Koudou, le faux-tographe

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C’est l’histoire de Koudou, dont l’avenir semblait prometteur, qui devient photographe, non par vocation, mais faute de mieux. Un jour, il aperçoit dans la rue une affiche qui annonce une exposition photo au Centre Culturel…

Voilà trois ans que Koudou est apprenti au studio photo Akwaba, chez son oncle Kragbé. Comment s’est-il trouvé là ? Issu d’une famille nombreuse de dix enfants, Koudou n’a pas eu la chance de terminer ses études. Pourtant, il obtenait de bonnes notes en classe. Et son penchant pour l’art, la culture en général, s’était très vite révélé. Mais le sort a voulu qu’il soit issu d’un milieu social défavorisé, où la survie est un combat quotidien.
C’est donc sur la proposition de son oncle qu’il effectue ces trois années d’apprentissage. Même si Koudou ne contrarie pas ses penchants artistiques, les difficultés financières ne lui permettent pas de s’y investir comme il le souhaiterait. Maintenant, Koudou a suffisamment acquis de connaissances. Il peut remplacer son oncle, quand celui-ci s’absente.
Depuis l’avènement de la couleur, le noir et blanc n’a plus la cote. Il n’y a plus régulièrement de travail au studio. C’est pourquoi, une fois fini l’apprentissage, Koudou choisit d’être photographe ambulant et de faire des reportages domestiques (mariages, baptêmes, anniversaires). Son appareil photo en bandoulière, un boîtier 24×36 mm avec un objectif standard à focale 50 mm, il arpente les rues de son quartier, à la recherche de personnes désireuses de se faire prendre en photo. Courageux, il parvient très vite à braver les difficultés liées à son nouveau statut d’ambulant.
Le temps passe. Koudou s’est taillé une belle réputation dans le quartier, présent à toutes les cérémonies organisées. Sa clientèle, en majorité féminine, s’accroît. Les rentrées régulières d’argent lui permettent de s’occuper de sa famille : sa femme, ses trois enfants et son cousin. Pour se déplacer plus facilement et rapidement, Koudou s’achète bientôt une mobylette. Fidéliser sa clientèle, respecter les délais de livraison des photos, telles sont ses préoccupations.
Et il n’hésite jamais à faire l’aller-retour entre son quartier, la Rue Princesse, et le centre ville, Boribana, pour le développement rapide des photos. En cela, il se réjouit de sa nouvelle acquisition, la mobylette.
A l’entrée du laboratoire, on lit : « Développement et tirage photos en 30 mn ». Le propriétaire du labo est un Coréen, comme dans bon nombre de labos à Boribana. Celui fréquenté par Koudou est souvent bondé. Difficile de se faire entendre, on se croirait à la bourse des valeurs, à Wall Street ! Les photographes affiliés au labo disposent chacun d’un casier dont le tout occupe un pan de mur d’environ deux mètres. La pièce est scindée en deux par le comptoir de réception. D’un côté, les clients et de l’autre côté, le minilab, de marque Noritsu, pour le traitement des pellicules et le tirage. Le labo est un lieu de retrouvailles pour les photographes. Là, ils ont tout le temps de causer, relater des faits vécus pendant les reportages, critiquer les clients et se chahuter, en attendant les photos.
Dehors vrombit un moteur, c’est Koudou. Il éteint sa mobylette. Dès qu’il franchit le seuil du labo, un applaudissement éclate, vibrant, ce sont ses collègues. Il n’a pas le temps de réaliser, qu’on lui lance : « Koudou ! Koudou ! Koudô la différenceu ! »
« Tu es le meilleur ! », s’exclame une voix qui se détache de l’ensemble. Une tape à l’épaule et il entend : « c’est ça, on dit woodi ! » (« tu es bien un garçon, un guerrier ! »).
Tout ce tumulte pour le féliciter de sa nouvelle acquisition. Un sourire de timide, puis un bonjour à la réceptionniste. « J’ai deux films », lui dit-elle. Elle prend une pochette, marque en gros caractères son nom : KOUDOU.
« Un AC ? », demande la réceptionniste.
– Oui, répond Koudou.
« AC » est l’abréviation pour « après choix » : on développe dans un premier temps le film afin de laisser au photographe le soin de choisir les poses et le nombre d’exemplaires à tirer. Ça peut être aussi un « DS » (développement simple) ou un « DT » (développement tirage).
