La distribution des films tunisiens dans les régions intérieures de la Tunisie

Les Maisons de la culture comme alternative au circuit commercial

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Le secteur tunisien de la distribution cinématographique souffre actuellement de deux problèmes majeurs  : la désertion des salles de cinéma par le public et la diminution radicale du nombre de salles. La Tunisie compte en 2014 seulement 11 salles de cinéma en exploitation. La plupart de ces lieux sont inadaptés à l'organisation du spectacle cinématographique et répondent à peine aux normes techniques de projection des images et de reproduction des sons et du confort du public (Besse 2007, 4-11), et ce malgré une intervention conjointe des propriétaires de salles et des pouvoirs publics (Gharbi 2012, 5).
Aujourd'hui c'est un secteur entièrement sinistré et totalement concurrencé par les chaînes de télévision satellitaires, par Internet, mais surtout par la prolifération des vidéo-clubs qui disposent d'une offre de films piratés, très actuelle et bien ciblée. Face à une telle situation un petit nombre de distributeurs a survécu 1 en ayant recours aux salles de projection des Maisons de la culture implantées à l'intérieur du pays, pour exploiter commercialement le film tunisien. Ces espaces voués à la diffusion culturelle représentaient, durant les années quatre-vingt-dix, un danger réel pour les salles commerciales car ils pratiquaient, avec l'appui de l'État, une concurrence déloyale (UTICA 2012).
L'objectif, ici, est de chercher les raisons de cette détérioration et de savoir comment les acteurs agissent pour faire circuler le film tunisien et faire face aux difficultés du secteur. Autrement dit, nous chercherons à répondre aux questions suivantes  : comment le secteur de la distribution s'est-il dégradé, quels sont les moyens utilisés par les réalisateurs, les producteurs et les distributeurs pour faire circuler le film tunisien dans toutes les régions de la Tunisie, et pour quels résultats ?
Nous tenterons, dans un premier temps, de faire un rappel historique qui nous permettra de comprendre l'ampleur du sujet car la détérioration des salles de projection et du secteur de la distribution s'est faite de manière progressive, jusqu'à devenir alarmante. Nous montrerons, dans un deuxième temps, comment le circuit culturel et précisément les Maisons de la culture deviennent une solution incontournable pour distribuer les nouveaux films tunisiens et leur donner une visibilité auprès de leur public local.
Enfin, le présent travail se fonde sur l'enquête de la distribution de trois films, Hez ya Wez, Khemis Achia et Bastardo, sortis en 2013 2 et exploités dans les Maisons de la culture, seuls lieux de fortune qui ont pu les accueillir. Les résultats de cette enquête nous donneront quelques éléments de réponse à nos interrogations. On s'attachera à présenter les moyens utilisés par les producteurs et les distributeurs pour se rapprocher du public là où il se trouve. Toutes les démarches de communication classique entreprises et l'utilisation des nouvelles technologies deviennent alors vitales pour la survie du film, de sa production et de sa distribution.
Aperçu historique du secteur commercial tunisien
La Tunisie fait partie des premiers pays à s'être familiarisés au début du siècle dernier avec le cinéma. En effet, le cinéaste tunisien Albert Samama Chikly était l'apprenti des frères Lumière dans la réalisation des premières Vues tournées en Tunisie dès la fin du XIXe  siècle. La première société tunisienne de distribution de films  Tunis-Film débute ses activités en 1927. Dès l'indépendance, le 20 mars 1956, le gouvernement tunisien s'attache à implanter et consolider tous les rouages du nouvel État en mettant un chantier de développement des secteurs vitaux du pays comme le tourisme, l'éducation et la culture avec notamment le secteur cinématographique. En 1958 on compte 101 salles, offrant près de 40 000 places (Corriou 2012, 117) pour moins de 4  millions d'habitants. La plupart de ces salles ont été construits dans l'entre-deux-guerres, l'usage et la fonctionnalité variant selon l'événement : théâtre, concerts, spectacles vivants, lieux de rassemblement ou même de combats de boxe.
