La concurrence est rude… pour le livre !

Entretien de Soeuf Elbadawi avec Gamal Ghitany

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Petite escale cairote. L’Egypte, avec ses mythologies, ses mirages du désert et son arabité débordante. Un des rares pays du continent qui aiment à cultiver sa marginalité face à l’ensemble. Ni tout à fait maghrib*, ni tout à fait noir… mais arabe avant et contre tout. Entretien autour de l’édition avec Gamal Ghitany**, l’un des enfants terribles de la littérature de ce pays. Une littérature qui a su donner entre autres bonheurs au monde des arts Naguib Mahfouz… deuxième Nobel africain, après Soyinka.

Si l’on se fie aux chiffres, la population égyptienne compte près de 50% d’analphabètes : vouloir cerner un lectorat actif et analyser le marché de l’édition dans un tel contexte ne paraît pas être une simple affaire…
Les lecteurs sont en grande partie les intellectuels, les  » spécialistes  » et les jeunes. Parallèlement, il y a aussi un autre public, qui, lui, s’intéresse davantage aux livres religieux ou aux livres érotiques, voire pornographiques. Une situation qui peut se rencontrer partout dans le monde. Mais d’une manière générale, la lecture en Egypte demeure faible, malgré un nombre important d’habitants. La distribution d’un bon roman ne dépasse – en moyenne – jamais plus de 5000 exemplaires par an. Ce n’est pourtant ni l’envie ni le besoin de lire qui manquent aux jeunes. Le coût trop élevé du livre rend la satisfaction de ce besoin problématique. Les coûts d’impression sont trop élevés aussi et l’Etat ne subventionne pas le livre.
Il existe cependant quelques projets exceptionnels comme celui de Mme Suzanne Moubarak :  » la lecture pour tous « . Mais il s’agit d’un projet limité dans le temps, puisqu’il a lieu pendant l’été et ne dure que deux à trois mois. Le Ministère de la Culture pourrait jouer un rôle primordial en influençant vers la baisse le coût du livre. Mais sa politique, telle qu’elle est organisée depuis une dizaine d’années, favorise l’organisation de festivals et autres manifestations de prestige et de  » tape à l’œil « . Cette politique qui ne privilégie pas la production culturelle au sens propre du terme porte évidemment préjudice à la  » bonne santé  » du livre. Par ailleurs, les livres légers, superficiels, relatifs à la religion, bénéficient du soutien de certains pays arabes, parce que cela corrobore leurs idées, leurs aspirations extrémistes. Par exemple, un pays comme l’Arabie Saoudite peut en commander d’un seul coup dix à vingt mille exemplaires. On assiste donc là à un soutien indirect, massif, conséquent. C’est une situation assez courante en Egypte, mais dans les autres pays arabes aussi.
De façon plus générale, il apparaît que la tendance est aux livres didactiques… Ils auraient plus de succès auprès du lectorat égyptien ?
Non. Les livres éducatifs, didactiques, marchent bien, parce qu’ils sont obligatoires à l’école, donc incontournables. Mais personnellement, je parle des livres pour lesquels le lecteur débourse de sa propre poche, librement, pour les acquérir, c’est-à-dire des livres de son choix, qui correspondent à ses goûts. La littérature est peu consommée. Sa situation est par conséquent désastreuse. Un écrivain, même très connu, n’arrive pas à vendre trois mille exemplaires en deux ans ! Je pense que la télévision égyptienne aurait pu jouer un rôle en faveur du livre, comme la télévision française avec une émission comme  » Apostrophe « . Mais il n’en est rien. Au contraire, la télévision égyptienne n’a aucune émission littéraire de ce type pour promouvoir le livre et encourager la lecture. Rien pour la culture. Il n’y a de place que pour des bagatelles.
Nombres d’auteurs venus du continent africain sont souvent plus connus à l’étranger que dans leur région d’origine. Nul n’est prophète en son pays, dit-on. Est-ce que c’est le cas des auteurs égyptiens ? Le cas Naguib Mahfouz, auteur populaire, célébré, cité en référence, est-il réel ou bien est-il lié aux échanges avec le monde occidental ?
