« La culture touarègue n’est pas un musée « 

De retour de Taragalte

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M’Hamid El Ghizlane, jadis Taragalte, ville du sud Maroc. À l’horizon se dessinent les courbes ocres de la ville de Tombouctou, quatre jours de désert plus loin. Entre les deux villes, un même territoire, le Sahara, et un sillon creusé depuis fort longtemps par les caravanes touarègues. Une scène, puis des tentes, puis tout un festival aux allures de Moussem(1) s’improvise durant trois jours dans ces dunes depuis 2013. Petit frère marocain du Festival au Désert d’Essakane, le festival de Taragalte, du 23 au 25 janvier 2015, mise sur la culture pour un Sahara libéré de ses frontières géopolitiques.

Samedi soir, 24 janvier, les musiciens de Génération Taragalte jouent sur scène, soleil couchant, appelant à la danse les quelques 2000 personnes et autant de chèches rassemblés sur le sable. Dans la foule, Hassan, 29 ans, venu comme chaque année en dromadaire depuis son campement à quatre heures de désert. « Génération Taragalte est un des groupes les plus écoutés du coin », raconte-t-il. Six ans plus tôt, ces musiciens de M’Hamid El Ghizlane, ville marocaine rurale de la vallée du Draa, jouaient les soirs en impro avec Tinariwen, invité de cette première édition de 2009. Depuis, ils ont formé leur groupe, écumant les villes du Sahel voisin, et Ibrahim Sbai, co-directeur du festival de Taragalte, est devenu leur manager. Cette année, ils iront de Taragalte à Ségou, au festival sur le Niger du 4 au 8 février puis à Mopti, aux côtés d’artistes maliens embarqués dans une Caravane culturelle pour la paix.
Un défi transsaharien
Appendice du Festival au Désert qui animait depuis 2001 la région de Tombouctou façon « Woodstock du désert », cette caravane réunit ainsi des artistes en une scène itinérante, du Maroc au Mali. Voyage forcé, puisque l’occupation djihadiste de 2012 condamne ce réputé Festival au Désert à l’exil. Issa Dicko, acteur clef de ce projet culturel, comprend ces rencontres musicales comme une manière de transcender les frontières étatiques qui découpent le Sahara. « Les acteurs politiques doivent s’inspirer de ces passerelles que nous créons, nous, acteurs culturels », insiste ce touareg de Kidal dont la silhouette se dessine souvent au détour d’un concert ou d’une conférence, ombre sereine de grand sage, le verbe intellectuel et politique. La cinquantaine, il a fondé avec Manny Ansar le Festival au Désert, à Essakane, quelques kilomètres au-delà de Tombouctou. L’événement répondait alors à sa manière aux accords de paix entre le Mali et la rébellion touareg de 1992. Depuis la crise de 2012, le festival Taragalte reste ainsi la célébration transsaharienne à rayonnement international qui les préoccupe.
Puisant dans la mémoire des caravaniers, entre M’Hamid El Ghizlane et Tombouctou, l’événement de Taragalte conte la nostalgie d’un temps où le désert avait ses propres frontières. « Dans les années 1960, la France a importé l’idée des Etats-Nations et dessiné de nouvelles frontières dans l’espace saharien, découpé entre le Mali, la Mauritanie, le Tchad, le Niger etc. Or tous ces espaces étaient occupés et traversés par des nomades commerçant entre la Méditerranée et le Sahara « , raconte Issa Dicko. Des habitants de M’Hamid El Ghizlane ont encore de la famille par-delà la frontière marocaine. Ainsi, ce vieil homme qui, à la rencontre d’Abdallah Ag Lamida, ex-Tinariwen, apprend que le musicien connaît une partie de sa famille à Tombouctou, avec qui les liens sont coupés depuis la crise. Les deux hommes s’entendent pour entamer une correspondance entre les deux versants de ce désert. Et voilà l’esprit colporteur du caravanier un instant ressuscité…
