La Côte d’Ivoire au 33e Salon du Livre de Paris (deuxième partie) :

De l'édition ivoirienne aux lecteurs du monde entier

Entretien de Raphaël Thierry avec les organisateurs et éditeurs du stand de la Côte d'Ivoire 2/2.

Comme nous avons déjà pu le souligner (1), l’édition 2013 du Salon du livre de Paris a été riche d’enseignements concernant les mutations actuelles des économies africaines du livre. Si les productions nationales sont encore assez peu représentées à l’étranger, de nouvelles dynamiques voient désormais le jour, dépassant de loin les traditionnelles frontières de la francophonie, du monde anglophone, etc. Au cœur des enjeux actuels du livre africain, la diffusion et la distribution occupent une place centrale, renforcée par le développement des nouveaux outils numériques et l’émergence d’opérateurs, jusqu’il y a peu, absents du paysage éditorial africain.

À la suite de ma discussion avec les organisateurs et éditeurs du stand de la Côte d’Ivoire au SDL, notre échange s’est ainsi logiquement poursuivi autour des questions de diffusion et de promotion des productions ivoiriennes. Cela a été l’occasion d’écouter les intéressés défendre leur travail et plus encore, le projet qui soutient leurs catalogues et le choix des genres édités.
Avant de laisser la parole aux intéressés, j’aimerais évoquer une rencontre symbolique, qui m’a beaucoup marqué au cours des quatre journées du salon. Durant la table ronde consacrée à la diffusion et la distribution du livre en Côte d’Ivoire, Henri N’Koumo (qui modérait la discussion) s’est soudain interrompu pour aller saluer Christiane Yandé Diop, la Directrice des éditions Présence Africaine. Il y a sans doute lieu de rappeler qu’en 1949, les éditions Présence Africaine inauguraient leur catalogue avec la réédition de La Philosophie bantoue de Placide Tempels, édité quelques années plus tôt chez un éditeur d’Elisabethville, au Congo belge (2). Ce faisant, la jeune maison d’édition s’appropriait une place littéraire que le colonialisme européen avait jusqu’alors largement refusée à l’Afrique. S’en suivra le formidable essor intellectuel que l’on connaît (3).
C’est précisément cette transmission que je retiendrai de la rencontre entre Christiane Yandé Diop et Henri N’Koumo. Près de soixante-dix ans après, l’édition africaine affirme en effet une nouvelle « présence africaine » à Paris. Il s’agit ainsi, pour les éditeurs, de faire connaître d’autres lieux de promotion des littératures africaines. Il est aussi question pour ces derniers de rappeler que nous avons toujours la possibilité de mieux nous connaître, à travers la diversité des livres…
J’aurais souhaité aborder avec vous la question de diffusion et de la distribution de vos ouvrages. Comment et avec quels moyens avez-vous pu acheminer tous ces livres au Salon de Paris ?
Lucien Agbia (Commissaire général du Salon international du livre africain) :
Chaque année, le principe est que, lorsqu’il vient au salon du livre, chaque éditeur amène avec lui un certain nombre d’ouvrages qui sont acheminés vers Paris et confiés au principal libraire de Côte d’Ivoire (Librairie de France Groupe), qui en assure la vente sur place. En même temps, cela sert de vitrine pour montrer la production ivoirienne à tous les visiteurs du stand.

Salon du livre 2013 – Bcdlabel – Stand Côte… par bjl1
Je profite aussi de la présence de plusieurs éditeurs pour en savoir un peu plus au sujet des moyens mis en œuvre pour la diffusion des ouvrages, en Côte d’Ivoire, à l’étranger…
Inès Kouakou (cercle éditions) :
en côte d’ivoire c’est nous-mêmes qui distribuons nos livres. Au Mali, au Burkina et au Sénégal nous diffusons également par nous-mêmes. Au Bénin, nous avons recours à des services de cars qui relient les différentes capitales. Il y a par exemple des cars qui vont de Cotonou à Abidjan, nous nous entendons alors en général avec les libraires, et quand nous avons des « commandes fermes », nous leur amenons des colis par ce moyen d’acheminement. Quand il s’agit de règlements importants, ils peuvent en général nous faire des virements, mais quand ce n’est pas important ils peuvent nous transférer l’argent.
