La BD au Burundi ou l’impossible génération spontanée.

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L’histoire de la bande dessinée Burundaise commence dans les années quatre-vingt.
Un artiste Congolais installé au pays, Albert Ilunga Kayes (né en 1959) publie plusieurs albums de sensibilisation de bonne facture : « G » et anti Gatarina (1983) et SIDA ? Il est bel et bien dans nos murs !!! (une version en kirundi existe : SIDA ? Nta mpari yarashitse) qui sort en 1990 et qui a été scénarisé par Tharcisse Nzigamasabo. Dans le même temps, avec un autre scénariste burundais, Simon Kururu (né en 1951), il publie en 1989 et 1990 les deux tomes des aventures de Musa : La coupe (1989) et Le certificat. Ces deux albums, magnifiquement dessinés, avaient été édités par la fondation Burundaise pour la promotion de la santé et la solidarité avec les malades avec l’appui financier de la Sabena (compagnie aérienne belge disparue en 2002), de l’Unicef et du Rotary club de Bujumbura. Malgré la qualité graphique des deux derniers titres, aucune de ces productions n’était autre chose que des albums didactiques.
En 1995, Albert Ilunga Kayes quitte le Burundi et part s’installer dans son pays d’origine, à Lubumbashi où il sortira d’autres albums dans le cadre du mouvement Debout Congolais !
Simon Kururu est resté dans son pays et a continué une carrière de journaliste, d’auteur de nouvelles et de documentariste de films documentaires. En 2009, ils publient ensemble dans le cadre d’une maison d’édition fondée par Kururu, Les éditions Gla (Great lacs advertisers), une bande dessinée sur la situation des albinos au Burundi : SOS albinos. Entièrement en couleurs (une première dans le pays), ce mini-album revient sur la chasse qui a affecté les albinos dans le pays, victimes d’une rumeur véhiculée dans le pays et affirmant que leurs organes pouvaient être achetés en Tanzanie 600 millions de francs burundais (1). Aujourd’hui, Simon Kururu est président du Coprodac (Collectif des productions audiovisuelles). En dehors de Ilunga Kayes, le seul auteur reconnu est Joseph Désiré Nduwimana, présent dans Matite africane, une anthologie de la BD africaine publiée par Africa é Méditerranée en 2002 avec une planche inédite, Sahabo.
Nduwimana compte à son actif plusieurs albums de commande. Parmi ceux-ci, on compte en 2000, La paroisse Saint Michel en kirundi et Kagabo en français. Il a également dessiné en 2007, Non à la violence (avec une version en kirundi, Turiyamirije ubugizi bwa nabi !) pour la Direction du développement et de la coopération Suisse (2) ainsi que Œil pour Œil Oui ou non pour l’ASBL Jamaa (en kirundi : Intibagira ntibana). En 2003, il sort Et pourtant c’est possible !… Une lumière dans les ténèbres, financé par le projet Celec, de la coopération française et résultat d’un atelier d’écriture avec les élèves du lycée du Saint-Esprit et de Kamenge (Bujumbura). L’album revenait sur l’histoire de Marguerite Barankitse, une burundaise qui a créé la maison Shalom en plein cœur de la guerre civile de 1993 permettant de sauver des dizaines d’enfants et de femmes de toutes origines ethniques (3). Enfin, en 2002, est sorti son unique album privé, Exode ou la fabuleuse aventure de deux enfants Burundais. Scénarisé par un français, installé au Burundi et travaillant pour l’ONG Search for common ground, Stéphane Mora, et financé par ce dernier, l’album ne sortira qu’en un petit nombre d’exemplaires. Enregistré à la société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) en 2003 en France, cet album est le premier issu d’une initiative privée à émerger dans le pays. Inspiré par le livre Histoire du Burundi (paru chez Hatier) mais aussi par un ensemble de contes et légendes locales, entièrement en couleurs, Exode est un ouvrage de bonne facture. Depuis 2012, Nduwimana dessine dans chaque numéro de Club infos, un bimestriel d’informations de l’hôtel club du Lac Tanganyika, deux planches en couleurs mettant en scène différents personnages existant réellement (4). Mais si Nduwimana a un réel penchant pour la bande dessinée, il gagne essentiellement sa vie avec des travaux publicitaires ou des illustrations.
