« La danse contemporaine, c’est la liberté »

Entretien de Olivia Marsaud avec Panaibra Gabriel Canda

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Le danseur et chorégraphe Panaibra Gabriel Canda, 35 ans, fait partie des pionniers de la danse contemporaine au Mozambique. Après avoir créé Culturarte en 1998, une structure qui co-produit des artistes et organise des sessions de formation, il est aussi à l’origine de la première plateforme de danse contemporaine du pays, devenue le festival Kinani en 2009. Son dernier solo, Time and spaces : The marrabenta solo (2010) a tourné à l’international, soulevant le même enthousiasme de Kinshasa à Lisbonne. Accompagné d’un guitariste sur scène, Panaibra Gabriel Canda revisite de façon magistrale l’histoire récente du Mozambique.

Vous avez été formé à la danse traditionnelle. La rencontre avec la danse contemporaine a-t-elle été un choc ?
J’ai commencé par faire du théâtre qui, à l’époque, était focalisé sur la langue portugaise classique, la syntaxe. C’était très strict. Lorsque j’ai découvert la danse traditionnelle, j’ai eu une impression de liberté, que je cherchais absolument. Mais au bout de quelques années, je me suis rendu compte que c’était un leurre. La rigidité était la même. Je me voyais revivre la même frustration… J’ai été invité à un programme d’échange à Lisbonne avec des chorégraphes et des danseurs et c’est là que j’ai découvert la danse contemporaine qui m’a permis de me réinventer. Je ne parlerai pas de choc mais plutôt d’une opportunité extrêmement excitante. J’ai senti la liberté de changer les choses. En danse traditionnelle, vous devez vous plier à des mouvements chargés d’un sens particulier, à une chorégraphie souvent rigide. Il y a des codes à respecter. Vous êtes formatés et vous avez peu d’espace pour changer ça, car vous êtes tout de suite critiqué. On vous dit que ce n’est pas la « vraie » danse comme si vous faisiez quelque chose de mal ! La danse contemporaine permet tout simplement d’être plus créatif au niveau du langage corporel.

Comment êtes-vous devenu danseur contemporain ?
J’ai tout de suite compris le potentiel et les possibilités offerts par la danse contemporaine et j’ai décidé de rester à Lisbonne pour me former. A l’époque, au milieu des années 90, la danse contemporaine portugaise était en train d’émerger et de nombreux chorégraphes étrangers venaient partager leur expérience à Lisbonne. J’ai eu la chance d’en profiter. C’était la meilleure période pour apprendre !

Puis vous avez été l’un des premiers à « amener » la danse contemporaine au Mozambique.
Il était temps pour moi de rentrer et de continuer mes recherches dans ma ville, Maputo. Je suis rentré avec une foule d’idées, de choses à dire, à partager. J’ai essayé de le faire au sein de ma troupe traditionnelle mais j’ai été mis de côté. Alors j’ai formé un groupe de travail avec quelques danseurs excités par la nouveauté. Ils gagnaient leur vie avec le traditionnel mais s’entraînaient aussi avec moi. J’ai commencé à inviter des musiciens et en un an, nous avons monté une expérience concrète, notre première performance avec 5 danseurs et un compositeur. C’était en 1995. La représentation a eu lieu au Centre culturel franco-mozambicain: j’ai tout produit de ma poche – et de celle de mes amis- et j’ai même dû louer la salle ! On a affiché complet et reçu un accueil très chaleureux du public. Beaucoup se demandaient si c’était du théâtre ou de la danse car on est habitué à mettre chaque chose dans une case. La pièce était un mélange entre la danse, la musique et le théâtre. Je voulais déjà faire bouger les lignes.