Mical Dréhi-Lorougnon (Edilis) : La diffusion des livres pose problème en Afrique. Dès le début de mon travail dans l’édition (dans les années 1975), j’ai eu à collaborer avec les libraires de la sous-région. À ce moment-là, et comme vous ne pouvez pas faire des voyages réguliers pour leur rendre visite, vous n’êtes pas payés systématiquement. Ce problème est d’autant plus important que, lorsque les ouvrages ont été vendus et que vous n’avez pas reçu l’argent, vous êtes dans l’obligation de payer les droits d’auteur ! Les expériences n’ayant pas toujours été heureuses, actuellement, pour ma part, je préfère garder les livres dans le stock. Cela a l’avantage de pouvoir montrer le stock physique aux auteurs quand ils le demandent ! Je fais donc mon travail avec les librairies de la place et, quand vraiment quelqu’un veut un livre, il m’écrit et je le lui envoie. Il existe peut-être un manque d’informations sur la diffusion, mais il y a également un problème d’éthique. Lorsqu’un libraire prend le stock d’un éditeur qui consent une remise, il faut un compte-rendu pour l’état du stock et les renseignements sur la réception du public. C’est vraiment cela le problème. Je pourrais vous donner des exemples de nouvelles structures de diffusion qui ont pris récemment contact avec nous pour nous proposer leurs services. Nous leur avons fait confiance et remis notre catalogue ainsi que tous les livres qu’ils ont demandé. Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons plus entendu parler d’eux… Ce sont autant de problèmes. Il y a beaucoup de pertes à cause de telles manières de travailler…
Fidèle Diomandé (Vallesse Éditions) : Je pense que nous avons tous à peu près les mêmes problèmes. Et c’est pour cette raison que les associations comme Afrilivres (4), qui essaient de réfléchir à une méthode pour pallier ces différents problèmes sont importantes. La distribution est un réel problème ; surtout quand on est une jeune maison d’édition et qu’on n’a pas suffisamment de moyens. Voyez, si le peu de stocks dont nous disposons doit être dispersé sans retour consistant, alors la gestion se complique. Nous avons presque tous fait les mêmes expériences. Par ailleurs, pour des questions de coût, nous ne pouvons pas faire un voyage systématique pour effectuer un inventaire des ventes des livres dans les autres pays ! Là est le problème ! Nous sommes donc obligés de faire confiance et d’attendre des retours qui ne viennent presque jamais ; par conséquent, nous sommes parfois bien obligés d’arrêter les collaborations. Mais est-ce pour autant qu’il faut arrêter la distribution nos ouvrages ? Il y a peu, j’étais au Salon du livre de Ouagadougou (FILO) (5)où j’ai pris attache avec des professionnels en essayant de réaliser des ventes fermes ; mais l‘expérience montre bien que ce n’est pas chose aisée pour nos interlocuteurs. Alors, nous ne pouvons que bâtir l’espoir de trouver des libraires sérieux, avec qui pouvons réellement travailler… J’étais également à Cotonou ; nous avons commencé à travailler avec une librairie là-bas ; mais on retient que la part la plus importante de notre chiffre d’affaires est réalisée en Côte d’Ivoire. Nous travaillons avec Edipresse (6), qui est un distributeur, et la Librairie de France (qui a plus d’une dizaine de points de vente sur l’étendue du territoire) (7) ; il y a aussi les autres librairies, avec qui nous travaillons directement. Nous sommes suffisamment présents sur toute l’étendue la Côte d’Ivoire.
Olvis Dabley, vous êtes en relation avec une structure de diffusion internationale. Serait-il possible d’en connaître un peu plus au sujet de cette expérience ?
