La face cachée d’Alexandre Dumas

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À l’heure même où les romantiques font du métis un héros littéraire, Alexandre Dumas, petit-fils d’esclave, ne revendiquera jamais ses origines noires dans ses textes. En revanche, il révolutionnera la narration classique et fera rêver des millions de lecteurs, souvent ne connaissent pas l’histoire personnelle de cet auteur à succès.

Alors qu’on doit bien lui reconnaître aujourd’hui, Panthéon oblige, le statut d’un des plus grands hommes de lettres français, certains s’étonnent de ce qu’Alexandre Dumas ait si peu fait allusion dans ses oeuvres à ses origines caraïbes. Et leur étonnement ne va pas sans arrière-pensée… Pourquoi grand dieu, le romancier prolixe toujours en quête de grandes aventures à raconter, n’a-t-il pas puisé dans cette formidable source d’inspiration que pouvaient représenter les îles, ce monde de la flibuste et des bateaux négriers ? A peine trouve-t-on un petit roman sans envergure, Georges qui évoque les colonies dans toute l’oeuvre foisonnante du molosse. Comment expliquer ce curieux escamotage ? Aurait-il voulu faire oublier le sang noir qui coulait dans ses veines se hasardent à envisager ceux qui se croient perfides… Pourtant comment Alexandre Dumas aurait-il pu faire oublier ses origines caraïbes, lui que ses détracteurs, s’empressaient de traiter de  » nègre  » et qui trouvaient dans sa physionomie comme dans sa corpulence les attributs de la bête africaine ? Pourquoi Dumas aurait-il dû rappeler des origines qu’il portait sur le visage et qu’il n’était guère besoin de déterrer, puisque la critique en première ligne était prompte à les brandir comme le scalp qui arracherait à Dumas son pouvoir de création ? Il suffit de rappeler ce qu’Eugène de Mirecourt avait fait paraître contre le romancier à succès dans un pamphlet qu’il avait intitulé  » Fabrique de romans : Maison Alexandre Dumas et Cie  » et qui voulait dénoncer son industrie littéraire :  » Le physique de M. Dumas est assez connu : stature de tambour-major, membre d’Hercule dans toute l’extension possible, lèvres saillantes, nez africain, tête crépue, visage bronzé. Son origine est écrite d’un bout à l’autre de sa personne ; mais elle se relève beaucoup plus encore dans son caractère. Grattez l’écorce de M. Dumas, et vous trouverez le sauvage. Il tient du nègre et du marquis tout ensemble. Cependant, le marquis ne va guère au-delà de l’épiderme. Effacez un peu le fard (…); le nègre vous montrera les dents. Le marquis joue son rôle en public, le nègre se trahit dans l’intimité. « 
Loin de se laisser réduire à cette identité où on souhaite toujours enfermer le nègre, loin de se laisser définir, Dumas l’ondoyant a déployé toutes les facettes de sa créativité pour provoquer l’éblouissement. Et il a réussi le tour de force de nourrir de son imaginaire des générations de petit français qui ne se sont jamais douté que l’auteur des Trois mousquetaires, de Joseph Balsamo ou du Comte de Monte-Cristo, fleurons de la littérature romanesque, illustrations magistrales de l’histoire France et de ses héros chevaleresques avait des ancêtres noirs. Et parmi ceux qui défendirent la supériorité blanche au temps de l’empire colonial combien trouverait-on de fervents admirateurs d’Alexandre Dumas qui n’ont jamais connu leur méprise, jamais su que leurs nobles amours romanesques contredisaient magistralement la mesquinerie de leurs basses convictions anthropologiques ?
Un nègre dénonce-t-il l’esclavage ?
Petit fils de Marie-Cessette Dumas une esclave noire de Saint-Domingue, Alexandre Dumas naquit à Villers-Cotterêts en juillet 1802, l’année où Napoléon rétablissait l’esclavage aux colonies et deux mois après qu’un nouveau décret interdit aux gens de couleur de se marier et d’avoir des enfants en France.