Il existe d’autres productions de commande. C’est en particulier le cas de la série Les aventures de Kami et Kunda qui compte six albums publiés entre 1999 et 2001. Le premier (Le voyage) traitait de l’environnement, puis suivit Dr Bakame (ou Muganga Bakame) sur le Sida, puis pique-pic sur le paludisme, ces deux derniers titres en double version kirundi/français et enfin, Le roi des sportif sur le tabac. Un autre album, hors-série, sera également édité : Le meilleur choix (Ihitamwo ry’agakura), sur la paix et la réconciliation dans les deux langues. La totalité de ces titres a été dessinée (et en partie scénarisé) par un Belge installé sur place, A. Vanhoyweghen. Réalisée par l’ONG Sodeve (Solidarité et développement), et financée par des bailleurs de fonds différents pour chaque titre, soutenu également par le Centre jeunes Kamenge, cette série d’albums sera diffusée à plusieurs milliers d’exemplaires à travers le pays. Elle est encore réimprimée de temps à autre. Après la mort du principal dessinateur, Sodeve continuera de produire régulièrement des titres, faisant appel à de jeunes dessinateurs débutants. Suivront La colline du sage (2004), Ligala’s une histoire de drogue (2005), Une histoire vraie (2009) sur l’alcool, Démocratie chemin difficile vers la liberté (2013), ces trois derniers titres en double version kirundi/français, et enfin Non… Non… Non sur la violence familiale. On retrouve plusieurs jeunes auteurs dans ces publications : Goldfirst Niyonkuru, Ivan Ngendakumana, Dieudonné Kivuto, Jean Marie Kassende, Patrick Amédée Kanyamuneza… Mais malheureusement, leur faible niveau en dessins, l’absence d’encadrement crédible dans le scénario et le découpage, la pauvreté de l’édition font de ces albums de commande des œuvres d’un faible niveau. En matière de soutien à la bande dessinée, peu de chose est fait dans le pays. En octobre 2008, l’Institut Français de Bujumbura (à l’époque CCF) a organisé un atelier de formation à la BD encadré par le français Troub’s. Y participèrent Ajax Nzeyimana (né en 1981), Boniface Muvunyi (1986), Clovis Mwilambwe Ngoy (1989), Sengele Sampayi (né en 1977, d’origine Congolaise) et Ferréol Sinarinzi (1978).
Une brochure, joliment illustrée, sera éditée par le CCF suite à cette rencontre : Capitale BD, avec des dessins et illustrations de Troub’s et des planches des cinq jeunes artistes.
Seuls deux d’entre eux ont continué l’expérience. Ajax Nzeyimana continue de travailler pour différentes ONG et produire des BD, supports à des actions de communication. C’est le cas pour RCN Justice et démocratie, pour laquelle il publie des mini-albums juridiques, mais également d’autres brochures en kirundi qu’il a dessinées pour StylemaQ Services et qui traitent d’épargne et de microfinancement. Clovis Ngoy Mwilambwe (son nom Congolais lui vient de son père) est devenu peintre (il expose régulièrement) mais continue de temps à autre à publier ou exposer des planches.
À l’étranger, Jean Damascène Ndagijimana, étudiant à l’ISDR de Bukavu en 1995, a dessiné dans la revue Salam, une série mettant en scène un jeune héros nommé Amani. Cette série sera reprise par la suite par Jason Kibiswa (à compter du numéro 20) puis Séraphin Kajibwami et constitue l’une des plus anciennes du pays.
Enfin, le pays accueille d’autres dessinateurs de BD comme le Rwandais Maurice Nkundimana ou, bien longtemps avant, le Nigérien Alassane Aguelasse. Nkundimana a particulièrement été actif dans la BD dans son pays d’origine. Il y a produit des séries dans le journal Kinyamateka sur la problématique de la santé (2008) ainsi qu’un album intitulé Ibanga rya Matabaro (Le secret de Matabaro) en 2009. Présent au Burundi depuis 2010, il travaille comme infographiste pour le Festival International du Cinéma et de l’Audiovisuel du Burundi (Festicab) et a réalisé un film sur la problématique de la circulation routier et la protection de l’environnement dans la ville de Bujumbura : Ma ville. Il prépare en ce moment une BD pour l’Unicef.