Olvis Dabley (Olvis Dabley Agency) (8):
La question de la distribution du livre d’Afrique vers l’étranger, ou même de l’Afrique vers l’Afrique, a de tout temps constitué un problème vital. Quand vous fabriquez, par exemple, un livre à Abidjan et que vous voulez le faire distribuer au Mali, vous êtes obligé, si vous voulez vous assurer d’un réseau qui fonctionne bien, de passer par la France. Et cela n’est pas forcément moins onéreux face à un exercice déjà périlleux ! En tous les cas, l’expérience montre qu’il est bien plus problématique d’être distribué de l’Afrique vers l’Afrique. En cela, lorsque vous êtes un modeste éditeur africain, la distribution représente une charge très lourde. Surtout si vous voulez affronter un marché très important comme l’Europe, cela exigerait de produire peut-être 100 000 ou 200 000 livres… Cela n’est pas possible ! On est donc forcé de rester assez modeste, et comme cela était exprimé tout à l’heure, il faut aller progressivement. En ce qui nous concerne aux éditions Olvis Dabley Agency, nous pensons que tout est question de contacts. Nous avons d’ailleurs le même diffuseur que Dramane Boaré (ndlr : Les Classiques ivoiriens), éditeur beaucoup plus affirmé et « costaud » que nous autres. Pour nous, ce n’était pas très compliqué : cela fait environ treize ans que je suis régulièrement en Europe, à travers les festivals, les salons, etc. et dans le domaine, je commence à connaître un certain nombre de personnes. En publiant ce livre (ndlr : Côte d’Ivoire, On va où là ? T1 et T2), eu égard au contenu et au genre, en rapport avec nos objectifs, nous nous sommes dit « il faut qu’il soit distribué ici ». La zone qui m’intéresse est la Suisse, la France et la Belgique. Le diffuseur en question, L’Oiseau Indigo (9), est une petite maison qui est assez offensive et très présente dans les grands rendez-vous. Ils ont donc été intéressés par le produit et nous avons signé un accord. Depuis lors, ils ont une quantité de livres que j’exporte moi-même (c’est-à-dire que je me déplace avec cette quantité) lorsque je viens en France. Je livre L’Oiseau Indigo, qui prennent ensuite sur eux de faire leur dispatching. Indépendamment de cela, comme je suis moi-même régulièrement présent à des festivals et salons, je pars avec mes livres. Mais évidemment, on ne peut alors emporter qu’une petite quantité que l’on peut maîtriser et mettre dans ses valises ! On ne peut donc pas faire, par exemple, comme cette grosse maison de distribution française-là, qui est à même d’exporter 100 000 ou 200 000 livres. C’est un véritable problème. De ce point de vue, je tire mon chapeau au ministère de la Culture et de la Francophonie de Côte d’Ivoire, qui veut bien donner leur chance aux éditeurs ivoiriens à travers un forum comme celui-ci (ndlr : le Salon du livre de Paris). Il est certain que cela coûte de l’argent et que les éditeurs mettent la main à la poche, mais je pense que c’est quand même une opportunité. Bien sûr, on pourra ensuite chacun faire ses comptes, mais je pense que c’est une opportunité, car il s’agit de fédérer à la fois les titres, les contenus, etc. pour présenter une offre artistique assez variée en un seul endroit, en une seule occasion. De ce point de vue-là, c’est très intéressant. Mais si je devais faire un « appel », ce serait qu’à la longue, le gouvernement s’engage encore plus. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Si le gouvernement souhaite que des acteurs du livre soient présents à des événements comme celui-ci, il faut qu’il prenne alors sur lui, longtemps à l’avance, de passer commande. Je pense qu’il faudrait que ce soit le gouvernement qui passe commande aux éditeurs. Pour le moment, de quels moyens disposent les éditeurs pour leur survie si ce n’est le livre scolaire ? Mais en dehors de cela ? Quand on se rend à un salon comme celui-ci, c’est beaucoup plus, à mon avis, pour vendre l’image du pays, qui y a le plus à gagner. Je pense donc qu’il faut que le gouvernement constitue un fonds éditorial sur commande auprès des éditeurs, et ce serait ce fonds-là qui pourrait circuler sur une année ou deux, à travers différents événements. Cela pourrait être intéressant et permettre aux éditeurs de prendre des contacts avec d’autres professionnels, etc. C’est un peu le cas à ce salon de Paris, mais ils viennent par leurs propres moyens. À la longue il faudrait qu’il y ait une prise en charge totalement affichée, comme cela peut être le cas ailleurs. Cela permettrait de régler, au moins partiellement, le problème de la diffusion.
J’ai entendu quelqu’un réagir hier dans le cadre d’une table ronde professionnelle en affirmant que la diffusion est, certes, importante à l’étranger, mais seulement à partir du moment où elle était déjà assise sur place. Le marché du Nord, et le marché français en particulier, sont-ils vraiment essentiels pour vous ou bien viennent-ils dans un second temps ?