Le gouvernement tunisien était conscient de l'importance de ce secteur, et les chiffres de fréquentation témoignent de la place du spectacle cinématographique pour les Tunisiens. C'est ainsi que dans une brochure publiée en 1957, le secrétariat d'État à l'Information "pose la question du cinéma, dont il entend faire un volet dans l'entreprise de rénovation du pays" (Corriou 2012, 116). Il va ensuite se doter d'une structure nationale, Société anonyme tunisienne de production et d'expansion cinématographique (Satpec), qui avait pour objectif politique de produire ses propres images et de réduire l'influence de la diffusion des actualités de la Gaumont sur le public national. "La création de la Satpec en 1957, et de la Cité du cinéma à Gammarth en 1958, propulsent notre pays à l'avant-garde de plusieurs pays arabes en matière de politique cinématographique performante." (Khelil 2006, 316) En effet, cet organisme qui a mis en place une infrastructure industrielle de production, de post-production, de distribution et d'exploitation des films dans toute la Tunisie, a permis l'existence d'un cinéma national, en y incluant un nouveau secteur rentable : la prestation de service pour les tournages des films étrangers sur le sol tunisien. La Satpec a pris soin de produire et de distribuer, afin d'assoir son indépendance et de se démarquer des contraintes des actualités tunisiennes et internationales que la France diffusait à travers la Gaumont. Grâce à cet organisme, l'État possédait un outil autonome, qui lui permettait d'avoir le monopole et de devenir le producteur, le distributeur et l'exploitant du cinéma tunisien, jouissant ainsi de sa capacité à imposer ses choix de société.
La fin des années soixante-dix a montré les limites de ce système qui a fini par s'effondrer. C'était "la faillite par essoufflement" selon les propos de Tahar Cheriaa (Cheriaa 1978, 42), fondateur du premier festival du cinéma arabe et africain, les Journées cinématographiques de Carthage (JCC) issues du cœur même du ministère de la Culture de l'époque (ministère de l'Information). En effet durant cette même période, un département au sein du ministère de l'Information, reprend les prérogatives de la Satpec, en maintenant son rôle dominant de producteur et financeur pour la production et l'exploitation des films tunisiens. Cette initiative accompagnée d'une volonté réelle de l'État de se doter d'une image cinématographique nationale propre suscite l'émergence de distributeurs et d'exploitants indépendants créant une nouvelle dynamique avec l'exploitation d'autres catégories de films de nationalités différentes. Les 180 salles de cinéma en Tunisie, qui ont survécu à la colonisation, et à la faillite de la Satpec, étaient à leur apogée et les entrepreneurs privés qui ont acquis ces salles, en ont alors bien profité, à telle enseigne que l'État dans une directive les a contraints à contribuer au financement des films tunisiens à raison d'une participation minimale de 10  000 dinars par film, d'avance distributeur. Un marché, une billetterie unique, un contrôle des recettes ont mis en place les prémisses d'un vrai marché. La fréquentation des salles était également importante.
Durant les années quatre-vingt-dix, une crise s'installe profondément qui ira jusqu'à menacer l'existence même du secteur cinématographique à cause de la disparition de la Satpec, l'émergence des acteurs privés, la réduction du budget consacré à la culture, l'abandon à leur sort des Maisons de la culture (certains projecteurs 35 mm installés dans ces lieux n'ont jamais fonctionné), la dégradation des salles de cinéma et des conditions de projection, une politique nationale dé pourvue d'une vision et d'objectifs clairs sur la culture dont le pays doit être doté. Même les "ciné-clubs, naguère bastion avant-gardiste de l'action culturelle en Tunisie, ne font plus de la résistance et n'ont plus aucun poids réel, et la Cinémathèque, la Mecque des cinéphiles de tout bord au cours des années soixante-dix, n'est plus." (Khelil 2006, 321) Toutes ces raisons ont contribué à l'effondrement du secteur lui-même et une crise s'installe pour longtemps. En vingt ans, le nombre des salles réparties dans tout le pays passait de 100 à 75, puis de 50 à 20, réduit totalement, comme une peau de chagrin, à 11 salles concentrées dans la capitale aujourd'hui (Belkaied Guiga 2008, 91-97). Ce constat est le résultat d'un déséquilibre dans la répartition des salles à l'intérieur du