La culture de l’ethnisme, Une culture de mort…

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Journaliste au  » Nouvel Afrique Asie « , auteur de  » Rwanda 1994, un génocide français « ,* Mehdi Ba, s’insurge contre ceux qui divisent et qui ramènent toujours la question des Grands Lacs à la question ethnique.

 » Depuis le début du 20ème siècle, la culture du Rwanda et du Burundi est très marquée par ce que les colonisateurs – notamment dans les milieux catholiques belges – ont  » distillé « . A savoir, on a fait passer une pseudo-culture démocratique : une espèce de  » démocratie majoritaire  » qui faisait que les peuples étaient vraiment imprégnés de ce sentiment identitaire, qui s’exacerbait et qui faisait que l’antagonisme devenait tellement violent… qu’à l’arrivée, il ne pouvait plus y avoir de réponses que par la violence.
Maintenant, il faut voir… Quand le génocide a commencé au Rwanda, on aurait pu craindre que de la même manière, ça s’embrase au Burundi. Mais là-bas, ils ont trouvé un moyen de désamorcer la chose. Il y a un livre dans lequel M. Ould Abdallah (envoyé de l’ONU) s’exprime un peu sur ces questions et explique comment les Burundais et lui, au moment où le génocide a démarré au Rwanda, se sont efforcés de calmer les esprits. Dans l’avion, abattu le 6 avril, il y avait aussi le président hutu du Burundi. Je pense que c’est intéressant de voir qu’on peut toujours éviter le pire. C’est-à-dire que si parmi les intellectuels, les bourgmestres, les chefs de district etc. il y a une volonté de dépasser les clivages dans l’intérêt du pays, on peut toujours désamorcer cette machine. C’est vrai que dans les esprits, il n’y a pas de fatalité de cet antagonisme et de cette culture du génocide.
Dans le discours tenu aujourd’hui par le régime rwandais, il y a, je crois, une volonté de dépasser cette culture-là. La culture qui établirait que soit les Tutsi sont au pouvoir et réduisent les Hutu en esclavage, soit ce sont les Hutu qui sont au pouvoir (parce qu’ils sont majoritaires) et qui risquent de vouloir en finir avec les Tutsi, ce qui peut mener à un nouveau génocide. La culture du génocide n’est pas du tout une fatalité des Grands Lacs. Il faut quand même en être conscient.
C’est vrai que cette culture du génocide s’est répandue d’une certaine manière dans les esprits jusqu’en Europe. Aujourd’hui, si vous prenez position par rapport à la question des Grands Lacs, on vous catalogue automatiquement comme étant, soit pro-hutu (et on vous colle l’étiquette de révisionniste), soit pro-tutsi. Et dans ce cas-là, on vous accuse d’avoir le syndrome des khmers rouges du Cambodge. Cela veut dire qu’un jour vous vous rendrez compte que le régime actuel que vous soutenez n’est pas un régime positif. Et vous réaliserez que, eux aussi, ils ne sont pas meilleurs que les autres.
Il faut arrêter d’encourager ce genre de choses… Je pense par exemple à la presse française, qui ne peut s’empêcher de parler du Rwanda et du Burundi, en disant… le régime de Kigali (entre parenthèses  » tutsi « ), la rébellion hutu, etc. Cette espèce de dichotomie perpétuelle entre les Hutu et les Tutsi, ce n’est pas ça qui va aider à comprendre. Il n’y a pas deux ethnies. Il y a un peuple rwandais, il y a un peuple burundais. Son histoire est marqué par un antagonisme, entretenu par les colons, entre ceux qu’on a appelé des ethnies. Mais ça, ça peut être dépassé.
Ce qui m’intéresse aujourd’hui au niveau du nouveau régime rwandais, c’est de savoir s’il va chercher à opérer un contre-génocide ou bien s’il va chercher, bien que ce soit délicat, non pas à réconcilier dans l’immédiat, mais en tous cas à proposer autre chose, c’est-à-dire à proposer une entente qui dépasse ce clivage qui date d’un siècle. Je crois que c’est surtout à ça qu’il faut prêter attention. Et éventuellement l’encourager, quitte à dire  » attention, là, vous êtes trop ceci, vous n’êtes pas assez cela… « .
Mais je crois que beaucoup de gens, en Europe, sont encore trop marqués par ce jeu-là où l’un remplace l’autre. Et on veut faire croire qu’il n’est pas meilleur que l’autre. Il y a des solutions politiques qui ne se réduisent pas à l’ethnisme. Je crois qu’il faut vraiment dépasser la culture de l’ethnisme. Ce que certains (associations, universitaires, journalistes….) proposent ou peut-être ont compris. Mais majoritairement, on continue de faire passer des messages assez primaires, où c’est l’ethnisme qui l’emporte « .

* Rwanda 1994, un génocide français est sorti aux éditions L’esprit Frappeur, Paris, 10 FF. ///Article N° : 347

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