Mical Dréhi-Lorougnon :
Le marché du Nord est essentiel. Nous parlons français et la France, pour nous, est un marché que nous voulons investiguer. Mais nous avons aussi comme l’impression que ce marché est seulement réservé aux éditeurs français. Le marché français devrait être ouvert. Nous avons par exemple des ouvrages que nous souhaitons promouvoir en venant chercher des soutiens en France, afin que les livres puissent être – notamment – présents dans les bibliothèques. L’enjeu serait que nos livres soient présents dans les bibliothèques en France et que la qualité de nos ouvrages soit appréciée par ceux qui font les dotations des bibliothèques de France, d’Afrique et d’ailleurs. Dans une telle perspective, nous pourrions envoyer des lots d’ouvrages d’un pays à l’autre. C’est d’ailleurs un des constats que nous avons fait au cours de la rencontre que nous avons eue avec Afrilivres et l’Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants (10) ; cette rencontre constitue à mon avis une réunion tout à fait déterminante. La vulgarisation des bibliothèques et leur dotation gratuite sont un challenge à relever pour l’avenir du livre. Nous pourrions avoir la possibilité d’avoir des partenaires français (éditeurs, libraires, etc.) qui prennent en charge le livre et entreprennent des actions pour que le locuteur français puisse avoir envie de lire, aussi, des ouvrages que l’on écrit en français et qui véhiculent la pensée africaine, permettant ainsi une ouverture d’esprit pour la connaissance et l’acceptation de l’Autre dans ce village planétaire. Nous sommes francophones ! Je dis que le français est un avantage pour nous. Je l’affirme : malgré nos quatre-vingt-dix langues et plus, le français reste un avantage. Cela nous permet par exemple de communiquer entre nous, ivoiriens, africains n’est-ce pas ? Quand nous publions des ouvrages dans nos langues, nous les éditons en bilingue (français – langue maternelle) pour que celui qui n’a, par exemple, que le français comme langue maternelle puisse se dire « Ah, attention ! Voilà ce que cela veut dire ! »
La France représenterait-elle aussi un marché potentiel pour l’édition en langues nationales ?
Mical Dréhi-Lorougnon :
Oui ! Il y a un marché potentiel ! Une langue, c’est un choix que vous faites, et vous l’apprenez. Un Français peut dire « je vais apprendre une langue ivoirienne », mais il faut alors qu’il ait le matériel nécessaire, le support. C’est pour cela que je n’ai pas attendu que nous ayons un lectorat pour faire des livres. On peut bien se dire « je veux apprendre telle langue, mais je n’ai pas de documents ». Nous avons pris des risques ! Et c’est payant maintenant quand nous voyons l’intérêt que suscitent nos documents (syllabaires, ouvrages à thème, roman, manuels). Je pourrais vous donner cet exemple : lors d’une exposition de livres, un enfant, en voyant le Syllabaire mahou, est allé voir sa maman et lui a dit « Maman ! Il y a un syllabaire mahou ! Maman, on dit bien que nous sommes Mahous ? Je veux avoir ce syllabaire ! » La maman a tout essayé pour dissuader l’enfant : « je n’ai pas pris d’argent avec moi, etc. », mais rien n’y a fait ! Le petit voulait son syllabaire et il est reparti avec ! Et c’est ainsi qu’un enfant de huit à dix ans s’est intéressé à un de nos ouvrages. C’est pour cela que je disque les enfants nous interpellent. Ils pensent qu’il y a un héritage qu’on leur refuse. C’est aussi leur héritage !