pays dû à une politique culturelle privilégiant les régions côtières aux autres régions. La désertion du public des salles vétustes devenue incontestable et l'arrivée de la télévision satellitaire, marquent l'essoufflement total du secteur de la distribution et de l'exploitation, qui se traduit par la disparition du guichet unique, élément essentiel pour évaluer le vrai visage du marché et qui va déclencher un désordre de tarification et de contrôle. Ainsi les tarifs vont varier d'une salle à une autre, le nombre d'entrées fourni par les exploitants des salles n'est plus crédible. Quelques salles vont pouvoir survivre en projetant les films commerciaux : égyptiens, indiens, mexicains… et parfois même, en catimini, des films frisant la pornographie :
"les exploitants de salles durent s'aligner en voulant satisfaire, coûte que coûte les goûts dominants et stéréotypés du large public, sur les productions commerciales diffusées par les chaînes de télévision." (Dami 2005)
Au même moment dans toute la Tunisie, on a vu pousser comme des champignons les vidéo-clubs où on trouve toutes sortes de films. Cette structure a été créée par le pouvoir public durant les années quatre-vingt, afin de développer une politique sociale d'encouragement pour la création de micro entreprises avec un crédit bancaire correspondant, et ce afin de réduire le nombre de chômeurs. Selon les professionnels, on dénombre plus de 70 000 revendeurs de CD et de DVD pirates, dont la moitié est implantée dans le Grand Tunis (Ferjani 2001, 93). Un vrai marché parallèle, livré à lui-même sans aucun contrôle, caractérisé par la généralisation du phénomène du piratage des films sur Internet et leur vente sans aucune sanction, ni respect des droits d'auteurs, et ce, malgré l'existence de règlementations et de conventions claires. Ahmed Bahaddine Attia, lors de la rencontre des professionnels sur le piratage, déclare "que l'état général laisse entendre que l'idée du piratage est acceptable par toutes les institutions étatiques" (Attia 2007).
Depuis les événements de janvier 2011 en Tunisie, l'agitation sociale, la remise en cause du système ancien et les multiples revendications issues des divers secteurs économiques, vont faire éclore une production audiovisuelle et cinématographique avec des contenus proches des réalités et des questionnements de la société tunisienne (3). Ces productions suscitées par une nouvelle et jeune génération de cinéastes et de vidéastes encouragée par la généralisation des nouveaux moyens technologiques de fabrication de film, vont submerger un espace de diffusion et d'exploitation incapable de répondre à ce flux et à cette demande. Un vrai déficit se fait jour. La distribution et l'exploitation est frappée de plein fouet par cette situation et l'artisan réalisateur/producteur ne trouve plus ou peu de place pour la diffusion de son film.
En 2014, on compte en Tunisie 11 salles pour plus de 11 millions d'habitants, soit une moyenne d'une salle pour un million d'habitants, toutes concentrées dans la capitale. Parmi elles six salles, à la fois lieu de projection, lieu de spectacle, présentent une qualité d'accueil et de projection à peu près conforme aux normes occidentales (Besse 2007). La Tunisie n'est plus inscrite sur le circuit des distributeurs internationaux et les distributeurs et exploitants tunisiens n'ont plus accès aux films de dimension internationale. C'est ainsi que le circuit culturel et précisément les Maisons de la culture deviennent une solution incontournable pour distribuer les nouveaux films tunisiens dans les régions et leur donner une visibilité auprès du public local.
Les Maisons de la culture : seul et unique recours pour la circulation du film tunisien à l'intérieur du pays
En Tunisie, les ciné-clubs et la pratique du cinéma amateur occupent une place importante dans l'espace public. Ils constituent une particularité tunisienne depuis l'indépendance. Dans les années soixante-dix, ils vont s'étendre dans plusieurs gouvernorats à l'intérieur du pays. Avec une programmation régulière assurée par la projection des films de qualité, suivis souvent d'animations-débats, les ciné-clubs vont favoriser l'émergence de nouveaux cinéastes tunisiens, au profil original, dont certains sont devenus des réalisateurs reconnus comme Ridha Behi ou Selma Baccar. Parallèlement ce mouvement se trouve enrichi par la construction de nouvelles Maisons de la culture équipées d'appareil de projection 35 mm (4).
