les limitations du lieu m’aidèrent à créer la texture, les profondeurs de champ… J’ai compris les limitations et je me suis amusé avec. J’ai dit : « ok, voilà où nous sommes, voyons comment je peux jouer avec cela « .
Quelles étaient ces limitations ?
J’ai commencé à prendre les photographies à partir de trois heures du matin parce que c’est à ce moment-là qu’ils commencent le service, de bonne heure. Photographier sans le flash pendant la nuit c’est une limite et, ensuite, il faut garder la même texture : quand la lumière change, les limites changent… Et, il faut garder le tout consistant ! Je pense que Zetaheal a été un réel exercice de compréhension de la lumière, du sujet, de la distance, prévisualiser ce à quoi l’image va ressembler… C’est un vrai défi que de réaliser un travail !
La lumière est infinie, elle est si large. Il y a un photographe allemand dont j’ai oublié le nom, qui a passé vingt-cinq ans de sa vie, à prendre des photographies à un moment spécifique de la journée, juste pour observer la lumière et créer de l’art à ce moment-là. La Lumière est si vaste, que nous pouvons passer toute notre vie pour en explorer un aspect. Je suis un étudiant de lumière, mais parfois j’oublie parce que je prends pour acquis le fait que la lumière est là. Mais j’apprécie vraiment : quand je me réveille j’aime que la lumière entre dans la pièce, je n’aime pas les rideaux tirés, pour moi la lumière doit entrer dans son naturel pour que je l’embrasse. C’est important pour moi et Zetaheal est plein de lumière.
Revenons à Who knows tomorrow, le travail que vous avez entrepris, avec Bruno Boudjelal en 2008, suite à une commande / carte blanche de l’Ambassade de France à Accra. Quels changements sont intervenus entre l’exposition du même titre que vous avez présentée au printemps 2009 à Brest et celle qui s’est tenue à l’Alliance française d’Accra en avril 2008 ?