Le constat est donc amer : en dehors d’individualités, on ne peut parler d’un véritable milieu d’auteurs de bandes dessinées au Burundi. Du moins pas au sens où l’entend habituellement. Les quelques auteurs font ce qu’ils peuvent mais leur production est essentiellement didactique et l’impact quasi nul. De plus, le 9e art est absent de la presse locale où seul le journal Iwacu accueille quelques dessins de presse.
Ce constat négatif n’est en rien dû au hasard. Bien sûr, on peut évoquer les obstacles traditionnels à la diffusion du livre que sont le faible pouvoir d’achat et le fort taux d’analphabétisme dans ce petit pays (27 830 km2) de 8 millions d’habitants. Il est également important de signaler que ce pays se relève à peine d’une guerre civile de plusieurs années qui a déstructuré en grande partie la société Burundaise et son économie. Mais à ceci viennent se greffer des problèmes plus particulièrement liés au circuit du livre au Burundi. En effet, le tissu éditorial est particulièrement fragile, le pays ne comptant quasiment aucun éditeur (5). On peut citer le B.E.R (Bureau d’éducation rurale), traditionnellement chargée de la gestion et de la conception de l’éducation scolaire, qui a sa propre imprimerie ainsi que la direction générale des publications de presse Burundaise, structure dormante de nos jours. On peut y rajouter des imprimeries dominées par les missions chrétiennes. C’est le cas, en particulier, des presses Lavigerie (créées en 1948) qui éditent des brochures en Kirundi à des fins d’évangélisation. Le nombre de librairies est également quasi inexistant, à l’exception des librairies évangéliques et Saint Paul, dont les objectifs sont essentiellement religieux (6). Cette situation explique d’ailleurs pourquoi, selon les statistiques du S.N.E (Syndicat National de l’édition – France), le Burundi importe très peu de livres. Du côté des créateurs, l’absence de formations adaptées à l’illustration et à la bande dessinée à l’école des beaux-arts de Gitega (2e ville du pays) est un frein supplémentaire au développement de métier lié à ces activités. Alors qu’il existe un réel besoin né de la présence des ONG et autres projets de développement, la plupart des illustrateurs du pays se sont formés sur le tas. Enfin, la démocratisation récente de la presse (le nombre de quotidiens est encore faible), avec son corollaire habituel que sont le dessin de presse et la caricature, n’a pas encore permis de faire surgir un vivier de dessinateurs susceptibles de faire connaître leur univers graphique. Ce manque n’existe pas uniquement dans le domaine de la production mais également sur le plan de la conservation puisque la Bibliothèque Nationale et le dépôt légal n’existent quasiment que sur le papier et n’ont pas encore d’existence réelle (7).
Il ne peut y avoir de miracles, l’existence d’une réelle production de BD dans un pays est, sauf exception, le résultat d’un contexte favorable au développement du livre et aux arts graphiques en général. Tout cela n’existe pas encore au Burundi.
Christophe Cassiau-Haurie
Bujumbura – 31 octobre 2013.

1. 1. À la date du 31 octobre 2013, 1 euro valait 2 100 francs burundais.
2. 2. Un CD est sorti en même temps que l’album.
3. 3. La BD était inspirée du livre de Christel Martin, La haine n’aura pas le dernier mot.
4. 4. Nduwimana a également illustré en 2000, Bonheurs francophones, un recueil de nouvelles édité par le Service de Coopération de l’Ambassade de France.
5. 5. Lors d’un séminaire tenu en avril 2011 à Bujumbura et organisé par l’association Sembura ferment littéraire, un projet de création d’une maison d’édition (Soma Éditions) était avancé par Luc Germain. Ce projet n’a pas encore abouti à ce jour.
6. 6. La librairie Saint Paul, bien moins fournie que celle de Kinshasa, propose cependant sur ses rayons quelques ouvrages universitaires et romans.
7. 7. C’est la raison pour laquelle, il est très difficile de savoir si d’éventuels albums ont été publiés en dehors de ceux référencés.
///Article N° : 11899

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Les images de l'article
© illustration Albert Ilunga Kayes
© Buja Sodeve




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