Les Maisons de la culture sont créées en Tunisie dans le sillage des Maisons de la culture françaises, nées sous l'impulsion d'André Malraux. L'État en a fait le lieu privilégié pour diffuser la culture nationale. L'objectif est de créer à travers la Tunisie, des structures d'accueil pour la diffusion sur tout le territoire, et non plus seulement à Tunis, la capitale, de la culture sous toutes ses formes, auprès du public plus large. De ce fait, toutes les villes profitent de cette politique de décentralisation. Les 221 Maisons de la culture réparties inégalement dans le pays, sont les seules outillées pour accueillir le public (5). 48 parmi elles sont équipées de projecteurs 35 mm, ce qui permet la circulation des films fournis par la cinémathèque du ministère de la Culture ou les films acquis par les institutions et les centres culturels de certaines ambassades. Cette politique, héritée du régime de Bourguiba, a encore une fois fait faillite sous le règne de Ben Ali, qui n'a pas une vraie vision d'une politique culturelle. Les salles tombent en désuétude, et les nouvelles Maisons de la culture construites symboliquement dans les régions isolées, servent plutôt comme des espaces de propagande pour le régime : réunions, meetings, etc.
Après la révolution de janvier 2011, le ministère de la Culture, contraint par la programmation des Journées cinématographiques de Carthage dans des salles mal équipées et qui risquent de donner une mauvaise image du pays, va aider certaines des six salles restantes du circuit commercial de la capitale à s'équiper de nouveaux modes de projections DCP (Digital Cinema Package) et va assouplir les autorisations pour pouvoir exploiter commercialement les films tunisiens dans les Maisons de la culture (Gharbi 2012).
Face à l'inertie du circuit commercial, le ministère de la Culture, le syndicat, les producteurs, les réalisateurs ainsi que les associations ont pris conscience et se sont concertés pour trouver des solutions qui permettent aux films tunisiens déficitaires et tributaires de la subvention de l'État, une visibilité, et leur assurer un minimum de ressources financières complémentaires. Les Maisons de la culture deviennent alors le seul recours pour prendre le relais du circuit commercial défaillant. Cette idée a vite pris la forme d'un projet qui permet au film d'atteindre son public et de réactiver les salles du circuit culturel. Tous ceux qui ont adhéré à ce projet sont conscients que les Maisons de la culture sont également dans un mauvais état et peu fréquentées par le public. Ce projet nécessite un investissement financier important à prélever sur le budget du ministère de la culture qui servira à équiper les salles et permettra aux nouveaux films tunisiens une sortie nationale garantissant un
minimum de ressources financières complémentaires.
Les événements de 2011 ont permis également l'éclosion d'associations à but non lucratif. Ainsi on a vu fleurir de multiples associations culturelles d'objectifs différents sur toute la Tunisie et selon le Centre d'information, de formation, d'études et de documentation sur les associations en Tunisie (IFEDA), le nombre d'associations a augmenté de manière vertigineuse : il est passé de 9 969 associations en 2010 à 14 729 au début de l'année 2013. Elles sont devenues plus proches des préoccupations des citoyens dans un climat de liberté qui encourage le travail associatif grâce au décret 88 de septembre 2011. Ces associations couvrent désormais plus de domaines, comme la citoyenneté, le développement, l'environnement et la culture. Ces nouvelles ONG, par un acte militant, vont aider à diffuser les nouveaux films tunisiens en les intégrant dans leurs programmes.
Les Maisons de la culture vont alors profiter de cet élan, avec la complicité de tous les professionnels et de la société civile, et programmer de plus en plus les films tunisiens (documentaire ou fiction, courts ou longs). Certains réalisateurs ont même fait le choix de passer leurs films en première diffusion dans les régions les plus démunies. Une sorte de revendication contre l'injustice les inégalités et le déséquilibre entre les régions du Nord, du Centre et celles du
Sud de la Tunisie.
Quand le culturel se conjugue au commercial : Enquête sur le parcours de Hez ya Wez, Khémis Achiya et Bastardo (6)
Les travaux de Patricia Caillé, sur la circulation des films des pays du Maghreb, les publics des festivals, sont méthodiques et encourageants car ils émanent d'un vrai questionnement sur la place et l'avenir des films des pays du Maghreb (Caillé 2010, Caillé 2012). En Tunisie, il n'est pas aisé d'aborder le sujet de la distribution du film quand les données statistiques disponibles sont rares ou inexploitables. De même, les recherches sur l'industrie du cinéma sont très peu nombreuses et se limitent à quelques articles et quelques thèses soutenues dans la plupart des cas en France, souvent inaccessibles. Ce volet de notre recherche a pour objectif la collecte de données fiables sur la circulation des films nationaux en Tunisie.