Who knows tommorow est la structure générale, c’est le travail de Bruno et le mien. À Brest, une nouvelle pièce, 1966, fait partie de cette histoire. Les questions que je me pose dans 1966 étaient déjà là avant : à Accra je montrais des séries différentes. Je portais mon regard sur la construction des villages, sur les effets environnementaux de l’action humaine avec une série sur la plage d’Accra, il y avait une série de portraits (également présentée dans l’exposition brestoise) et une série complète sur l’Hôtel Atlantic de Takoradi, jadis motif de fierté et aujourd’hui complètement à l’abandon. La série 1996 est plus poétique, plus « moi, essayant de jouer avec cette poésie »…
Quelle est la politique pour la photographie au Ghana ?
Les pouvoirs doivent se montrer, ils doivent sortir dorénavant, faire partie du processus avec nous et comprendre que la photographie est un moyen très puissant.
Je fus frappée lorsque j’appris que Kwame Nkrumah avait invité le photographe Paul Strand à travailler au Ghana…
Oui, Kwame Nkrumah, comme Roosevelt en Amérique pendant la Dépression avec la Farm Security Administration (FSA), comprit ce pouvoir, personne d’autre ne semble avoir ses positions. C’est incroyable. La photographie est un outil que vous pouvez utiliser. Un ami musicien m’a dit récemment qu’il avait détesté la photographie parce que c’est quelque chose qui est lié au passé. Je lui ai dit : « Oui, il y a cet aspect mais le côté positif c’est que vous pouvez regarder le passé, le passé devient tangible et vous pouvez poser des questions et changer votre perspective. Vous pouvez prendre des décisions pour demain ». Ou, vous pouvez purement l’aimer pour ce qu’elle est. Sans devoir s’y accrocher. Vous pouvez ne pas y être attachés de façon émotionnelle.
Vous étiez l’un des deux photographes encadrant l’atelier Visa pour Bamako, avec Bruno Boudjelal, organisé par l’Ambassade de France à Accra en avril dernier. Pouvez-vous nous dire quelques mots de cette expérience ?
Cet atelier a été un travail émotionnel. C’était le troisième atelier que j’ai encadré avec Bruno. Nous en avions fait deux en 2007 pour un projet autour de l’Indépendance du Ghana. Il y en avait eu un premier, principalement avec des photographes ghanéens et un deuxième où nous avions invité quelques photographes d’autres pays d’Afrique. Celui-ci a été plus international avec dix-neuf photographes. Ça a été stimulant. Dans un sens, beaucoup de photographes ne sont pas venus préparés, peut-être ils n’ont pas compris le niveau de travail qui était attendu d’eux en tant qu’artistes. Et ce, peut-être, parce que pendant pas mal de temps les photographes ont été traités avec condescendance, on leur a dit qu’ils étaient de bons artistes, si bien que parfois ils sont devenus paresseux. Au début, en tant que photographes intervenants, nous pensions que notre tâche allait juste être celle de faciliter et de laisser courir les photographes. Mais ce ne fut pas le cas. En fait, nous avonségaré la route. Vous savez, parfois il y a des boulets qui lient vos pieds et vous ne pouvez pas vous déplacer. C’est la sorte d’expérience que nous avons ressentie à ce moment-là. Nous devions trouver la façon d’enlever les chaînes dans un laps de temps très court et aiguiser leurs connaissances jusqu’où point où nous pourrions voir quelques actions positives sortir, une estime personnelle augmenter et voir enfin une certaine expression d’art. Pendant l’atelier, je leur donnais une méditation par jour. Ainsi, par exemple, nous avons travaillé sur le « succès » : « Que signifie être des photographes ayant réussi ? », « Comment réalisons-nous ce succès ? », « Quel est le mécanisme du succès ? ». Celles-ci, ce sont les choses que je veux explorer en tant qu’artiste, sur lesquelles je veux porter mon attention et méditer. Ce ne sont pas des choses que ces photographes avaient apprises. Nous avons eu des discussions autour de l’authenticité, de l’ingéniosité, de la philosophie personnelle, de ce que vous êtes en tant qu’artiste en évolution, de ce qu’est la photographie…
Les échanges étaient-ils dynamiques ?
Oui, chacun a contribué. Un des photographes m’a dit que ces concepts étaient si profonds, qu’il ne savait pas vraiment de quoi je parlais. Je lui ai dit : « C’est bien, la crainte que tu éprouves maintenant signifie que tu commences à t’éveiller. Si tu passes à travers ce processus, tu verras que tu commenceras à te poser les bonnes questions et tu bougeras dans une autre dimension. Cela est l’endroit où je veux que les gens soient. Je pense qu’il est hors de propos de discuter d’une image, si nous n’avons pas l’esprit pour traiter avec elle, pour comprendre ce que l’image signifie pour nous, pour savoir comment articuler l’image, notre imagination, notre vision… Beaucoup de personnes ne savent pas comment les articuler. Et parfois je trouve difficile d’articuler ce que je suis à l’égard de mon travail, donc je peux comprendre la situation. Pour moi, ce sont les choses importantes, il faut poser les fondations. Peut-être que cela est le résultat des deux premiers ateliers, me rendant compte que nous avions des attentes vis-à-vis de tous ces gens mais le problème réel est le manque d’expérience, le manque d’auto-éducation.