Concernant l’intérêt grandissant des scènes européennes autour des musiques touarègues, Issa Dicko s’interroge. Ce regard rivé sur le cliché des hommes bleus, guitare à l’épaule, kalach à la main, l’exaspère. « La culture touarègue n’est pas un musée. C’est une culture dynamique qui va vers l’avant », malgré les intrigues politiques et économiques qui se tissent derrière ces dunes. Agacé, Issa l’est aussi par cette manière dont les djihadistes ont masqué les enjeux d’occupation des puissances étrangères sur ce territoire : « les populations nomades sont confrontées à des problématiques qui ne sont pas les leurs, car le désert avec son pétrole, son uranium et son eau, est la source de tous les intérêts géopolitiques ». S’imposant dans le débat sur les migrations vers l’Europe, le désert cristallise aussi les enjeux en matière de sécurité, et l’homme ne manque pas une occasion d’en parler aux journalistes. À l’écouter ainsi, une autre manière d’organiser la résistance se dessine pour cette génération de Touaregs improvisés promoteurs culturels : « Aujourd’hui, on ne prend plus les armes, on parle de culture ».
La paix, deal festif
Avec quels moyens ? Cette 6e édition du festival Taragalte n’a pu voir le jour que parce qu’elle s’inscrit dans ce partenariat transsaharien avec la Caravane culturelle pour la paix, financée par Doen, une fondation hollandaise. En renfort, l’Office marocain du tourisme a fléché son soutien sur les voyages d’une vingtaine de journalistes internationaux. Un investissement sur le potentiel touristique donc, l’État veillant à ce que les hôtels de la région se remplissent, après de récentes inondations. Autrement, un tel projet, revendiqué sur sa base d’appartenance transsaharienne, n’aurait pu compter sur un apport institutionnel de ce type. Cela risquerait d’ouvrir un débat, probablement, entre les États sur cet espace saharien de plus en plus instable. Ce n’est pas un hasard si le projet de caravane et ses rencontres avec les artistes maliens occupe ainsi les esprits cette année. Le festif est conditionné par le deal politique. Car, prolongement direct du Festival au Désert, la « caravane » se fonde avant tout sur un idéal de paix, au-delà des lignes mélodiques des uns et des autres. En provenance des différentes régions du Mali et du Sahel, les artistes qui la composent incarnent cet élan, bien que des tensions menacent parfois de perturber le jeu.
En 2013, la caravane a traversé des camps de réfugiés au Burkina Faso et en Algérie, en essayant de convaincre les Touaregs exilés de revenir sur leur territoire d’origine. Elle a même réussi le pari de rassembler le groupe féminin Tartit depuis le Burkina. Mais les artistes se sont aussi confrontés à l’hostilité de certains réfugiés se revendiquant de l’Azawad. « Certains pensent qu’ils sont exilés à cause du gouvernement malien. Mais nous voulons les convaincre de retourner chez eux et de faire face aux djihadistes » explique Ehamatt Targui, directeur artistique du Festival au Désert, originaire de Tombouctou. Le terrain est sensible, Ehamatt craignant que certains, par manque de confiance des gouvernants, ne passent du côté des extrémistes. Pour cette année, il n’y aura pas de visites dans les camps, mais quatre étapes sur le chemin de la caravane : M’Hamid El Ghizlane, le festival sur le Niger de Ségou, Mopti, puis Bamako. Ehamatt évoque même de possibles accords de paix pour bientôt et un grand concert qui y serait associé. Entre les deux scènes de Taragalte, Ben Zabo, artiste de Ségou, note que cette dynamique musicale pourrait aboutir sur une perspective autrement plus intéressante pour les carrières des artistes de cette région Nord. Sourire intègre, l’artiste rappelle que les « grands ennemis », Tiken Jah Fakoly et Alpha Blondy, se sont justement réconciliés autour de ce même discours sur la paix.

(1) Fête régionale annuelle qui associe une célébration religieuse à des activités festives et commerciales.///Article N° : 12726

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Les images de l'article
Ben Zabo © Caroline Trouillet
Festival Taragalte © Caroline Trouillet
Festival Taragalte © Caroline Trouillet
Festival Taragalte © Caroline Trouillet
Festival Taragalte © Caroline Trouillet
Festival Taragalte © Caroline Trouillet
Issa Dicko © Caroline Trouillet
© Caroline Trouillet




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