Quand tout se calme, un collègue lui lance du fond de la pièce : « Koudou ! Tu peux me prêter ton flash ? J’ai un reportage ce soir. »
– Mon flash est en panne, rétorque Koudou.
Il est de coutume que les photographes se prêtent mutuellement du matériel. C’est un signe de solidarité entre ceux qui fréquentent le même laboratoire.
Lorsque ses photos sont prêtes, il se presse de retourner à la maison (au quartier) pour la livraison. Aussitôt livrées, quand les photos plaisent, les clients n’hésitent pas à passer d’autres commandes de retirages. Ce qui oblige Koudou à revenir au laboratoire.
Un jour, alors qu’il attend que le développement de ses photos soit terminé, il décide de faire un tour dans le centre ville : le quartier administratif avec ses gratte-ciel, où tout le monde se rencontre pour les affaires. Chemin faisant, Koudou aperçoit une affiche qui annonce le vernissage d’une exposition photo au Centre Culturel. Malheureusement, la date du vernissage est passée, mais l’exposition demeure encore. Il décide d’aller la visiter. Au bout de dix minutes, le voilà dans la salle d’exposition, où il trouve des photographies en noir et blanc exposées sur les cimaises. Des photographies en grand format, soigneusement encadrées et parfaitement éclairées par des spots lumineux. C’est le regard d’un photographe occidental sur l’Afrique profonde : une vieille femme à la peau desséchée devant sa case, un petit enfant hagard barbouillé et morveux, un cultivateur marqué par le travail dont les mains sont pleines de callosités, le sourire attirant d’une jeune fille au torse nu avec des seins haut remontés et fermes portant un seau d’eau sur la tête…
« Si un étranger peut faire ça , pourquoi moi, Koudou, n’en ferais-je pas autant ? A plus forte raison, dans mon propre village ! »
Toute la nuit, il réfléchit et en parle à son épouse. Le lendemain, il décide d’aller au village pour deux à trois semaines de reportage. Il va d’abord s’approvisionner en pellicules noir et blanc au marché noir, puis laisse à son épouse de quoi nourrir la famille pendant son absence. Il en parle aussi à certains clients. Et voilà notre Koudou sur le chemin du village.
Trois semaines plus tard, il est de retour. Mission accomplie.
L’étape suivante consiste à développer les films et à tirer les photos. Koudou se rend chez le seul distributeur de produits photo de la ville. Il désire se procurer de la chimie et du papier photo de bonne qualité. Manque de pot ! Le photographe européen qui, depuis belle lurette, règne en maître sur le marché de la publicité, vient juste de rafler tout ce qui était en stock.
Situation difficile, car le distributeur en question n’est pas prêt d’en recommander dans l’immédiat, vu l’insuccès du noir et blanc face à la couleur. Loin de se décourager, Koudou va chez son vendeur habituel (au marché noir), espérant trouver une solution. La pénurie des produits noir et blanc est générale. La baisse flagrante de la demande a considérablement freiné la commande. Les stocks sont de ce fait épuisés en attendant un autre arrivage. Mais quand ? Impossible d’avoir une réponse précise. Koudou est abattu.
C’est alors que son vendeur lui propose d’aller voir Marouf, un photographe nigérian, responsable d’un studio photo qui, hélas, ne marche plus très bien. Il a toujours pratiqué le noir et blanc et fait surtout les photos d’identité. Marouf n’a pas pu s’adapter à la couleur. Il utilise désormais une partie de son local pour vendre des produits photographiques et tenir une cabine téléphonique. Son studio est situé non loin du grand marché du quartier Derrière Rail.
Cette fois, Koudou a trouvé ce qu’il cherche. Cependant, tout est très mal conservé, ce qui peut avoir des conséquences néfastes sur la qualité du développement. Un détail important qui ne retient pas l’attention de Koudou, tellement heureux d’avoir trouvé satisfaction. Il engage une causerie amicale avec Marouf, lui explique toute sa galère. Ce dernier propose de lui prêter sa chambre noire moyennant une somme. Koudou ne s’y attend pas, il juge cela providentiel. Affaire conclue !
Il revient chez Marouf le lendemain matin. Il est aussitôt introduit dans une pièce exiguë : c’est la chambre noire. Les bacs de développement, vieillis par l’usage, sont disposés auprès d’un agrandisseur vétuste qui a beaucoup servi pour les photos d’identité. Koudou s’enferme pendant un long moment pour développer les pellicules. Quand il ressort, il est tout transpirant. Il se dégage de la pièce une odeur aigre, mêlée de transpiration et de produits chimiques. Koudou prend un bol d’air et repart sécher les films sur un fil de fer dressé dans la pièce. A l’aide des pinces à linge, il tend les films.
