La chaîne du don

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Des centaines de milliers de livres sont expédiés chaque année sur le continent africain à travers des structures pratiquant le don de livre. Des volumes conséquents pour un marché du livre africain restreint.

Dans son étude  » Le don en question(s) « , réalisée entre 1999 et 2000 pour l’association Culture et développement, Lisa Pignot parle de la  » chaîne du don « , comme on parlerait de la  » chaîne du livre « . Impossible d’évaluer la quantité exacte des livres donnés, tant les initiatives sont nombreuses et extrêmement diverses, allant du  » don sauvage  » pratiqué par de petites associations ou des particuliers à l’action très organisée de banques de livres. Le constat sur lequel se basent ces actions est simple : tellement peu de livres en Afrique alors que des tonnes de livres sont envoyées au pilon chaque année par les bibliothèques et les éditeurs français.
L’idée est si séduisante qu’elle a parfois conduit à  » donner n’importe quoi parce qu’ils n’ont tellement rien « . Une conception peu valorisante pour les destinataires, bibliothèques associatives, publiques, scolaires ou universitaires, qui ont pu réceptionner des ouvrages en mauvais état, datés ou comportant la mention  » rebut « , des livres peu ou pas adaptés à un lectorat africain, tels des Guides du Routard ou des livres scolaires du programme français.
Ces dérapages ont conduit en 1999 à l’élaboration d’une charte du don de livres, éditée par Culture et développement (à lire sur www.culture-developpement.asso.fr) et signée par les principaux organismes pratiquant le don. Cette charte insiste sur une  » réflexion commune sur les besoins du destinataire « , sur l’importance du tri, l’évaluation des envois, la nécessité d’intégrer des livres neufs  » en proportions significatives  » dans les envois et de  » rechercher le partenariat des éditeurs locaux  » pour ne pas produire  » d’effet pervers sur le marché du livre, l’édition et la librairie dans le pays destinataire « .
Mais on est bien loin de ce dernier point. Même si les pratiques de tri et l’étude de la demande du destinataire sont devenues plutôt la règle dans les grandes structures, telles qu’Adiflor, Biblionef, les Banques du livre des régions Rhône-Alpes et PACA, la majorité des ouvrages proviennent toujours d’actions de désherbage en bibliothèques, de dons d’écoles ou de particuliers et de lots d’invendus d’éditeurs et de libraires français.
Du neuf oui, mais d’où ?
Tous ces organismes sont pourtant sensibles à la nécessité d’un budget d’acquisition d’ouvrages neufs, pour des raisons différentes : inadéquation de l’offre et de la demande, volonté d’intégrer des ouvrages en langues nationales ou, plus simplement, des dons de plus en plus limités :  » Les éditeurs me donnent de moins en moins de gros lots, dépassant les 500 exemplaires par titre. Je suis obligée d’acheter « , explique Dominique Pace de l’association Biblionef, créée en 1989 et spécialisée dans le don du livre neuf pour enfants et adolescents.
A première vue, les ouvrages d’éditeurs africains pourraient trouver leur place dans ces budgets. Mais il s’agit plutôt d’exceptions.
La Banque du livre Rhône-Alpes, gérée par l’association Culture et développement, a ainsi octroyé un budget de 20 000 euros (environ 13 millions CFA) en 2003 pour l’achat d’ouvrages africains à des éditeurs et des libraires locaux. La Banque du livre PACA, créée en 2000 par un collectif de bibliothécaires et d’intervenants en action culturelle (COBIAC), prépare un envoi de livres arabes et bilingues en destination de l’Algérie, dont des titres édités sur place. Même si ces deux organismes affichent une volonté de faire évoluer ces démarches, elles n’en restent pas moins ponctuelles pour l’instant.
D’autres jugent ce genre d’actions trop compliquées à gérer pour des structures basées en France et travaillant avec un grand nombre de pays.  » Ce serait une autre démarche, avec d’autres problèmes pratiques à résoudre « , estime Dominique Pace.