Son arrière grand-père, le marquis Antoine Davy de la Pailletterie descendant de Hobereaux normands était venu faire fortune aux colonies comme beaucoup d’aristocrates désargentés, et comme beaucoup de colons que le Code noir engageait à agrandir leur cheptel avec leur propre semence avait eu quatre enfants avec l’une de ses esclaves. Bien tout à fait estimable, puisqu’il les revendit avec la mère pour payer son voyage de retour en France. Parmi eux se trouvait celui qui allait devenir le fameux général Dumas, celui qui serait le père d’Alexandre. En ces temps révolutionnaires où les frontières de la nation étaient menacées, il s’était engagé comme beaucoup d’autres mulâtres dans la  » légion noire  » au côté du Chevalier de Saint-George pour défendre la patrie en danger et s’était illustré sur les champs de bataille de la Révolution.
Le général Dumas s’éprit de Marie Louise Elisabeth la fille d’un hôtelier Claude Labouret, officier de bouche du duc d’Orléans, et l’épousa. Elle lui donna un fils en 1802, année de naissance d’Alexandre, mais année aussi de la déchéance pour le général Dumas que Napoléon chassa de son armée comme tous les autres nègres et mulâtres.
Si dans ses mémoires, comme le souligne Claude Schopp, Dumas préfère se souvenir de ses ascendances aristocratiques, aussi illégitimes soient-elles, il revendique tout autant son ancrage populaire. Pourquoi, lui qui était né d’un mariage mixte contracté in extremis avant le décret qui les interdirait à nouveau, lui qui était né avec le rétablissement de l’esclavage et la répudiation de son père aurait-il revendiqué une part de cette identité qui le mettait en danger et fragilisait son image ? De toute façon, mulâtre, il ne pouvait le cacher, alors qu’on invente ce que l’on veut… il revendiquait avant tout son métissage social,  » composé du double élément aristocratique et populaire, aristocratique par mon père, populaire par ma mère.  » (1), disait-il, métissage qui allait présider au destin de la France post-révolutionnaire et qui serait un modèle républicain. Métissage qui serait aussi le crédo esthétique des romantiques.
Dumas a grandi avec une altérité physique qu’on ne lui a pas laissé oublier, descendant d’esclave, il n’a jamais cessé de l’être dans le regard de l’autre. Quand Victor Hugo, Mérimé ou Eugène Sue écrivent sur l’esclavage, ce sont des Blancs qui dénoncent un ordre odieux, qui attirent l’attention sur ces inégalités qui continuent de ravager la société française. Dumas est anti-esclavagiste, comment en serait-il autrement… mais d’où parle-t-il, lui le mulâtre ? Certainement pas du même point de vue qu’un Hugo où qu’un Mérimé qui soignent finalement leur mauvaise conscience, le point de vue de Dumas est nécessairement plus complexe : il est pris dans une schizophrénie qui fait de lui à la fois la victime et le bourreau en dehors pourtant des réalités de l’esclavage, loin de ces colonies où les Noirs sont privés de liberté et où certains mulâtres trafiquent une marchandise humaine. Difficile d’évoquer une réalité honteuse dont on est si proche par la chair et si loin par la situation sociale et géographique.
D’ailleurs quand Dumas évoquera la situation des colonies dans Georges en 1843, il évite les Antilles de ses origines et situe son histoire à l’île Maurice. On lui reprochera de ne pas avoir fait un roman anti-esclavagiste. Son roman au contraire expose la réalité des plantations avec tout son cynisme. Et la force du récit de Dumas, c’est de ne pas avoir fait des mulâtres les héros de la libération des esclaves contre les méchants colons. Non, esclavagistes, les mulâtres le sont comme les autres planteurs, ils sont lâches et raisonnables, ils sauvent leur peau. Pas d’idéalisme aux colonies !  » C’était une industrie parfaitement légale « , écrit Dumas  » quant à la validité du droit que l’homme s’est arrogé de trafiquer de son semblable, cela ne le regardait aucunement « . Son personnage, Jacques Munier, Dumas le définit comme  » un bon négociant faisant son commerce en conscience  » et ayant pour ses esclaves  » presque autant de soins que si c’étaient des sacs de sucre « . Il avait choisi la distance et l’ironie, pour mieux mettre la société de son temps face à ses responsabilités et éviter de se gargariser d’idéalisme inutile si facile à démonter.