En tant que chorégraphe, vous attachez une importance particulière à la musique. Dans The marrabenta solo , un guitariste vous accompagne même sur scène.
Mon inspiration vient de l’interaction entre la danse et la musique qui, selon moi, ont une relation très intense, de ma formation, de mon histoire familiale, de la société mozambicaine, imprégnée de musique. Mon père était musicien et, sous son impulsion, j’ai fait une école de musique à Maputo, j’y ai appris le piano et la guitare. La danse est basée sur la musicalité, les silences, le rythme. La perspective musicale m’intéresse beaucoup. La musicalité du mouvement et du rythme de la pièce est fondamentale. Pour la plupart de mes pièces, je travaille avec des compositeurs qui doivent utiliser les mêmes concepts que ceux de ma chorégraphie, ce qui crée une vraie complicité entre musique et danse. C’est exactement ce qui s’est passé pour The marrabenta solo : on n’invente pas une musique, on s’appuie sur des concepts, des idées, des lignes directrices.

Vous êtes chorégraphe et danseur. Qu’est-ce-qui est le plus stimulant ?
Je dirais les deux car ce qui est stimulant c’est d’être chorégraphe et danseur en même temps ! Je n’ai jamais dansé pour un autre chorégraphe. Je préfère les inviter pour des collaborations comme le Sud-africain Boyzie Cekwana pour Inkomati (dis)cord.

Dans The marrabenta solo , vous revisitez l’histoire du Mozambique, quelle place tient le pays dans votre oeuvre ?
Mon pays est une grande source d’inspiration. Les contrastes entre ses populations, toutes nos différences qui nous unissent. En tant que chorégraphe et danseur, je fais partie de la société : je dois réfléchir sur comment m’y impliquer et comment la transcender aussi. Mais j’ai aussi des choses à dire sur la situation globale du monde car j’en fais également partie : le Mozambique n’est pas isolé. Mes pièces parlent à tout le monde. The marrabenta solo a reçu un accueil fou à Berlin, où un mur partageaient les sociétés capitaliste et communiste qui doivent aujourd’hui coexister. C’est la même histoire au Mozambique, pays au lourd passé communiste. Des pays victimes de la géopolitique… Dans cette pièce, j’ouvre une discussion. Je dis : « ce n’est pas seulement mon problème, c’est notre problème d’arriver à construire une société contemporaine avec cet héritage ». J’essaie d’atteindre l’universel en partant de Maputo et du Mozambique. C’est une pièce provocatrice dans son questionnement esthétique. En effet, je tente de donner un autre sens à la danse traditionnelle, à la réinventer. Vous ne pouvez être que dans le contemporain. Car qu’est ce que le contemporain ? Une esthétique occidentale où tout simplement ce que vous pouvez traduire par vos mouvements ? L’artiste transcende la rigidité des formes pour libérer le corps, je n’ai pas à suivre les formes occidentales. Je questionne cette esthétique : comment faire une création contemporaine qui peut résonner en vous aujourd’hui.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération de danseurs mozambicains ?
Il y a un manque de ressources humaines au Mozambique. La plupart des danseurs actuels ont été formés dans nos programmes et nos cours intensifs, comme l’Estagio de desolvimiento coraografo qui dure 6 mois et bénéficie du support d’autres artistes du continent, comme Seydou Boro, Faustin Linyekula, Boyzie Cekwana, qui s’interrogent sur la manière d’enseigner la danse contemporaine dans le contexte africain. Au cours de cette formation, on prend connaissance du corps, du corps dans l’espace, on apprend à générer, coordonner un mouvement, on explore les différentes techniques, l’improvisation et enfin la chorégraphie. Je veux éviter les choses qui vous façonnent trop, travailler avec l’intérieur du corps, le sentir. On se rend compte, au cours des improvisations, combien le corps est un outil. L’important est que les jeunes sachent ce que veut dire travailler en studio, être sur scène, travailler sur la lumière et le son, trouver des financements… La concurrence est rude mais je mets au défi la jeune génération de croire et de penser ses propres projets, son propre langage corporel. Ils ont tous les outils en main pour le faire.

///Article N° : 11934

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