Ainsi, toutes ces discussions étaient très intéressantes pour vous aussi…
Oui, bien sûr, je devais être capable de leur donner mon expérience, de « prouver », et pas seulement de dire. Je leur ai dit comment ça a marché pour moi. Nos discussions portaient sur la responsabilité, le legs, le dévouement, l’humanité, la recherche – j’ai parlé pendant quelques jours du pourquoi il est important de faire des recherches, cela vous donne des données historiques, de manière à pouvoir prendre des décisions -. Conceptualisation, dualité, fonctions, vanité, couleurs, formes, clichés, parallèles, idées… Nous avons tous participé aux discussions. J’ai apporté ces côtés philosophiques tandis que Bruno les a amenés à comprendre la qualité du travail qu’ils doivent produire. Comprendre que cela signifie présenter des travaux qui soient lisibles, que l’on pourrait lire, Bruno est très bon dans la lecture des images. J’étais plus à l’aise avec ces questionnements. Les questions des préjugés, des illusions, des rêves, ce qu’est le pouvoir, ce qu’est l’échec, la poésie… Un jour j’ai demandé à chacun d’articuler leurs conceptions du thème de la prochaine biennale de Bamako : les frontières… J’ai pris des notes. Par exemple, Germain (Kiemtoré) disait que pour lui, les frontières sont deux histoires parallèles avec un secteur commun. D’autres disaient que les frontières peuvent être environnementales, sociales, s’ouvrir aux interprétations, être quelque chose qui est toujours « in progress »… Et aussi la question des tabous, se déplacer au-delà des frontières, cassant des tabous, des croyances. J’ai beaucoup parlé du système de croyances en leur disant que l’on ne peut pas être un grand photographe ou un grand artiste et dire des choses telles que : « Je n’aime pas l’Islam ou les Musulmans »… et ne pas avoir le courage d’aller à l’intérieur de la mosquée et d’en parler avec quelqu’un, vous avez besoin des informations ! Il faut casser ses propres croyances.
Je me souviens qu’une fois Bruno m’a dit que toutes ces discussions seraient trop conceptuelles pour eux. J’ai dit : « Non, nous ne pouvons pas dire que parce que nous sommes Africains, nous n’allons pas avoir ces discussions, nous devons avoir ces discussions. Nous devons trouver la façon de les articuler, que nous parlions anglais, français, swahili, ga, ou que sais-je… »
Ça a été une bonne expérience. C’étaient des idées simples, mais elles nous mettaient dans un espace capable d’élargir nos horizons. Je pense que sans cela, l’art serait resté à la surface. Et si vous demandiez aux artistes de parler de leur art, beaucoup d’entre eux étaient dans la position où ils permettent à quelqu’un d’autre de parler de cela. Je leur dis : « Non, vous devez l’exprimer, vous devez vous lever pour votre art ». Cet atelier m’a fait comprendre que je peux donner plus, que je voudrais faire plus, que j’aime parler de ces choses, je ne suis jamais fatigué de parler de conscience et d’art et d’expression ! C’est l’un des sujets les plus passionnants que j’ai découverts !
Je me rappelle une citation de Robert Erwin : « Être un artiste, ce n’est pas du tout une question de fabrication de peintures ou d’objets, ce à quoi nous avons à négocier est notre état de conscience et la forme de notre perception ; le cœur de l’artiste est un outil pour étendre la conscience ». Pour moi, ce type a juste tout dit ! Ce que cela signifie être un artiste, pourquoi nous sommes ici. Jusqu’où peut-on faire briller sa lumière ? Où en êtes-vous dans votre état de conscience ?
(6) Zetaheal est une communauté basée à Accra où Musulmans et Chrétiens travaillent, prient et l’étudient ensemble. Ce travail a été publié dans l’Afriphoto # 10 (2006, Filigranes / Africultures).

Première partie de l’entretien avec le photographe Ghanéen Ni Obodai, [ici]

Invitations africaines
Bruno Boudjelal, Pascal Grimaud, Baudouin Maouanda, Nii Obodai, Abraham Oghobase, René Tanguy
Centre Atlantique de la Photographie
29 avril – 30 juin 2009
http://www.centre-atlantique-photographie.fr///Article N° : 8977

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Les images de l'article
The Passing - Shadows of a bird - Série Who knows tomorrow 2009 © Francis Nii Obodai Provencal
The Passing - Alice Laughing, Série Who knows tomorrow 2009 © Francis Nii Obodai Provencal





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