Son engagement fut celui d’un Républicain qui alla jusqu’à prendre les armes pour défendre ses idées en 1830. Avec la révolution de 1848, il entre même dans l’arène politique aux côtés de Victor Hugo et Lamartine, il écrit à tour de bras dans la presse républicaine et se présente aux élections dans l’Yonne, la Seine-et-Oise et même en Guadeloupe. Seulement la politique ne lui réserva pas les mêmes succès que la littérature.
Un cheval de Troie littéraire
Abolitionniste, il l’était dans l’âme comme tous les romantiques, mais il avait enfourché en littérature un autre cheval de bataille, celui d’Ulysse. Le racisme qui se développait avec les débuts de l’anthropologie et préparait l’opinion publique à admettre scientifiquement la supériorité de la race blanche et la perdition des sang-mêlé ne pouvait guère s’attaquer de front. Dumas entreprit un travail souterrain où son identité nègre allait s’affirmer non par les sujets de ses oeuvres, mais par le souffle et le mouvement. Il allait pondre dans l’imaginaire de plusieurs générations de jeunes européens, sa vision de l’histoire, son sens narratif, son énergie, son rythme. Formidable Joseph Balsamo de la littérature, visionnaire et magicien, il allait hypnotiser des millions de lecteurs et, pour leur plus grand plaisir, pirater leurs rêves comme  » the black Pirate  » du film de Minnelli. Réginald Hamel raconte la terrible méprise du célèbre pianiste Louis-Moreau Gottschalk, ce descendant de marchands d’esclaves dont le père avait fait fortune à la Nouvelle-Orléans après avoir quitté précipitamment Saint-Domingue, et qui ne perdait jamais une occasion de s’indigner de l’infériorité des nègres, nourrissait pour Alexandre Dumas dont il croyait qu’il était un Grand créole, une admiration sans bornes. Il en avait fait son modèle ! La découverte des origines du petit-fils d’esclave fut un choc brutal pour ce défenseur de la supériorité blanche en ce XIXe qui va consciencieusement se persuader de l’infériorité de la race noire pour mieux se raccrocher d’abord à l’ordre qui sévit aux Amériques et par la suite justifier l’entreprise coloniale en Afrique.
Dumas distillait dans les consciences une dynamique qui n’appartenait pas à la sensibilité de la vieille Europe, autrement dit une puissance inventive toute africaine à en croire ses contemporains qui admiraient l’originalité de son pouvoir créatif et la magie de son style comme Michelet dont Dumas aurait souhaité, selon Claude Schopp, faire graver ces paroles sur sa tombe :  » Voyez-vous la race africaine, si gaie, si bonne, si aimante ? Du jour de sa résurrection à ce premier contact d’amour qu’elle eut avec la race blanche, elle fournit à celle-ci un accord extraordinaire des facultés qui font la force, un homme d’intarissable sève, un homme ? Non, un élément, comme un volcan inextinguible ou un fleuve de l’Amérique. Jusqu’où n’eût-il pas été sans l’orgie d’improvisation qu’il fait depuis cinquante ans ? N’importe, il n’en reste pas moins et le plus puissant machiniste et le plus vivant dramaturge qui ait été depuis Shakespeare. « 
Victor Hugo parlera aussi de lui à sa mort comme d’un ensemenceur de conscience :  » Alexandre Dumas est un de ces hommes qu’on pourrait appeler les semeurs de civilisation ; il assainit améliore les esprits par on ne sait quelle clarté gaie et forte ; il féconde les âmes, les cerveaux, les intelligences ; il crée la soif de lire ; il creuse le cœur humain, et il l’ensemence.  » (2)
L’effigie des romantiques
Incarnation d’un métissage racial et social, Dumas portait déjà dans sa chair l’esprit romantique, aussi porter à la scène un personnage de mulâtre l’aurait-il à l’évidence dangereusement exposé. Beaucoup de ses amis romantiques avaient fait jouer de ces  » mélanodrames  » comme disait la presse, qui étaient pour toute une frange conservatrice du monde littéraire l’occasion de se moquer du mouvement artistique que défendait Victor Hugo, ou plutôt comme on l’épinglait alors  » l’auteur de Bug-Jargal « .
