La bande dessinée africaine, son discours et ses problèmes

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La BD africaine existe bel et bien, d’ailleurs, elle tient colloque ! Du 20 au 23 septembre 2000, lors du 3e Salon africain de la bande dessinée et de la lecture pour la jeunesse, chercheurs, scientifiques, journalistes et bédéistes se sont retrouvés au Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa pour parler de la bande dessinée africaine.

BD africaine : média de développement ?
Dès la conférence inaugurale, l’assemblée a senti que les propos de ce colloque ne seraient pas de simples bavardages. Le professeur Mukala Kadima Nzuji, de l’université Marïen Ngouabi a soulevé l’intéressante problématique de l’adaptation des romans congolais en bande dessinée.
Il a ainsi souligné que « seule la force de l’image peut permettre l’accès au message d’un auteur, dans les villages de paysans« , signifiant ainsi que la bande dessinée peut-être un formidable relais pour la « grande » littérature auprès des peuples. Le professeur Mukala Kadima Nzuji a déploré que « les fictions narratives en langues congolaises sont totalement ignorées des pouvoirs publics, alors que la littérature en langue française garde toujours une extériorité distante avec la vie« . Et si l’adaptation en bande dessinée doit être fidèle à l’œuvre originale, elle nécessite une part certaine de création et d’enrichissement. Le Professeur a terminé son intervention en souhaitant que se brise la cloison entre les genres dits « nobles », et la « paralittérature ». La BD offre à la littérature congolaise la possibilité d’élargir considérablement son audience : « Dans une adaptation, la BD se met au service de la littérature et vice versa, pour le plaisir du texte et de l’image« .
A la suite de cet instructif exposé – qui ne doit pas faire oublier que l’adaptation n’est que l’une des voies parmi de nombreuses autres pour la BD africaine -, Jean-Pierre Jacquemin, journaliste culturel belge, a rappelé dans sa communication « Attention au mouvement de la BD congolaise ! », l’importance de la revue Jeunes pour jeunes dans les années 1960, notamment en tant que reflet de la conscience populaire, de ses valeurs et de ses critiques. Il a également expliqué le désintérêt de l’Europe pour la BD africaine par l’unique recherche de profits de l’industrie BD européenne. « Les grands noms du Nord éclipseront toujours les jeunes talents du Sud… L’objectif des bédéistes africains ne doit donc pas d’être édité par une grande maison internationale de Paris ou de Bruxelles. Ce qui est avant tout nécessaire, c’est la volonté d’exister à Kinshasa« . L’homme de culture belge a lancé un cri d’alarme : il est urgent de faire une anthologie de la BD au Congo, avec toutes les BD, pas uniquement les albums luxueux. Il a enfin incité l’ACRIA, organisatrice du colloque, à lancer un site internet qui permettrait d’avoir une porte ouverte vers l’extérieur.
Ensuite, le Professeur Jean-Claude Matumueni de l’IFASIC s’est intéressé à la BD comme moyen de communication. Son étude savante du medium à la lumière des six fonctions du langage de Jakobson l’a mené à parler des différents discours qui circulent dans la BD : le discours religieux, la parodie, les contes et récits traditionnels, la politique. Et son collègue à l’IFASIC, Marc Ngwanza, n’a fait que confirmer son propos en soulignant que la BD populaire doit dire « le murmure de la Cité », ce qui circule dans les quartiers de Kin, ce que les journalistes taisent : les kinoiseries. En cela, la BD populaire participe de l’édification de ses lecteurs.
Discours, mythes et croyance de la BD
Le lendemain, deuxième jour du colloque, le Professeur Hilaire Mbiye, des Universités catholiques de Kinshasa, a exposé son travail « d’archéologue » d’après un corpus de BD issues de 14 pays francophones. Ressortent ainsi les genres suivants : la BD biographique, qui raconte l’histoire d’une personne, la BD didactique, qui a pour mission de transmettre un savoir, la BD humoristique qui distrait, la BD historique qui raconte l’histoire des peuples, la BD religieuse. Le cas de la BD religieuse est particulier, puisque celle-ci reprend à son compte tous les genres précités : on peut la qualifier selon lui de « sœur de la BD profane ».