Le choix du questionnaire, pour progresser, s'est imposé par lui-même car les chiffres et les données sur la distribution et l'exploitation des films sont introuvables. Il a fallu les collecter à travers des questionnaires réalisés auprès des réalisateurs, producteurs, distributeurs, et responsables des Maisons de la culture. Le but étant d'assembler les données collectées et de les recouper afin d'avoir une vision globale avec des chiffres crédibles sur la sortie des films. Cela dit, il est difficile de rendre compte de toutes les dimensions et d'en donner une vision exhaustive. L'objectif final est de continuer ce travail de diagnostic et d'élargir son spectre sur toutes les composantes de la distribution du film tunisien dans les régions intérieures du pays. Ce travail est aussi la continuation de nos recherches sur l'audiovisuel et le cinéma en Tunisie.
Afin de nous rapprocher de la réalité de la distribution et de comprendre comment le film arrive à son public dans toutes les régions nous avons donc enquêté sur distribution de trois longs métrages de fiction sur une période de six mois dès la sortie de chaque film. Il s'agit de Hiz ya wez de Brahim Ltaief (7), Khémis Achiya de Mohamed Damak et Bastardo de Nejb Belkadhi.
Ces trois films, sortis en 2013, ont fait le même parcours et ont suivi la même stratégie. Trois films avec trois histoires de trois hommes différents mais qui se partagent l'univers de la corruption, de la pression et du pouvoir, politique ou religieux. L'objectif, ici, n'est pas de chercher à faire une comparaison entre les trois films mais de comprendre cette nouvelle donne qui conjugue, par besoin, le culturel et le commercial.
En suivant de près le cheminement de ces trois films nous pouvons affirmer que l'œuvre est l'objet d'une étroite collaboration entre les différents acteurs : distributeur, producteur /réalisateur, dirigeants des Maisons de la culture ainsi que la société civile. Le premier objectif, pour eux, est d'exploiter le film, dans la plupart des régions, en veillant aux bonnes conditions de projection et au
confort du public.
Ainsi les films arrivent dans le circuit culturel des régions une semaine après leur sortie dans les six salles du circuit commercial de la capitale, afin de faire profiter très rapidement le public de l'intérieur de ce nouveau produit cinématographique en élargissant sa diffusion. Le passage des films dans du circuit culturel profite directement ou indirectement de la campagne de promotion
commerciale du film (interviews et articles de presse, passage TV et radio...).

[Tableau Les projections]

Pour les trois films nous avons constaté que les projections dans les différentes Maisons de culture sont gérées au cas par cas. Chaque projection a sa propre histoire, son propre parcours et sa propre négociation. La négociation peut se faire soit par le producteur, le distributeur et parfois le réalisateur lui-même comme pour le cas de Hez ya Wez puisque son réalisateur est lui-même coproducteur et distributeur. Elle prend également en considération le lieu de projection, les décalages existants entre les villes côtières et celles de l'intérieur du pays, l'équipement et le confort de la salle, la nature du public, etc.
L'implication des associations après les événements de 2011 dans la vie culturelle a facilité l'accès du public aux films tunisiens. Pour ces trois films, objet de notre étude, nous avons constaté que 60 % des projections ont été assurées par des associations à but non lucratif qui en ont fait la demande auprès des détenteurs du film. Les 40 % restantes sont directement organisées et pré-programmées soit par les directeurs des Maisons de la culture soit par le distributeur lui-même en louant ces lieux de projection. On évalue le nombre de projections par film et par gouvernorat à six maximum (Bastardo).
