« La coopération culturelle ne peut œuvrer sans prise de sens »

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Organisé par le Centre de Recherche Théâtrale International de Biarritz, sous l’égide de Gaël Rabas, directeur du Théâtre du Versant et Adama Traoré, directeur de l’Association Culturelle Acte Sept de Bamako, le 3ème Colloque International Chantier Sud Nord s’est déroulé à Biarritz du 28 au 30 novembre 2007.
Il a réuni pour l’occasion une trentaine d’acteurs culturels et internationaux, représentant divers pays (Mali, Bénin, Sénégal, Burkina Faso, Maroc, Algérie, Espagne, Belgique, Canada, Québec, Comores, Martinique, Allemagne, France).
Dans le prolongement de la ratification – par plus de trente pays – de la Convention de l’Unesco sur la diversité culturelle, ce colloque a mis en avant l’urgente nécessité d’une meilleure coopération culturelle décentralisée.
Il aura donné lieu aux interventions de plusieurs créateurs tels l’auteur, Michel Philippe Lerebourgs (Haïti), le comédien Georges Nesly (Haïti), le chorégraphe Orchy Nzaba (Congo-Brazzaville), le metteur en scène Ousmane Aledji (Bénin), et Martin Zongo (Burkina Faso), administrateur du Cito – Carrefour international de Théâtre à Ouagadougou. Quelle que soit leur sphère géographie et leurs disciplines, tous auront souligné, parfois douloureusement, leur isolement et la difficile viabilité des expressions artistiques de leur pays.
En écho à ces paroles d’artistes, divers intervenants « institutionnels » tels Fabienne Herenberg (représentante de M. Rogard, président coalition française pour la diversité culturelle), Rasmané Ouedrago, président de la fédération des coalitions pour la diversité culturelle – Burkina Faso, Daniel Maximin, chargé de mission à l’inspection générale pour la promotion de la diversité culturelle – mais aussi auteur guadeloupéen – auront mis en avant des pistes pour la mise en place de nouveaux mécanismes de coproductions plus équitables.
Loin d’être un colloque de plus, Les rencontres de Biarritz auront permis une réflexion sur la nécessité d’inventer de nouveaux outils pour promouvoir efficacement la diversité culturelle au sein de « nouveaux espaces de solidarité » et aider les créateurs du Sud à sortir de leur isolement. Les volontés et les initiatives ne manquent pas, encore faudrait-il qu’elles soient entendues.
Dans le cadre de ce colloque, l’écrivain Ernest Pépin, également Directeur des affaires culturelles Département Guadeloupe, a prononcé une allocution qui fait acte, dénonçant les dangers d’une occidentalisation généralisée et prônant une coopération culturelle au service des « diversités du monde ».
En voici la version intégrale.

Le terme de « créolité » a déclenché de nombreuses polémiques qui, malgré un certain apaisement, demeurent toujours vives. Aussi, me semble t-il nécessaire, dans le cadre de ce colloque, de définir ce que j’entends par créolité.
Mon propos n’est évidemment pas de limiter la créolité à son assise littéraire telle que présentée dans « Eloge de la créolité » dont les auteurs sont Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Bernabé.
Il s’agit plutôt d’en référer à la dimension anthropologique et culturelle de la créolité.
J’entends donc par ce terme les manifestations complexes résultant de la mise en contact (forcée ou consentie) des peuples et des cultures ayant engendré des processus de re-création (y compris conflictuelle) diversifiée du vivre ensemble. Une combinatoire d’apports multiples tend alors vers la dynamique d’une diversité assumée et vers une poétique innovante de la relation.
Une donnée construite par l’histoire
En ce sens, la créolité est une donnée construite par l’histoire mais aussi un fantasme au sein duquel git le problème de la relation à l’autre.
L’altérité supposée de l’autre est toujours un fantasme oscillant entre radicalité excluante (l’autre est un monstre) et négociation transhumaine en vue d’une éventuelle intégration solidaire (Fautre c’est moi aussi).