Pourtant, la pratique existe au sein de la branche sud-africaine de Biblionef, initiée par Biblionef Pays-Bas. Cette structure propose des ouvrages en langues sud-africaines, acquis directement auprès d’éditeurs locaux. Un réel soutien à l’édition, mais qui n’est pas pour l’instant envisagé dans d’autres pays africains.
A Adiflor, créée en 1985, on y pense aussi, mais en direction de… la France.  » Nous avons des demandes qui proviennent d’associations françaises qui pratiquent l’alphabétisation auprès des populations immigrées « , explique Isabelle Le Camus.
Soutien conséquent des institutions françaises
L’action de ces structures qui travaillent toutes, à l’exception de la Banque Rhône-Alpes, aussi sur des destinations non-africaines, est largement soutenue par le ministère de la Culture et le ministère des Affaires étrangères français, principaux subventionneurs de la Banque Rhône-Alpes, de Biblionef et d’Adiflor. La Banque PACA et Rhône-Alpes sont également financée par les collectivités territoriales. Leurs budgets annuels vont de 90 000 € (59 millions CFA) pour la Banque Rhône-Alpes à 160 000 € (100 millions CFA) pour Biblionef.
Les institutions françaises apportent également un appui conséquent au transport des ouvrages, qu’il soit ponctuel, comme pour Adiflor ou la Banque PACA, ou quasi systématique, comme pour la Banque Rhône-Alpes ou Biblionef. En effet, à l’exception de la Banque PACA, aucune de ces structures ne prend en charge les frais de transport. La Banque PACA fait également figure d’exception pour la participation  » symbolique « , exigée par les autres structures pour couvrir les frais d’acquisition, de fonctionnement et de conditionnement, et allant de 0,60 € (environ 400 CFA) par carton pour Adiflor à un euro (650 CFA) par ouvrage pour Biblionef. La Banque Rhône-Alpes vient d’instaurer un forfait de 0,50 € (325 CFA) par ouvrage d’occasion. Dans la pratique, ces frais sont eux aussi souvent pris en charge par des institutions françaises, à travers des subventions octroyées aux projets de lecture publique africains. Des sommes conséquentes, utilisées pour doter les bibliothèques africaines en ouvrages… français.
Lecture publique sous dépendance
La situation tient aussi de l’absence d’une politique du livre dans bon nombre de pays africains.  » La finalité est que chaque pays se dote de moyens pour s’acheter des livres, construire des bibliothèques et soutenir l’édition du pays « , avoue Monique Ulpat de la Banque du livre PACA, soucieuse de participer par son action à la pérennisation d’une vraie politique de lecture publique. Ainsi, la structure accueille régulièrement des stagiaires étrangers.
 » J’espère que les banques de livres disparaîtront un jour « , souhaite Francisco d’Almeida, délégué général de Culture et développement, qui espère voir apparaître des  » solutions alternatives « , telles des budgets d’acquisition pour des livres achetés sur place. Mais pour l’instant, cela est loin d’être la règle au sein même de son association.
En attendant une nouvelle politique du livre de la part des gouvernements africains et de la coopération française, le don sous toutes ses formes semble s’être installé pour durer.

Budget annuel :
Banque Rhône-Alpes (Culture et développement) : 90 000 € (59 millions CFA)
Adiflor : 91 000 € (60 millions CFA)
Banque PACA (COBIAC) : 140 000 € (92 millions CFA)
Biblionef : 160 000 € (100 millions CFA)
Volumes annuels de livres envoyés :
Banque Rhône-Alpes (Culture et développement) : 35 000 à 50 000 livres (Afrique)
Adiflor : 360 000 à 480 000 livres (toutes destinations)
Banque PACA (COBIAC) : 17 000 livres (toutes destinations)
Biblionef : 200 000 livres (toutes destinations) dont 103 000 en Afrique en 2002
www.culture-developpement.asso.fr
www.brl-paca.org
www.adiflor.org
www.biblionef-international.org///Article N° : 3172

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