Maintenant, ouvrir la France aux langues maternelles ivoiriennes, d’accord ! En France, il y a plusieurs langues, n’est-ce-pas ? Le français est aussi un avantage pour tous les Français ! Mais il y a le breton, le corse… il y a de nombreuses langues ! Et c’est ce qui me plaît en France. Je me souviens bien, il y a des années, quand j’étais encore une jeune lycéenne, d’un de mes professeurs qui était breton. Périodiquement, il y avait des fêtes et les Bretons se réunissaient tous. Nous qui n’étions pas bretons, nous allions aussi y assister. Plus tard, lorsque je me suis intéressée aux langues, je me suis notamment intéressée à cette langue-là, à sa culture, etc. Tout cela, c’est de la valeur ajoutée ! Chaque langue est une culture ! C’est aussi pour cela que je disais que nous sommes dans un village planétaire. Le français qui va parler au moins six ou dix langues ivoiriennes, africaines ou autres, c’est quelqu’un qui se sentira à l’aise partout ! En voulant apprendre la langue de l’autre, la personne développe une structure d’esprit qui n’est plus exclusive. C’est très important ! Nous avons besoin de nous aimer les uns les autres. C’est indispensable, pour que la vie s’allonge ! Lorsque quelqu’un vit tout à fait replié sur lui-même, il ressent tout ce qu’il y a comme problèmes de façon dramatique. Une ouverture à une langue donne déjà une façon de penser qui « va vers l’autre », et c’est très important. Donc, pour revenir à votre question, pour ma part, j’apprendrais bien le breton, et je peux d’ailleurs l’apprendre. Actuellement je suis en train d’apprendre les langues mwan, wan, gban et d’organiser une caravane de langues dans certains établissements. Je mets d’abord en évidence les partenaires directs, c’est-à-dire les agents qui travaillent avec moi à partir de ce principe : « Tu parles une langue, je me dois donc d’apprendre cette langue ». C’est ce que nous faisons en ce moment, et nous avons vu que cela détend l’atmosphère. On se sent plus concerné par ce que nous sommes en train de faire. C’est une expérience fantastique que je vis cette année, et je trouve que l’on a fait assez de bruit autour de la question de « nos langues sont nécessaires ». Maintenant, il faut les apprendre, les parler et les écrire ! Cela est possible, puisque l’alphabet des langues ivoiriennes existe.
Il y a donc l’ouverture au monde par les langues, mais aussi l’ouverture au monde par les genres. En France, la bande dessinée, si ce n’est pas le genre qui se vend le plus, est en tout cas un de ceux qui ont le plus de succès. Néanmoins, dans beaucoup de pays d’Afrique, la bande dessinée est encore un genre en retrait « commercialement »… Je m’interroge d’ailleurs quant à la présence d’une édition de jeunesse très développée en Côte d’Ivoire, mais d’une faible représentation de la bande dessinée au sein de l’édition locale… J’ai entendu hier Ludovic Kouakou Yao évoquer un projet de bandes dessinées en langues ivoiriennes : les langues nationales peuvent-elles être un levier de diffusion de la bande dessinée ?
Olvis Dabley :
Absolument. Je l’affirme : la bande dessinée est un genre littéraire. C’est aussi une expression artistique. On le sait, c’est un genre qui est à cheval entre le cinéma et la littérature ; un genre qui se traduit par l’image. Or, l’image est une expression culturelle caractéristique de l’Afrique, continent qui possède une tradition orale. D’où un lien systématique entre la bande dessinée et les cultures africaines. Comme vous l’avez dit, malheureusement, cela ne va pas de pair avec un pan commercial. Et cela peut se comprendre. En effet, l’histoire de la bande dessinée est plus ou moins récente en Afrique. Elle y a été largement promue par le biais des religieux. Et c’est de là qu’elle est rentrée plus facilement dans les mœurs des populations. Car à un certain moment, la bande dessinée a été difficilement digeste en Afrique, surtout quand elle traite d’histoires de fiction ou d’imaginaire. On a toujours relégué la BD à un genre littéraire « contre éducatif ». À l’époque, nos aînés et nos parents nous l’interdisaient, car dans l’imagerie populaire, un enfant qui lit de la bande dessinée était voué à devenir un voyou ! Pour lire donc des BD, certains jeunes devaient se cacher ! Je pense que, pour ce qui est de la Côte d’Ivoire, c’est vers la fin des années soixante-dix/quatre-vingt, que l’on a commencé à développer des personnages de BD (Zézé, Moussa, etc.) dans des publications de presse comme Frat-Mat ou Ivoire Dimanche. Les lecteurs se sont finalement approprié ces personnages, et à travers eux le genre. Justement, ces derniers permettaient d’exprimer des choses que nous vivions au quotidien. À partir de ce moment-là, je pense que si l’édition s’était approprié la bande dessinée comme genre et que la promotion avait été faite comme une offre commerciale véritable, il y aurait eu des chances qu’elle se confirme un marché, et donc soit viable pour les éditeurs. Malheureusement, et mes paires conviendront avec moi, que lorsque l’on exerce un métier, certes il y a toujours un peu de passion au départ, mais à l’évidence, il faut pouvoir en vivre ! Donc, en tant qu’opérateur économique, si je dois éditer des livres pour faire plaisir à un auteur, ou peut-être à moi-même, après-demain, je risque de mettre la clé sous le paillasson ! C’est pourquoi, je comprends mes paires qui préfèrent privilégier le livre scolaire, car ici au moins on peut être assuré que chaque année l’État passe commande. Or, pour les éditeurs libres, ce marché-là n’existe pas et pour tourner, c’est la croix et la bannière ! En fait, pendant longtemps, l’édition africaine de bande dessinée a reposé sur les subsides des institutions et autres organisations d’aide au développement. Par exemple l’OMS, la BAD, la Banque Mondiale, l’Union Européenne… Quand ils ont envie de lancer des campagnes de sensibilisation, c’est là que l’on commande des ouvrages qui utilisent la bande dessinée.