L’enjeu de cette négociation est de légitimer ou non l’appartenance de l’autre au genre humain sur une échelle qui va de l’infrahumain au surhumain. C’est sur les fondements d’une pareille situation que le cas des Antilles et plus largement de la Caraïbe, voire des Amériques peut s’avérer intéressant non pas comme modèle mais comme problématique du divers.
L’histoire est connue. La Caraïbe a été le réceptacle de populations d’origines différentes dans un contexte d’antagonismes de toute sorte où se sont jouées des procédures de rejet et d’acceptation plus ou moins stables.
Nous déclinons dans l’ordre historique :
– Les Amérindiens exterminés par les Européens sauf une petite partie que je n’ose qualifier de résiduelle.
– Les Européens à la recherche de nouvelles terres et de nouvelles richesses.
– Les Africains capturés, vendus comme esclaves sur les plantations
– Les Indiens importés après 1848 pour compenser urne pénurie de main d’œuvre au moment où sévissait une crise de l’industrie sucrière. Les Syriens et les Libanais venus de leur plein gré pour fuir les difficultés de leur pays respectif au début du XX ème siècle.
Ceci sans oublier des tentatives faites avec des Japonais et des Chinois à l’époque coloniale.
Il en est résulté une cohabitation forcée sous la domination des valeurs du système colonial lequel induit des frontières entre dominants et dominés dans le cadre des relations.
Le rejet de l’Autre devient la constante des débuts.
Rejet de l’Amérindien par l’Européen
Rejet de l’Africain par l’Européen
Rejet de l’Indien par l’Africain
Rejet des métis appelés péjorativement bâtard, mulâtre (mulet), chaben (chèvre) etc.
Le syro-libanais bénéficie d’un statut particulier. Il est à la fois immergé dans la vie sociale et économique (commerçant) tout en préservant ses marges. Chacun dans cet impossible de la relation va développer une stratégie particulière en fonction de ses moyens.
L’Européen se fait paternaliste tout en exerçant la plénitude de ses pouvoirs.
L’Africain utilise la pratique du détour, le syncrétisme ou la révolte.
L’Indien, dernier arrivant sur les plantations se replie sur lui-même.
Le Syro-libanais joue alternativement du clos et de l’ouvert.
Cependant, il est à noter que chacun va d’abord subir une perte irrémédiable celle de l’intégrité de sa mémoire, de son identité originelle, de sa langue, de son exister antérieur.
C’est cette perte existentielle qui va créer les conditions d’une créolisation.
Une créolisation sous condition
Autrement dit, chacun va s’adapter à l’autre ou aux autres en ayant recours à des mécanismes d’emprunt, d’hybridation, de reformulation, de re-création. Chacun devient, à sa manière, un mutant sous la pression de l’autre.
Cela fait naître une mobilité, une porosité qui va changer la donne initiale en une sorte d’amalgame, de bâtardise généralisée à l’encontre des fixités antérieures.
On s’aperçoit alors que la perte s’est transformée en gain : l’élaboration d’une culture créole fluide à partir de transformations incessantes, de positionnements instables, d’une hétérogénéité constitutive.
Plus qu’une synthèse, qu’un syncrétisme, par ailleurs existant, c’est à un va-et-vient que nous sommes conviés. Ce va-et-vient, la créolité, s’appuie sur une identité flottante travaillée par le désir de l’autre et en même temps par le rejet de l’autre. Comme un caméléon, le Caribéen change des pans de son identité selon le contexte ou les exigences de la relation sans pour autant se renier. Son identité comporte des micro-identités qu’il peut recombiner à sa guise.
Il est identité non pas multiple, mais mobile, plastique pour précisément négocier le vivre de la diversité.
Il est carrefour des identités tour à tour refusées, assumées, revendiquées, camouflées, métamorphosées, exhibées dans un seul et même mouvement d’être.
