L’ « Ivoirité » est-elle soluble dans la culture ?

Tribune libre

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Soucieux de rendre compte du débat soulevé par l’opportunité d’une participation au Masa dans le contexte de xénophobie ivoirien, nous publions ici une « tribune libre » engagée de notre collaborateur Gérald Arnaud. Faute de place, on en trouvera ici que quelques extraits. L’intégralité est publiée sur www.africultures.com dans le forum général, ouvert à toutes les réactions, que nous reprendrons éventuellement dans ces colonnes.
Malgré un discours officiel lénifiant, ce Masa 2001 n’a en rien éclipsé l’épuration ethnique et la xénophobie qui empoisonnent au quotidien le « pays-hôte ».

(…) Dans son discours inaugural, le Président Gbagbo présentait triomphalement ce Masa comme une victoire sur « ceux qui veulent qu’il soit déplacé ailleurs ». Impossible d’obtenir la moindre explication sur ce qui semble n’être qu’une menace fantôme, figure de style banale dans la récupération politique sempiternelle des événements culturels…
Le Masa semble bien implanté à Abidjan, avec une équipe de plus en plus autonome et compétente, sa réussite n’est guère contestée. Évidemment, le problème n’est pas là.
Premier signe troublant : bien des journalistes étrangers annoncés ne sont pas venus.
Rien que pour la France, c’est la première fois que le Masa n’est pas couvert par Libération, Le Monde, etc. Version officielle : ils ne sont pas là parce qu’ils ont eu peur. De quoi ?… Invariable réponse : « la presse internationale ne fait qu’exagérer ou inventer ce qui se passe en Côte d’Ivoire ». CQFD, les journalistes étrangers se font peur !
Qu’ils puissent (j’en connais au moins quatre et je les respecte, même si je les désapprouve) boycotter la Côte d’Ivoire pour des raisons éthiques comme jadis l’Afrique du Sud, par refus de cautionner une situation politique effrayante, cette évidence n’effleure même pas les autruches paranoïaques qui poussent le pays vers un précipice.
Immense soulagement pour les « taximen » qui comme tous ceux qui exercent un métier pénible dans ce pays, sont pour la plupart étrangers ou d’origine étrangère : quelques jours avant le Masa, les barrages policiers ont disparu à Abidjan, où l’on désigne pêle-mêle gendarmes, policiers et soldats, sans distinguer l’uniforme, par l’expression « corps habillés » – ou plutôt « corps à billets », leur seul souci étant de délester leurs victimes d’une part conséquente des CFA gagnés après 12 ou 14 heures d’un travail épuisant.
Les visiteurs du Masa ont eu ainsi l’impression qu’on circule librement en Côte d’Ivoire.
Mais dès qu’on quitte Abidjan, c’est l’enfer. En venant de Bondoukou (à 300 km), pas moins de huit barrages. A chaque station de ce calvaire, on expulse du car les étrangers titulaires d’une carte de séjour (toujours déclarée « falsifiée ») mais aussi tous ceux dont le nom est a priori « musulman ». A un gendarme qui venait de « descendre » du car en le brutalisant un vieux Bukinabé terrorisé, j’ai fait remarquer qu’il scrutait mon passeport à l’envers. Réponse : « toi, le Blanc, tu veux dire que je connais pas papiers ? Ici c’est pas la France, chez nous ce sont pas les étrangers qui viennent faire la loi ! »… (…)
Le racisme, masque grimaçant de l’impuissance politique
(…) Instrumentaliser la culture à leur unique profit personnel, tel est le seul souci de la plupart des politiciens africains actuels, dans un oubli total des idéaux affirmés sous le soleil éphémère des indépendances. Le miroir brisé où la Côte d’Ivoire se regardait comme un modèle certes imparfait, mais quand même acceptable d’une africanité exemplaire, est aujourd’hui maculé par des flots de sang inutilement versés.
Le Masa peut-il ranimer le panafricanisme ?
Ce n’est pas sûr. Abidjan est vraiment rongé par un racisme rampant et arrogant. (…) Il faut dénoncer sans faiblesse cette « ivoirité » qui pue la haine envers tout ce qui ne correspond pas à la conception étriquée, frileuse, vicieuse et aberrante d’un pays qui n’a pourtant jamais été que le « melting pot » attractif de l’Afrique de l’Ouest. (…)
Il faut, tant qu’il en est temps, dénoncer les coupables de cette monstrueuse falsification de l’histoire, de ces crimes commis contre l’humanité au nom de l’ivoirité, de ce négationnisme qui pousse la Côte d’Ivoire à pactiser avec ses démons suicidaires.
Il faut dénoncer une exclusion qui n’a aucun sens, aucune légitimité en Afrique comme dans le reste du monde. Un pays n’a pas d’autre identité que la somme de ceux qui y vivent. (…)
Le racisme doit être jugé, poursuivi, traqué sans pitié en Afrique comme partout ailleurs.
Quand on aime comme moi la Côte d’Ivoire (je suis marié à une Ivoirienne d’origine Burkinabé), on assiste au Masa comme si c’était un rêve éphémère, une parenthèse pacifique et passionnante dans une histoire qui voudrait faire croire au monde que l’Afrique n’est que souffrances et violences irrémédiables.
Cette bouffée d’air pur si volatile – une semaine tous les deux ans – aura permis à Abidjan d’oublier un peu les miasmes fétides de l’épuration ethnique. Mais elle ne doit en aucun cas faire oublier cette triste « vérité » qui comme l’a compris Nelson Mandela, sera partout et toujours la seule clef de la réconciliation.

///Article N° : 1968

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