Sfax, capitale économique, Sousse et Nabeul, deux régions côtières et touristiques avec une population proportionnellement importante, sont les régions au grand nombre de projections. Néanmoins le nombre total des projections dans les Maisons de la culture, pour les trois films étudiés, n'a pas dépassé les 30 projections sur les 24 gouvernorats. Ce qui est en soit un chiffre décourageant comparativement avec la possibilité qu'offrent ces 221 lieux de projection. Les trois films ont circulé à peine dans 7 % des salles disponibles. Les projections ne se répètent pas. Ayant fait déjà leur plein à la première projection, le film se déplace d'une Maison à une autre dans le même gouvernorat. Par exemple pour le gouvernorat de Nabeul, où on a enregistré un maximum de projections pour Bastardo. Elles ont eu lieu dans six villes différentes : une projection unique par Maison de culture. Les salles de projection dans les Maisons de la culture ne sont pas équipées de DCP, les projections se font alors systématiquement à travers le Blu-Ray, seule possibilité qui permet un double avantage technique permettant à la fois d'obtenir une qualité satisfaisante de projection, et d'éviter le piratage, avec un équipement peu coûteux. Afin d'attirer un public plus large à l'intérieur du pays, on note souvent que le film est accompagné par son distributeur, ou son réalisateur/producteur, et ce afin de créer l'événement, de protéger la qualité même de la projection et d'éviter toute possibilité de piratage. Cependant les projections organisées
de manière militante pour les trois films en question n'ont pas dépassé six par gouvernorat. Certains gouvernorats du Sud et de l'Ouest (Tozeur, Kebeli, Gasrine ou Tataouine), qui enregistrent les indices de la richesse et de l'emploi les plus faibles, n'ont pas été concernés par les projections des trois films. Malgré tout et grâce à la mobilisation de tous les intervenants, ces opérations constituent un succès certain car ils ouvrent une brèche dans le tissu de la diffusion du film et augurent d'un développement croissant.
Politique de prix et public
Pour les trois films les projections sont souvent gérées directement par l'un ou l'autre du distributeur, du producteur ou du réalisateur  ; parfois, ils se retrouvent tous ensemble, et ce selon l'importance du lieu. Elles sont assurées par la location directe du film selon un forfait négocié à l'avance. Le tarif varie de 400 dinars tunisiens à 3000 dinars tunisiens (200 à 1500 euros) en fonction du commanditaire 8. Par exemple à Nabeul 9, troisième ville du pays ou à Sousse, quatrième ville, toutes deux estudiantines et touristiques, le prix de la location du film est plus élevé qu'ailleurs. Par contre à Beja ou à Jendouba, villes agricoles du centre et de moyenne importance, le tarif est beaucoup moins élevé, pour encourager un public qui n'est pas habitué à aller au cinéma. L'enquête nous révèle que le nombre de spectateurs varie d'une région à une autre : 700 places à Sousse et 200 places à Jendouba. Le tarif de chaque billet varie lui aussi d'une région à une autre et va de 5 à 7 dinars. (2,5 à 3,5 euros). Ce chiffre atteint les 10 dinars (5 euros) dans les six salles du circuit commercial comme on l'a décrit plus haut. Pour des raisons militantes exprimées conjointement par le producteur et ou le réalisateur, certaines projections du film Bastardo, par exemple, ont été assurées gracieusement au profit des associations ou des ciné-clubs dans les régions les plus démunies et les plus éloignées telles que Médenine ou Gafsa.
Ainsi malgré une promotion relativement importante, un tarif d'entrée peu élevé, et un circuit de salles important mis à la disposition des films le nombre d'entrées total (circuit commercial et circuit culturel) n'a pas dépassé 45 000 entrées 10. C'est un chiffre prometteur cependant, il représente une limite difficile à atteindre pour tout film tunisien, car il est considéré comme chiffre de référence et un bon début pour la carrière du film fraîchement sorti en salle.
Le décalage entre le nombre d'entrées de Hez ya Wez (45 000), Bastardo (40 000) et Khemis Achia (25 000) s'explique par le fait que les deux premiers films ont été accompagnés étroitement par les auteurs producteurs du film alors que le dernier a été confié à une distribution classique.
Des "films événements"
Chacun de ces trois films adopte certes un dispositif narratif différent. Mais au-delà de ces différences, ces trois fictions traitent de près ou de loin de la révolution tunisienne de 2011, et ont constitué ce que Diana Gonzalez-Duclert appelle des " films événements " (Gonzalez-Duclert 2012, 4). L'événement est médiatique, public, politique, social et esthétique. Avant leur diffusion dans les Maisons de la culture, les trois films, objets de cette réflexion, adoptent le principe événementiel sur les réseaux sociaux, relais idéal et incontournable pour attirer le public au spectacle " événement " du film en question. L'annonce de l'événement se fait dans les journaux, les radios, les télévisions mais également sur les réseaux sociaux. L'enquête révèle que le budget consacré à la communication sur Internet (sites web, Facebook et événement payant, Twitter, YouTube) a atteint pour le film Bastardo par exemple 70 % du budget total consacré à la promotion du film, alors que la communication classique (presse, télévision, radio, affiche) ne représente que 30 %. L'arrivée du film dans les Maisons de la culture à l'intérieur du pays, constitue alors une sorte de gala, une fête à laquelle est convié tout le monde car elle constitue dans la plupart des cas un événement unique dans la ville. Créant l'événement, la promotion du film implique les 4 600 000 11 connectés sur les réseaux sociaux, ce qui représente un public potentiel qui pourrait assister à la projection. L'annonce, dans ces promotions, de la présence physique des acteurs principaux du film et du réalisateur incite la curiosité du public de l'intérieur qui a rarement l'occasion de se rapprocher des vedettes. La projection du film soutenue, à chaque fois, par la présence sur scène de trois ou quatre membres de son équipe s'achève par un débat avec le public. La projection commerciale devient alors à la fois un spectacle et une animation vivante de ciné-club (débat, séance photo, réceptions).