Les pratiques s’entremêlent, se superposent, se juxtaposent, se combattent dans l’espace fluctuant de la société dite créole.
Ce processus de déperdition, d’acquisition, de négociation et pour finir d’affirmation en quête d’une congruence où l’autre devient un possible fonde, à mon avis, la diversité en marche dans notre monde caribéen. En marche car les préjugés sont encore tenaces et les blessures encore ouvertes.
Il est aussi en marche dans notre monde !
On y retrouve les mêmes ingrédients, les mêmes stratégies, les mêmes négociations, les mêmes complexités sous la bannière de l’hétérogénéité. Nord / Sud, Pays émergents, Pays riches, Pays pauvres, cultures dominantes, cultures dominées, dessinent la même cartographie du rapport à l’autre et souvent les mêmes incompréhensions. Le monde se mondialise et en même temps s’invente de nouvelles frontières. L’ ailleurs n’existe plus que dans la mythologie mais l’altérité résiste.
Il est difficile aujourd’hui comme hier, de sortir de soi pour habiter l’autre.
Napoléon héros pour les Français est le vaincu de Waterloo pour les Anglais et l’esclavagiste cynique pour les Antillais. Cette fétichisassions du moi collectif est l’obstacle majeur à l’intercompréhension.
C’est dans un tel contexte que se pose la question de la coopération culturelle décentralisée, vers de nouveaux espaces de solidarités.
Je voudrais revenir sur les mots « coopération » et « espaces ».
Derrière coopération, j’entends « mettre ensemble », « respect », « solidarité », « complémentarité », « relation ».
Derrière « espace », je vois une géographie, une économie, une culture et tous les lieux imprécis, mouvants, nomades qui sont souvent les laboratoires informels de l’avenir. Ça bouge là ! Ça fermente là ! Ça crée là ! Lieux de distorsions des acquis. Lieux de contestation du figé. Lieux de déconstruction et de reconstruction du lien et du sens. Lieux de combustion !
La question centrale de la coopération culturelle ouvre d’autres questions que je ne puis occulter.
Qu’est-ce qui peut nous relier ?
Qu’est-ce qui est non négociable ?
Qu’est-ce qui est négociable ?
Comment faire ?
Et, en premier lieu : pourquoi la coopération culturelle ?
À cette question, je réponds que le monde est en état d’urgence dans tous les domaines.
Le réchauffement de la planète, la flambée des prix du pétrole, les catastrophes naturelles, les tragédies du Rwanda, du Kosovo, du Tibet, les conflits où se heurtent musulmans et chrétiens, les effets pervers de la mondialisation, le sida, témoignent des dérives chaotiques d’un monde de plus en plus convulsionnaire et de plus en plus déhumanisé.
La délocalisation des entreprises signe l’injustice économique. On va là où la main d’oeuvre est moins chère sans se soucier de savoir pourquoi elle est moins chère, à quel prix d’humanité elle est moins chère. Au nom de quoi le même travail aurait un prix en Europe ou aux USA, un autre prix en Chine, en Inde ou en Afrique ? Cette discrimination, véritable apartheid salarial, garantit les surprofits des entreprises et de meilleures conditions de vie aux consommateurs des pays dits développés.
Pour une coopération équitable
La coopération équitable, dès lors, n’est pas un luxe mais une nécessité vitale pour tous. C’est le seul radeau de survie dont nous disposons actuellement.
Je vais à ce propos vous raconter l’anecdote suivante. Un avion vole emportant des passagers de troisième, seconde et première classe. Brusquement un terrible incendie se déclare. Informés par le commandant de bord, les passagers de la première classe s’écrient en chœur : ceci ne nous concerne pas, nous sommes en première classe !
C’est l’attitude aveugle, inconsciente et stupide des pays du G7 devant la grande pauvreté de la majeure partie du monde.