Le chercheur Jules Matendé s’est ensuite penché sur l’esthétique et le langage de la BD africaine, en mettant en avant la caractère métisse de cet forme d’expression, mélange de l’art de la représentation à l’africaine et de techniques occidentales. C’est de ce mélange entre le commun à toutes les bandes dessinées et le particulier de l’Afrique que naît la bande dessinée africaine originale.
Le chercheur Dieudonné Tshimanga a à son tour étudié une particularité des bandes dessinées populaires congolaises en montrant combien les titres des revues comme Junior ou Mfumu’eto sont les lieux privilégiés de la circulation d’un certain type d’informations, et comment ils reflètent le parler populaire kinois. Dieudonné Tshimanga a ainsi prouvé leur effet « vitrine », et l’intertextualité qu’ils entretiennent avec d’autres formes d’expression populaire comme la musique.
La journaliste culturelle Francine Dinzeye a montré dans son intervention combien les codes socios-culturels de la société kinoise imprégnaient les bandes dessinées locales, et tout particulièrement les mythologies qui trouvent là un véhicule de premier choix dans la population. Elle a affirmé avec force que c’était dans sa propre culture que la BD congolaise devait trouver ses codes et ses sources d’inspiration.
Diffusion et perception de la BD africaine
Le troisième et dernier jour du colloque fut brillamment ouvert par le professeur Budim’Bani Yambu, qui, dans un exposé théorique mais très clair, a décrit les grandes orientations d’une édition et d’une diffusion d’une bande dessinée africaine, selon les lois du marché et selon les attentes du public. Un discours orienté sur le « marketing », qui a eu le mérite de poser des bases économiques qui peuvent apparaître en contradiction avec les aspirations artistiques, mais qu’il semble indispensable d’envisager pour que la BD africaine devienne une véritable « industrie culturelle », apte à faire vivre ses différents acteurs.
Le Professeur Mbiye est ensuite revenu pour sa deuxième intervention où il s’est attaché à montrer comment les différentes religions peuvent entrer en conflit dans une case de bande dessinée, tout comme elles le sont dans la rue kinoise.
Votre serviteur a ensuite tenté de dégager, à la lumière de l’exemple des trois grands aires culturelles de la bande dessinée mondiale – Etats-Unis, Europe, et Japon -, comment chaque bande dessinée utilise à la fois des règles universelles et des canons particuliers, notamment dans les domaines thématiques, graphiques, narratifs et économiques. Chacune de ces trois bandes dessinées s’est en tous cas développée en s’appuyant sur une lecture populaire, fortement ancrée culturellement. Et c’est en étant ainsi totalement le reflet exact de leur société particulière que ces BD ont su s’exporter et conquérir le monde par la suite. La BD africaine doit poursuivre sa quête de ses canons propres, car elle a sans nulle doute beaucoup à dire au reste du monde.
Pour conclure ce colloque, le célèbre bédéiste Barly Baruti est venu parler de sa carrière et de sa vision de la BD africaine
Au final, ces conférences et ateliers auront régulièrement attiré un public curieux qui a pris part avec animation aux débats. La bande dessinée africaine peut et doit être sujet d’études scientifiques, de communications universitaires, d’articles journalistiques afin qu’elle prouve que son propos n’est pas toujours aussi léger et inintéressant que d’aucuns le prétendent. Peut-être que certaines querelles purement scientifiques, plus adaptées à un public de sémiologues distingués qu’à des amateurs de BD, auraient pu être évitées. Qu’importe. Il restera de ces trois jours les résolutions adoptées qui vont sans aucun doute dans le bon sens, celui d’une reconnaissance pleine et totale de la bande dessinée africaine, art populaire et moyen d’expression sans équivalent pour décrire les réalités africaines. 

///Article N° : 1581

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