La compagnie des Tripolitaines

De Kamal Ben Hameda

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Au moment où le monde entier tourne ses regards vers Tripoli, voilà un petit roman qui fait sortir les lettres libyennes francophones de leur confidentialité.

Écrit à la première personne, il donne la parole à un narrateur qui raconte son enfance solitaire au milieu des femmes, ses « anges protecteurs » (81) qui le surnomment « le petit Hadachinou » en avouant : « je ne me vivais pas comme un enfant » (85). Tour à tour écarté et toléré parmi les amies de sa mère, les voisines, les servantes ou les prostituées, le narrateur erre, questionne, se raconte, observe ce monde étrange et clos, il tente de s' »insinuer parmi elles » (57). Le « garçon qui se faisait invisible en présence des femmes l’après-midi lors de la cérémonie du thé, heureux de les écouter raconter leurs jours et leur rêve tripolitains » (56) est alors le témoin des confidences des unes et des autres lors des seuls moments de liberté dans une société où l’action appartient aux hommes : « sans ces moments d’abandon confiant, elles se seraient desséchées de chagrin, ou… auraient implosé derrière leurs casseroles » (81). L’enfant, intrigué et fasciné par ces corps et par les secrets que lui livrent jeunes et vieilles, s’écoute en écoutant ces voix, se découvre en les découvrant : « j’écoute toutes les femmes, moi !… […] j’étais enfant, attentif d’abord à la découverte de moi-même » (69). L’auteur construit ainsi une galerie de portraits de femmes enfermées dans un Tripoli à peine esquissé : le passé colonial associé à la venue de Mussolini et à la famine (44, 62) est raconté par la mère, ancienne brodeuse de tapis (44) mais le cadre socioculturel du présent n’apparaît guère (on entrevoit les cireurs de chaussures noirs et les bordels) car l’attention est focalisée sur les trajectoires de chacune des femmes. Elles sont laides, belles, mariées, délaissées, riches, italiennes, juives, noires. L’auteur offre à travers elles une analyse de la société libyenne en insistant sur ses marges : la femme-visage difforme montrée sur la foire, Hadja Kimya la servante noire abusée par son maître devenue sorcière, Siddéna noire aussi descendante d’esclaves (« qui avaient suivi la route de l’esclavage à travers le désert libyen » 74), signora Filomena dont la famille italienne « était installée à Tripoli depuis trois générations » (35), Khadidja la petite bergère vendue par son père à un maquereau (68), Fella la juive (« je ne sais pas pourquoi mes ancêtres sont venus ici en Libye il y a plus de vingt siècles » (84), Tibra la Berbère qui se dit amazone abandonnée par son mari arabe (« chez nous, on évite la compagnie des Arabes » (89), les tantes Fatima, Zohra et Nafissa… Toutes ces gazelles tentent d’échapper aux hommes mais en vain, toutes sont qualifiées par la mère de « mangeuses d’hommes » (87) dont elles sont les « esclaves » (92), ces hommes qui « en dehors de leur zob, ne s’intéressent à rien » (38). Ceux-ci sont les acteurs de la boucherie sacrificielle et de la circoncision du narrateur (les deux actes étant symboliquement mis en lien) au début du récit puis ils disparaissent, silhouettes monstrueuses dans les récits des femmes. C’est de manière rétroactive que le lecteur discerne leur portrait dans l’extrait d’un pseudo-auteur anonyme cité longuement en préambule : « barbares hirsutes » en « rut permanent » qui s’octroient tous les pouvoirs en restant « sourds à la parole des femmes » (12).
Construit sur le modèle éternel des mille et une nuits (que Zaïneb lit au narrateur, p. 40) avec l’emboîtement des récits, ce texte, sous sa forme faussement naïve est à la fois un roman d’éducation, la fine et brillante critique d’une société où les clivages entre genres et ethnies sont implacables et un hymne à toutes les femmes. Une fois de plus, les éditions Elyzad font œuvre de découvreur de talents francophones ; le moment d’intégrer les textes libyens à la francophonie littéraire est enfin venu.

Kamal Ben Hameda, La compagnie des Tripolitaines, Tunis, Elyzad, 201112 juillet 2011///Article N° : 10324

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Kamal Ben hameda © Éditions Elyzad




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