Nous sommes tous embarqués dans le même vaisseau, dans la même trajectoire, dans le même destin. Ou nous mourrons ensemble ou nous vivons ensemble Voici venu le temps des terriens après les leurres des états nations et les citoyennetés de circonstance. Comme dit une chanson : on ne choisit pas son lieu de naissance !
Le vieil universalisme l’avait proclamé mais il avait triché par cécité, par orgueil en méconnaissant une notion essentielle : la diversité !
Nous sommes tous comptables de tous et ceci nous impose aussi de respecter la diversité qui est le principe même de la vie. Ceux qui combattent la diversité combattent la vie elle-même !
Il nous faut donc refonder non pas l’universel uniformisant mais le diversel qui me semble être l’aboutissement logique et salutaire de la créolité. Je veux dire de la mise en commun non hiérarchisée des diversités.
Il nous faut inventer de nouveaux liens, une nouvelle religion de l’humain, une nouvelle philosophie de la relation.
D’abord postuler l’égalité sans laquelle aucun respect n’est possible. Ensuite postuler que les interdépendances obligent à des interrelations et à des interculturalités. Enfin, postuler que le monde est l’affaire de tous et pas seulement des puissances et des multinationales.
A propos d’interdépendances, je voudrais souligner combien les Etats les plus riches sont tributaires des autres, notamment en ce qui concerne les matières premières, la main d’oeuvre à bon marché, la santé etc. Imaginons le monde sans l’Afrique ! L’Europe s’effondrerait. Imaginons l’Afrique sans l’Europe ! Il me plaît de dire que le moindre clochard français est tributaire de la canne à sucre (richesse, d’autrefois), du pétrole (richesse d’aujourd’hui) et des ressources du monde entier.
La petite Guadeloupe (450.000 habitants) comme la Martinique, la Guyane et la Réunion, assure le rayonnement mondial de 60 millions de français dans le domaine du sport, des arts, du tourisme, des eaux territoriales, des ports et des aéroports, de la recherche et du commerce.
Refonder la relation c’est repérer ce qui est non négociable.
Le rapport dominant / dominé.
Le rapport d’exploitation.
Le rapport d’ignorance entretenue.
Le rapport de pitié.
Le rapport exotique.
Le rapport uniformisant.
Etc… Etc…
Cela les peuples l’ont exprimé, crié, hurlé de toutes leurs forces et cela continue. Souvent d’ailleurs leurs créations artistiques contemporaines ne sont rien d’autres que la mise en esthétique de leurs refus, de leurs contestations, de leurs affirmations. Ce sont des révoltes converties en musique, en littérature, etc…
Refonder la relation
On n’a retenu de Césaire, Senghor et Damas que le mot de négritude en oubliant la puissante revendication de la dignité pour tous, du respect pour tous, de la fraternité pour tous.
Refonder la relation suppose un changement radical au niveau de la perception de l’autre. C’est à négocier ce changement que nous devons nous atteler pour faire émerger un nouvel ordre mondial solidaire et tolérant.
Tant que l’on soutiendra des chefs d’états corrompus ;
Tant que l’on regardera les misères du monde comme un mal nécessaire en contribuant à les maintenir ou à les accroître ;
Tant que l’on s’enfermera dans un modèle unique de développement qui induit le gaspillage des ressources de la planète ;
Tant qu’on proposera comme seule réponse ce qu’il est convenu d’appeler l’humanitaire ;
Tant que les seules considérations économiques et financières feront la loi ;
Tant que les principes de justice, d’honnêteté, de respect n’auront pas cours ;
La coopération sera la coopération du loup et de l’agneau, du chasseur et du gibier, du lion et de la gazelle.
Qui dit coopération dit réciprocité !
Je me demande quelle coopération peut exister dans un monde où les Etats-Unis s’arrogent le droit de déverser des tonnes de bombes sur le Vietnam, de maintenir, des décennies durant, Cuba sous le régime de l’embargo, d’emprisonner un chef d’Etat (Noriéga), d’intervenir en Irak et de pendre le chef d’Etat. Tout cela sans que l’inverse ne soit même pas imaginable !