Sur les trois films, seul Bastardo a circulé pratiquement dans toutes les régions (19 sur 24). Avec un total de 10 000 entrées dans le circuit culturel, représentant le quart des recettes, son producteur peut revendiquer relativement un succès régional. Ce qui en soit est une première qui va encourager d'autres films tunisiens à exploiter cette nouvelle opportunité. Quant aux deux autres films, Hez ya Wez (12) et Khemis Achiay, leur diffusion s'est limitée à dix gouvernorats. Le nombre total des entrées, pour chacun d'eux, n'a pas dépassé les 5 000, soit une moyenne de 500 entrées par gouvernorat.
Pour conclure nous pouvons affirmer que malgré toutes les difficultés du secteur de la distribution, les réalisateurs, producteur et distributeurs tunisiens militent non seulement pour défendre le maintien du secteur dans le pays mais surtout le faire évoluer et de l'adapter à son époque. Il s'agit d'un engagement, et d'une revendication vitale afin de résoudre ce problème qui entrave gravement le développement d'une véritable cinématographie nationale. Sans l'existence d'un véritable marché, point de secteur cinématographique viable capable de donner une existence à une économie du film et de le faire circuler dans toute la Tunisie. Cette situation alarmante a poussé le ministère de la Culture à demander à l'Assemblée nationale constituante (ANC) d'étudier l'amendement d'un texte de loi qui obligerait chaque film tunisien ayant bénéficié de l'aide de l'État de faire une projection dans les 221 Maisons de la culture existantes. Sachant que l'État par le biais du ministère de la Culture acquiert chaque année des films tunisiens pour les faire diffuser dans son réseau culturel. L'objectif de cette nouvelle initiative est d'abord d'instaurer de nouvelles pratiques de distribution, de défendre la culture locale permettant au spectateur tunisien, dans toutes les régions, de pouvoir accéder à tous les films financés par l'État. D'autre part il s'agit de responsabiliser les producteurs dans cette prise de conscience poussée par une nouvelle demande exprimée par le public à travers les associations et les réseaux sociaux (13). Cette réflexion pourrait éveiller des polémiques et donc certainement un équilibre sera à trouver entre le devoir de l'État et les obligations commerciales d'un film. Cependant malgré toutes ces tentatives, le film tunisien ne parvient pas encore à couvrir ses frais, n'atteint pas son public dans plusieurs régions et gouvernorats essentiellement celle du Centre et du Sud (Gabes, Tozeur, Kebeli, Gasrine, Tataouine). L'analyse approfondie de ce dernier volet mériterait à elle seule une nouvelle enquête sur le terrain tant les données statistiques sont introuvables ou inutilisables.
Bibliographie
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Dami, Samira, 2005, "Ensemble pour le retour de la cinéphilie", La Presse Week-end de Tunisie, 12 février.
Cheriaa, Tahar. 1978. Écrans d'abondance ou cinéma de libération en Afrique. Tunis : La plume.
Corriou, Morgan. 2012. "La consommation cinématographique : les plaisirs du cinéma en Tunisien au tournant de 1956". In Les Cinéma du Maghreb et leurs publics, Patricia Caillé, Florence Martin, Africultures n° 89-90, Paris : L'Harmattan.
Ferjani, Riadh. 2011. "L'économie informelle de la communication en Tunisie : De la résistance à la marchandisation". In Piratages audiovisuels : les voix souterraines de la mondialisation, Tristan Mattelart. Paris : Ina Edition.