Ce qui pose aussi la question de la liberté d’expression, puisque l’éditeur se retrouve alors dans un canevas !
Olvis Dabley :
Oui, c’est certain ! À un certain moment, effectivement, on se retrouve dans des canevas et nous avons déploré cela… mais en même temps, il faut comprendre la situation. C’est pourquoi, il faut se prendre en charge du mieux que faire se peut. C’est aussi pour cela que j’ai toujours loué l’initiative du journal Gbich ! (11) qui a réussi à fédérer des talents et à se prendre en charge du point de vue fonctionnel ! C’est à ce moment-là que les artistes peuvent véritablement s’exprimer, parce qu’ils ont un « canard » qui leur est propre et ils peuvent en même temps, à force de publier des histoires et des séries, produire des albums. C’est comme ça que nous avons réussi en Côte d’Ivoire à donner ses lettres de noblesse à la bande dessinée. Gbich ! naissait à peine, que nous avons monté le festival de la bande dessinée (ndlr : « Coco Bulles ») (12). Comme je le disais la dernière fois, quand on parle d’un festival, normalement, c’est parce que le marché a suffisamment fait la preuve de sa vitalité. Nous, nous avons fait l’inverse : c’est-à-dire que l’on a créé le festival pour pouvoir créer le marché. Et quand les gens entendaient parler du festival, qu’ils entendaient parler de bandes dessinées, et qu’à côté de cela, il y avait un journal comme Gbich ! on a ensuite pu commencer à extraire des séries comme Cauphy Gombo, Tommy Lapoasse, pour en faire des petits albums avec des formats souples. À partir de ce moment-là, les gens ont commencé à consommer des BD !
Je pense que nous avons intérêt à faire la promotion de la bande dessinée en tant que genre littéraire. De ce point de vue, en plus du festival « Coco Bulles » qui est une initiative privée, il faudrait que le gouvernement (par exemple à travers le salon du livre qui est soutenu par le Ministère) s’approprie le genre. Nous avons expliqué cela au Ministre, qui s’est d’ailleurs montré très réceptif en juin dernier. Nous étions alors ensemble à Genève et nous nous sommes parlé à cette occasion. Nous avons souligné l’existence de notre festival de bande dessinée, au moment où l’on crée un salon du livre avec des appuis institutionnels puissants. Il serait à mon avis triste que le « Coco Bulles » soit en berne, tandis que l’on parle de livre sans que la bande dessinée ne soit représentée… Il serait par contre significatif que l’on appelle tous les éditeurs du domaine et qu’on puisse leur dire : « il y a un salon qui existe, c’est une volonté politique, et l’on veut que tous ceux et celles qui sont des acteurs du livre viennent, et notamment en ce qui concerne la bande dessinée, et que vous proposiez un format aux gens ». Je suis convaincu que, s’agissant d’une décision des pouvoirs publics, il y aura des médias derrière l’événement. Et vous allez voir que le public – qui ne manque pas – va alors adhérer davantage, et le marché va commencer à se libérer ! D’autant plus que l’on ne vend pas cher la BD en Côte d’Ivoire et en Afrique. Ce n’est pas comme ici, en France, où vous trouvez des BD à quinze ou vingt euros. Chez nous, pour à peine deux euros (1000, 1 500 francs CFA), vous avez une bande dessinée ! Du point de vue de l’accessibilité financière, le problème ne se pose donc pas et du point de vue du contenu, nous sommes proches des besoins des gens. Ce qu’il faut maintenant, c’est médiatiser et mettre la volonté politique derrière. De ce point de vue, je fais un « appel du pied » au Ministre et j’affirme qu’il faut que le salon du livre d’Abidjan s’approprie la bande dessinée. Comme vous pouvez le voir, ici au Salon du livre de Paris, la plupart des éditeurs présents ont un petit pavillon ou une petite annexe dédiés à la BD. Et encore ! Si vous vous rendez au Salon du livre et de la presse de Genève, là-bas il y a même un village dédié à l’intérieur du salon ! À l’heure même où je vous parle, nous sommes en train de travailler sur une dimension africaine de ce salon-là, par rapport à la bande dessinée. Je pense donc que les gens qui sont des « leviers » de la production BD en occident prennent conscience qu’il s’agit d’un domaine préférentiel. Ce n’est alors pas à nous qui, d’une part, avons une tradition orale et qui nous exprimons beaucoup par l’image d’autre part, de ne pas favoriser cela ! C’est donc à nous de promouvoir le genre, mais il revient également aux appuis gouvernementaux de se faire encore plus présents. Je pense que si c’est le cas, vous allez voir que les choses vont se passer sans problème. Il y a du public pour cela.
Vous évoquez le Salon du livre et de la presse de Genève, qui se tiendra prochainement (ndlr : qui s’est tenu début mai) (13) : quelles sont vos prochaines perspectives éditoriales ?
Fidèle Diomandé :
Au titre des projets, nous avons le lancement, avant la fin de l’année 2013, d’une collection de littérature générale appelée « Yenian » (qui se traduit par « Regardons » en une des langues locales) ; elle traite de faits de société avec en filigrane une histoire d’amour. Il y a déjà trois titres qui sont prêts. Nous venons de bénéficier d’un appui de l’Institut français qui porte sur les droits de cession pour un des titres de cette collection. Il s’agit d’un ouvrage des éditions L’Harmattan. Une autre collection de littérature de jeunesse « Lire pour demain » est en préparation ; les manuscrits sont déjà là et nous envisageons de pouvoir sortir les livres courant 2014. Il faut noter que nous avions initié en 2007 un concours littéraire que nous avions intitulé « Les Manuscrits D’Or » qui avait le double objectif de déceler de nouveaux de nouveaux talents et d’occuper sainement la jeunesse. Nous avons dû mettre en berne ce projet après trois éditions pour des questions de sponsoring. En ce moment, nous réfléchissons sur une autre alternative (sans doute un peu plus légère que celle que nous avions choisie) pour relancer le projet porté par des objectifs nobles. En effet, ce concours s’adresse à des jeunes gens entre quinze et trente-cinq ans qui n’ont jamais été édités. Les lauréats voient ensuite l’édition de leurs textes en un ouvrage collectif. Nous faisons remarquer au passage que les éditions passées ont eu beaucoup de succès, suscitant beaucoup d’espoir chez la cible.
Nous n’oublions toutefois pas que la survie d’une maison d’édition en Afrique tient au scolaire. Aussi, Les éditions Vallesse travaillent-elles à un projet de parascolaire. Nous profitons de notre présence en France pour rencontrer des investisseurs, en vue d’éventuels partenariats.
Mical Dréhi-Lorougnon : Aux éditions Edilis, nous faisons de la littérature générale, des ouvrages pour enfants, des ouvrages pour adultes, des ouvrages scolaires, des essais, des ouvrages d’art et ainsi de suite… mais pour ce qui est, par exemple, des langues ivoiriennes, nous avons actuellement traduit des manuscrits et nous avons près de cinquante titres prêts ; des titres qui peuvent être édités en bilingue (français, plus une langue locale).