Je me demande quelle coopération peut exister dans un monde où, selon les dires d’un documentaire, la France, la Côte d’Ivoire et la Libye se seraient alliées pour éliminer Thomas Sankara de la scène politique au motif qu’il donnait le mauvais exemple !
Réciprocité vous dis-je !
C’est sans doute une utopie mais c’est un lieu commun que de dire que l’histoire a toujours avancé sur les épaules de l’utopie.
Une fois ceci admis, j’en viens au comment faire.
Je crois qu’il faut une révolution culturelle pour repenser les droits et les devoirs de l’homme, les droits et les devoirs des Etats, les droits et les devoirs des peuples, les droits et les devoirs des multinationales.
Je crois qu’il faut une révolution des imaginaires pour se projeter dans une fraternité respectueuse des diversités.
Je crois qu’il faut une révolution philosophique pour repenser la notion de développement.
Je crois qu’il faut une révolution des mentalités pour donner une chance à une nouvelle éthique de la relation.
L’homme n’est que ce qu’il pense. C’est donc au cœur de la pensée qu’il faut porter la révolution.
Et pour cela, éduquer, éduquer encore, éduquer toujours !
Faire comprendre que celui qui aide s’aide d’abord lui-même et pour parler clair, en aidant l’Afrique, l’Europe s’aide d’abord elle-même.
Je crois qu’il faut refondre les manuels scolaires dans ce sens.
Je crois qu’il faut revoir les programmes télévisés dans ce sens.
Je crois qu’il faut éduquer les journalistes dans ce sens.
Je crois qu’il faut, partout où l’éducation est en jeu, en débattre.
Vous l’avez compris, je plaide pour un nouveau discours, une nouvelle idéologie, une nouvelle utopie au service de nouveaux mécanismes de relations dans tous les domaines.
Je reconnais et je salue les efforts des associations, des collectivités et même des Etats, mais ils seront insuffisants tant que la philosophie qui sous-tend la relation ne sera pas revisitée. Comme on dit chez moi, cela revient à charroyer de l’eau dans un panier en osier.
Si j’ai parlé de révolution culturelle c’est que nous sommes ici pour promouvoir « Les arts de la coexistence » et les nouveaux espaces de solidarités.
Espaces idéologiques
Espaces économiques
Espaces culturels.
La stratégie du détour
Permettez-moi de m’en tenir aux espaces culturels.
J’émets l’hypothèse qu’il s’agit d’appliquer la stratégie du détour.
Comment, en effet, faire vivre autrement des espaces non soutenus par les pouvoirs publics ?
Comment, en effet, faire vivre autrement des espaces qui ne sont pas considérés comme essentiels ?
Comment faire vivre autrement des espaces livrés au débrouillardisme dans leur pays d’origine ?
Et surtout, comment faire vivre des espaces inégaux en jouant le jeu de la réciprocité ?
Cela nous amène à prendre en considération le problème du financement, celui du regard culturel sur la création de l’autre, celui de l’échange.
Je propose la création d’une Fondation financée par la France, l’Europe, les États Africains (ou autres) dont la mission serait de financer la coopération culturelle décentralisée.
Je propose la création de mécanismes de soutien aux pratiques artistiques et aux artistes impliqués dans des actions de coopérations. Pourquoi pas une Banque des artistes fonctionnant sur le modèle de la Banque des pauvres (micro-crédits). Vous me direz : ce ne sont là que des mots ! Cela se fait déjà par les instances officielles etc…
Je vous réponds que les mots sont aussi des leviers de l’utopie.
Je vous réponds également que les dites instances officielles ont souvent des lourdeurs administratives, des considérations politiques, des cadres idéologiques qui peuvent dénaturer leurs actions.