Gharbi, Neila. 2012. "Les journées du cinéma tunisien : 5e édition", La Presse de Tunisie, 15 avril.
Guiga Belkaied, Lamia. 2008. "L'actuel paysage audiovisuel en Tunisie : la radio, le cinéma et la télévision". Thèse de Doctorat, Université Panthéon Assas - Paris 2.
Gonzalez-Duclert, Diana. 2012. Le Film événement. Paris : Armand Colin.
Khelil, Hédi. 2006. Abécédaire du cinéma tunisien. Tunis : SOTEPA-Graphique.

1. Le nombre de distributeurs actifs est réduit à quatre ou cinq. De même que les notions de distributeur et d'exploitant sont aujourd'hui à remettre en question.
2. La moyenne de production est aujourd'hui entre trois et quatre films par an.
3. En 2011-2012 la Tunisie a produit une dizaine de longs métrages, et une cinquantaine
de films documentaires et courts métrages.
4. Évolutions des Maisons de la culture selon le ministère de la Culture : 184 en 1994, 214
en 2010 et 221en 2012.
5. Les Maisons de culture en Tunisie sont réparties sur les 24 gouvernorats comme suit :
le Grand Tunis (Tunis, Ariana, Ben Arous et Mannouba) abrite 17,6  %, les cinq grandes
villes (Monastir, Nabeul, Mahdia, Sfax et Sousse) abritent 31,2 %, le reste des gouvernorats
abrite 51,2 %.
6. Hez ya Wez (Affreux cupide et stupide) de Brahim Ltaief est une comédie dramatique qui raconte l'histoire d'un faux producteur, d'un groupe armé et d'un policier corrompu dans un lieu qui n'est pas précisé mais dont les propos trouvent leur source dans un des pays du Printemps arabe d'après révolution où tout est permis et en toute impunité.
Khémis Achiya (Jeudi après-midi) de Mohamed Dammak est un drame social qui raconte l'histoire d'un homme d'affaires sexagénaire proche du pouvoir de Ben Ali, victime d'un accident de la route qui le jette dans un coma profond. Autour de lui ses enfants s'agitent. Chacun vit la situation à sa manière, mais aucun ne peut réellement s'occuper de lui lors de sa longue convalescence.
Bastardo de Nejb Belkadhi est un drame social,qui raconte l'histoire d'un trentenaire vivant dans le rejet de son quartier pauvre. Il voit sa vie changer le jour où il installe un relai GSM sur son toit. Son ascension est fulgurante mais c'est sans compter sur le chef du quartier sans scrupules, qui voit d'un mauvais œil l'ascension du "bâtard".
7. Parmi ces trois films seul Brahim Ltaief a les trois casquettes : réalisateur, producteur et distributeur. Il a fait le suivi de son film dans toutes ses étapes.
8. Entreprise privée ou association qui louent le lieu de projection dans les Maisons de la culture pour y projeter le film.
9. Nombre d'habitants par gouvernorat (par millier) selon l'l'Institut national des statistiques 2010 : Tunis : 1000,3 ; Sfax : 931 ; Nabeul : 731 ; Sousse : 611 ; Bizerte : 546 ; Kairouan : 530 ; Médenine : 455 ; Gafsa : 388.
10. Pour le circuit commercial  : 40  000 pour Hez ya Wez, 30  000 pour Bastardo et 20 000 pour Jeudi après-midi. Pour le circuit culturel : 10 000 pour Bastardo et 5 000 pour les deux autres. Chiffre communiqués par les producteurs et distributeurs des films.
11. En Tunisie sur 11 millions d'habitants il y a 4,6 millions utilisateurs de Facebook en 2014 dont 70 % ont moins de 35 ans. Tunisie sondage 2014.
12. Avant la sortie officielle dans le circuit commercial (15 septembre2013) Brahim Ltaief, réalisateur, coproducteur et distributeur de Hez ya Wez, a choisi de faire sortir son film dans le cadre du Festival international de Carthage doté d'une capacité d'accueil de 7 500 spectateurs.
13. Diverses revendications et demandes précises circulent sous forme de pétition sur Internet afin de de dynamiser le secteur de diffusion culturelle à l'instar de l'association des cinéastes tunisiens ou l'association des Arts pour le cinéma et le théâtre.
///Article N° : 13514

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Tableau 1 - Les projections





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