Il se trouve que nous n’avons pas encore les moyens pour lancer toutesles publications. Nous avons par exemple commencé avec Les confidences de Médor (14) : on a traduit ce texte en vingt langues (en version bilingue donc), et nous avons pu publier trois titres, à savoir, français-senoufo, français-dioula et français-baoulé. Les dix-sept autres titres sont des manuscrits en attente. Il suffirait tout simplement que l’on ait une aide, alors tous les titres pourraient être publiés.
Inès Kouakou : Nos projets pour cette fin d’année concernent le lancement d’une collection professionnelle. Il s’agit de fascicules qui seront écrits par un expert-comptable d’ici au mois de septembre. Les premiers fascicules sont là, sur place, à Paris. Nous avons aussi l’intention de lancer une collection d’ouvrages pour enfants et nous avons projet de le faire avec Michèle Tanon Lora, qui pourra, je l’espère, inaugurer cette collection pour cette année 2013.
Olvis Dabley : De notre côté, il y a beaucoup de projets en ce moment. Notre principale réflexion du moment est comment « vulgariser » ces deux titres que vous voyez-là (ndlr : Côte d’Ivoire, on Va Où Là ?), en Côte d’Ivoire. À juste titre, nous sommes en train de travailler au projet d’une exposition itinérante qui accompagnera le livre et qui le rapprochera du public. Et puis, à côté de cela, nous sommes en train d’envisager de produire un documentaire qui fera un lien entre le livre, les acteurs, et leur regard sur l’actualité politique. Ce documentaire devrait à terme – ce qui n’est pas courant dans le métier – permettre d’écouter les dessinateurs parler et commenter leur travail en rapport avec l’actualité. Mais évidemment, tout cela nécessite des moyens, que nous sommes en train de rechercher. Lorsqu’ils seront acquis, nous allons le faire.
Concernant l’exposition, c’est un projet sur lequel nous sommes déjà suffisamment avancés. Enfin, nous sommes en train de réfléchir à la remise en activité (j’allais dire « à la renaissance ») du festival de la bande dessinée « Coco Bulles ». Nous pensons que si nos échanges avancent comme nous l’espérons avec le Ministère, on verra alors s’il faut maintenir le festival en tant qu’initiative privée en annexe du Salon du livre africain ou s’il faut tout simplement l’intégrer au Salon. Je pense que c’est comme cela que l’on arrivera à valoriser les acquis. De ce point de vue-là, nous gardons une oreille attentive et si les choses se mettent en place, on reverra bientôt « Coco Bulles », et qui plus est dans le domaine qui lui est propre, c’est-à-dire le secteur du livre.
Entretien réalisé le 25 mars 2013 au Salon du livre de Paris.
Cet entretien est proposé dans le cadre du [dossier consacré à l’édition africaine au 33e Salon du livre de Paris] réalisé par Amande REBOUL et Raphaël THIERRY.

1. [cf. « 33e Salon du livre de Paris : l’édition africaine du centre vers les « marges » » par Amande Reboul et Raphaël Thierry]
2. [cf. « L’Essor du Congo, pionnier de l’édition africaine (1928-1960) » par Raphaël Thierry]
3. [cf. « Cinquantenaire du premier congrès des écrivains et artistes noirs » par Ayoko Mensah]
4. [cf. « Participation d’Afrilivres au 10e Salon africain de Genève (1er au 5 mai 2013) »]
5. [cf. « Filo 2012 : le livre en fête à Ouagadougou »]
6. [http://www.presstalis.fr/editeurs/export/Infosmarches/FicheMarcheCoteIvoire11.pdf]
7. http://www.librairesfrancophones.org/cote-d-ivoire/item/205-librairie-de-france.html]
8. [http://www.loiseauindigo.fr/?page_id=3358]
9. [cf. « 33e Salon du livre de Paris : l’Oiseau Indigo prend son envol » par Amande Reboul et Raphaël Thierry]
10. [Assises internationales de l’édition indépendante – Atelier 2 / « Le don de livres : un système à repenser ? »]
11. [cf. « Il faut boucler Gbich !« ]
12. [cf. Coco Bulles est le porte-flambeau qui nous a apporté la reconnaissance internationale entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Olvis Dabley (accès abonnés)]
13. [http://www.salondulivre.ch/fr/salon-africain/info-0-17547]
14. [http://www.afrilivres.net/fiche_livre.php?l=6439&c=8]
///Article N° : 11574

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