Le temps du séchage et il revient après pour le tirage des photos. Sur une table lumineuse borgne, il apprécie ses négatifs. Il se met ensuite sur l’agrandisseur et entame le tirage des photos qui lui semblent intéressantes. Il fait une chaleur suffocante dans la chambre noire. De grosses gouttes de sueur coulent, coulent, sur son visage. Il a les mains moites. La température des bains est élevée. Les conditions dans lesquelles Koudou travaille sont loin d’être favorables. Le résultat laisse à désirer, mais Koudou n’en prend pas conscience. Il étale toutes les photos sur une table, afin de les sécher.
Il revient les récupérer un peu plus tard et repart avec à la maison. C’est là qu’il fait sa sélection, supprime les photos qu’il ne juge pas bonnes. Puis il reprend sa mobylette, cette fois-ci direction Boribana, le Centre Culturel, pour y rencontrer le directeur.
Il est reçu par la secrétaire. « Impossible de rencontrer le directeur aujourd’hui », lui dit-elle.
– Quand est-ce que ça sera possible ? Je suis photographe, dit Koudou.
– Je vous propose dans deux jours, il sera plus libre pour vous recevoir.
– A quelle heure, demande Koudou
– En fin de matinée, à 11 heures.
Koudou se pointe le jour du rendez-vous, à l’heure exacte. La secrétaire le conduit au bureau du directeur. Il est invité à s’asseoir dans le salon, le directeur le rejoint.
« Alors, Monsieur, que puis-je faire pour vous ? », demande le directeur.
Koudou se racle la gorge avant de parler et dit : « je suis photographe, je voudrais exposer dans vos locaux. »
Un peu surpris, le directeur demande à voir ce qu’il fait comme travail.
Koudou dégaine de son sac son lot de photos en 13×18 et le tend au directeur. Et d’ajouter : « c’est un reportage que j’ai fait dans mon village, pendant trois semaines. »
Alors qu’il l’écoute parler, le directeur passe en revue les photos les unes après les autres, avec très peu d’intérêt.
« Ici, c’est ma grand-mère, elle a 80 ans. Là, ce sont des femmes du village qui reviennent du puits », décrit Koudou avec enthousiasme.
A la dernière photo, le directeur lève la tête et le remercie pour son courage. Malheureusement, il lui fait savoir qu’il ne peut rien faire pour lui. La franchise du directeur, comme un coup de fouet, abat Koudou. Il quitte les locaux avec difficulté, ses pieds sont pris d’une lourdeur… Le woodi est à la limite de ses forces. Il s’arrête subitement, éteint le moteur de sa mobylette, pose les pieds par terre et s’affaisse sur le guidon de son engin.
De loin quelqu’un le reconnaît et l’interpelle, c’est le mari de l’une de ses clientes, en compagnie d’une autre personne. Ils le rejoignent. « Ma femme te cherche depuis un moment », lui dit le mari. Il poursuit : « elle s’est fait faire deux nouveaux boubous (longue tunique portée en Afrique) en bazin et elle aimerait que tu lui fasses des photos. »
Il ne se rend pas compte de la morosité de Koudou et continue de parler, se tourne vers son ami, vante les mérites de Koudou. « C’est le meilleur photographe du quartier, si tu vois les chefs d’œuvre qu’il a faits à ma femme ! », s’exclame-t-il. Se retournant vers Koudou pour avoir son assentiment, il s’aperçoit maintenant de son humeur et lui demande ce qui ne va pas.
En réponse, Koudou explique toute sa mésaventure.
Et le mari de rétorquer : « Ces trucs-là, c’est pour les Blancs. Tu es déjà un bon photographe, qu’est-ce que tu as à te fatiguer avec ces histoires ? »
Il pose sa main sur l’épaule de Koudou et lui dit : « Reste avec nous ici. D’ailleurs, ma femme t’attend pour ses photos. »
A ces mots, ils lui disent au revoir et partent.
Koudou les regarde partir puis allume sa mobylette et continue dans sa direction.

Par son travail, Ananias Leki Dago a contribué au renouveau de la photographie ivoirienne. Il est l’initiateur des Rencontres du Sud (dont la première édition a eu lieu à Abidjan en mars 2000).
Exposition personnelle à Aubenas en juillet 2001.///Article N° : 1931

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