Au lieu d’être à l’écoute des peuples, elles ont tendance à vouloir imposer leur vision, leurs critères, leurs méthodes de manière quasi autarciques. C’est bien pourquoi, je parlais de pratique du détour.
Chez moi on dit « ou pa ka moun ki fen séparé manjé ! ». Ce que je convertis en : On ne peut confier la responsabilité de mettre en œuvre la coopération à des institutions qui ont des logiques de pouvoir.
Je réponds que l’heure est venue de sortir des actions ponctuelles pour mettre en place une politique concertée de la coopération décentralisée en mobilisant les collectivités et les entreprises.
Il n’est pas normal que les multinationales ne participent pas puissamment au financement des actions de coopération culturelle.
Il n’est pas normal que des œuvres africaines qui font la gloire des musées européens ne soient pas exposables en Afrique faute de musées dignes de ce nom ou de moyens de conservation.
Il n’est pas normal que le cinéma indépendant ne soit pas davantage soutenu.
À l’heure où la France semble opter pour l’immigration sélective, elle devrait se soucier de promouvoir le rayonnement artistique et culturel de l’Afrique en France.
Il est bel et bon de s’extasier devant le génie de tel ou tel artiste. Il ne faut cependant pas oublier que, trop souvent, les conditions élémentaires de la création lui font défaut.
Une politique de coopération ne peut se concevoir sans le soutenir l’enseignement artistique, les moyens de diffusion, les moyens de commercialisation et bien sûr les moyens de création.
En lieu et place des grandes messes, des opérations de prestige, je préfère une coopération structurante qui participe de manière durable au développement culturel et artistique.
La question des infrastructures est cruciale ! Elle mérite d’être prise en compte avec toute la gravité requise.
Permettez-moi, en guise de conclusion, de me demander que peuvent apporter l’Afrique, l’Amérique Latine, la Caraïbe à l’Europe, le pauvre au riche, le dit sous-développé au dit développé.
Terrible question qui, si elle demeure sans réponse condamne le principe même de l’échange.
Ma réponse est la suivante :
– Le sens et la conscience de l’égalité et de la diversité.
– La confrontation avec une approche différente de l’œuvre d’art et des pratiques artistiques.
– Un enrichissement et un élargissement des imaginaires.
– Une complémentarité.
– Une lecture plus complexe de l’humain
Et peut-être une revitalisation d’elle-même.
Tels me semblent être les enjeux de toutes les interculturalités bien comprises.
Nul homme n’est une île au-dedans de lui-même disait John Donne. Il est temps de mettre en pratique cette vérité à l’échelle des peuples et des cultures. Le XXIème siècle nous y invite du fait même du développement des technologies, des réseaux et des circulations.
Un grand danger guette le monde : celui d’une occidentalisation généralisée. Un grand danger guette les imaginaires : celui d’une américanisation forcenée. Un grand danger guette les cultures : celui du mercantilisme dans un monde esclave de la rentabilité et du profit.
« Si la diversité biologique est une condition nécessaire à la vie humaine, la diversité culturelle est une condition nécessaire à la liberté » a dit Jésus Diaz.
Je ne me suis qu’en apparence éloigné de la créolité comme carrefour des diversités.
En réalité, la coopération culturelle ne peut œuvrer sans prise de sens. Le sens, selon moi, réside dans la conscience des possibles créolités à l’œuvre dans le monde. Autrement dit, de la mise en commun des diversités du monde au service de tout le genre humain. Les croisements, les métissages, les échos et parfois même les oppositions ont l’immense mérite de faire sauter les verrous des frontières et de faire de la culture un nomadisme signifiant et vivifiant.
« Peu m’importe ce que deviennent les gloires et les neiges, je veux savoir où se rejoignent, après la mort, les hirondelles » a écrit Julio Cortazar. C’est beau mais il y a une erreur que je m’empresse de corriger.
Je veux savoir où se rejoignent, dans la vie, les hirondelles !

Biarritz, Le 28 Novembre 2007///Article N° : 7170

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