Non. Les auteurs égyptiens trouvent souvent leur reconnaissance sur place, avant de chercher à s’imposer ailleurs. L’histoire de ce pays le permet. Sans vouloir être chauvin, je vous dirais par exemple qu’il n’existe aucun écrivain arabe important qui n’ait pris son envol depuis l’Egypte. Ce pays servit de tremplin par exemple à l’écrivain soudanais Tayeb Saleh, au poète tunisien Abou El Kacem El Chabbi, qui n’aurait pas fait long feu s’il n’avait pas fait la connaissance du mouvement Abou Lou dans l’Egypte des années 30. Le Palestinien Mahmoud Darwish est passé par là. Et bien d’autres célébrités de la littérature arabe. Quant au phénomène Naguib Mahfouz, c’est une réalité. C’est un mythe vivant. L’Egypte est un pays (arabe) où la culture jouit d’un statut particulier, malgré les problèmes évoqués jusque-là. Et Naguib Mahfouz est le résultat d’un long processus culturel, qui ne s’est jamais interrompu, depuis le début du siècle.
Mahfouz est le phare. Mais les autres acteurs de la littérature égyptienne n’ont pas sa chance : un prix Nobel, une reconnaissance dans le monde entier, des traductions en plusieurs langues de ses oeuvres… Quelle est la situation de vie des auteurs égyptiens ?
Leur situation n’est guère meilleure. Leurs livres se vendant peu, ils ne peuvent vivre de leur écriture. Un trop grand luxe. En revanche, s’ils écrivaient pour la télé ou le cinéma, ils gagneraient sans doute davantage, parce que ces derniers mettent les moyens. Moi, personnellement, je suis trop attachée aux livres. Je ne cherche à écrire ni pour la télé ni pour le 7ème art. Mais pour gagner ma vie, je fais du journalisme. Finalement, aucun écrivain ou homme de lettres ne vit de sa plume. Au contraire, il débourse pour ses livres. Par exemple, personnellement, lorsque je publie un ouvrage, j’en offre quatre cent exemplaires (400). Sur ces quatre cent, l’éditeur ne me donne que vingt, les trois cent quatre vingt sont à ma charge.
Comment voyez-vous l’évolution de ce marché égyptien de l’édition ?
Je la vois de façon très négative, parce que les coûts d’impression sont trop élevés et par conséquent ils se répercutent inévitablement sur le prix de vente du livre. Seuls les gens qui ont les moyens peuvent l’acheter. Aujourd’hui, il est très regrettable de remarquer que le nombre de lecteurs au début du 20ème siècle était beaucoup plus important que celui des lecteurs à la fin de ce même siècle. A l’époque, le livre n’était concurrencé ni par la télé, ni par la radio ou le cinéma. Aujourd’hui, ces moyens de communications sont devenus des concurrents redoutables. Ils pourraient avoir un impact positif sur l’avenir du livre, s’il y avait une véritable volonté de le faire connaître à grande échelle. Or ceux-ci, en réalité, ne cherchent pas à promouvoir le livre. En général, les fondements de la philosophie des médias ne reposent pas sur la culture. Les médias sont au service des gouvernants, des décideurs, autrement dit des  » politiques « . Les médias arabes par exemple sont au service du pouvoir. Et bien que le marché de l’édition soit relativement en nette amélioration, il faut toujours garder à l’esprit que le livre pâtit du nombre croissant des chaînes de télévision, du satellite, d’internet.
La critique littéraire joue-t-elle un rôle important en Egypte et à quel niveau…
Oui, elle importe beaucoup. On a assisté ces dernières années à un intérêt double : un engouement pour la modernité européenne et une tendance axée sur un  » retour aux sources « , un intérêt pour la littérature arabe classique. Mais en général, l’intérêt pour la modernité l’emporte sur le reste.

*Maghrib, de l’arabe, mot qui signifie occident (d’après le Robert).
**De Ghitany, lire Epître des destinées (Seuil), La mystérieuse affaire de l’impasse Zaafarâni (Sindbad/Actes Sud) et Mahfouz par Mahfouz (Sindbad) qui réunit ses entretiens avec le prix Nobel 88.
///Article N° : 610

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