 » Il paraît qu’on veut établir un genre de littérature fusionnaire, Le Nègre est de cette école qui s’énerve en essayant un mélange du beau et du fantasque, et l’union entre le bon et le mauvais goût. Cette littérature-métis (sic) sera rejetée par tout le monde. Nous devons recommander à tous les acteurs de ce drame de mieux se noircir, et de mieux ajuster sur leurs têtes leurs toisons de laine.  »
Voilà les quelques lignes qui commentaient, dans Le Corsaire du 1er novembre 1830, la création à la Comédie-Française du drame de Georges Ozaneaux, intitulé Le Nègre, parfaite illustration de la dramaturgie romantique et mettant en scène dans une colonie portugaise d’Afrique, un esclave révolté qui empoisonne ses maîtres et fomente un soulèvement. Les critiques furent acerbes : on reprochait à Ozaneaux d’avoir mis dans la bouche de ses nègres  » un langage déraisonnablement prétentieux  » et d’en avoir fait  » des poètes romantiques  » (3)
L’échec de la pièce stigmatise assez bien la dimension révolutionnaire du théâtre romantique, ce théâtre métis, comme dit le critique du Corsaire, qui ose accorder au nègre la noble place du héros tragique, cette littérature fusionnaire, pour reprendre encore une de ses formules, dont les choix esthétiques n’ont pas manqué de braver les préjugés et, qui plus est, d’avoir une véritable incidence politique.
Ce sont en effet les romantiques qui osèrent, les premiers, faire monter sur la scène française des héros noirs. Et ce ne fut pas sans démêlés avec la censure. Au XVIIIe siècle et surtout pendant la période révolutionnaire, l’esclavage venant d’être aboli, le théâtre français admettait le personnage de l’esclave fidèle et aimable toujours riant et dansant, toujours prêt à tout pour aider son maître qu’il adore et qui finira par l’affranchir, et surtout baragouinant ce fameux petit-nègre aussi humoristique qu’attendrissant. Mais les personnages héroïques inspirés des figures historiques étaient bannis. Sous l’Empire, alors que Napoléon essuyait des échecs cuisants contre Toussaint-Louverture, et qu’il rétablissait finalement l’esclavage en 1802, les Caraïbes devenaient purement et simplement un sujet proscrit du théâtre, et qui le resterait sous la Restauration.
On jette le voile sur Saint-Domingue, quant aux révoltes d’esclaves, les évoquer serait de la provocation : ce que l’on tolère dans le cadre de la fiction romanesque, chez ces poètes scandaleux et provocateurs que sont les romantiques, ne saurait trouver sa place au théâtre. C’est pourquoi l’adaptation du Bug-Jargal de Victor Hugo que font jouer en septembre 1828, sur la scène de l’Ambigu-Comique, Antier, de Coisy et de Flers, a subi de telles transformations que la pièce n’a plus rien à voir avec l’oeuvre originale (4). Le drame est transplanté dans l’île de Java. Les Blancs sont des Hollandais, les naturels de l’île sont des indiens et les nègres n’y sont que des ombres lointaines.
Les mélanges raciaux qu’on redoutait déjà avant 1789 se sont multipliés avec l’abolition de l’esclavage et la fin de l’interdiction des mariages mixtes jusqu’en 1802. Noirs et mulâtres se firent aussi plus nombreux en métropole à l’époque révolutionnaire. Certains étaient venus en délégation pour défendre les droits de leur communauté, d’autres s’étaient engagés dans l’armée révolutionnaire comme le père d’Alexandre Dumas et beaucoup avaient aussi suivi leurs maîtres qui étaient rentrés en France accompagnés de leur domesticité noire. Les sang-mêlé apparurent bientôt comme une réalité quotidienne en métropole (5).
Le métis, personnage tragique des romantiques
Qu’il soit biologique ou culturel, le métissage devint une préoccupation littéraire de premier plan sous la Restauration. Cependant, loin de lutter contre le préjugé de couleur, on l’accepte comme une fatalité et on voit dans le mulâtre un être irrémédiablement rejeté de la société. Sa double appartenance le condamne au malheur et à la solitude. En lui se mêlent la fougue sombre du sang africain et la dignité pure du sang blanc, cette dualité déchire son coeur, d’autant que son apparence le rejette de la société des Blancs comme un paria et que, si jamais au sein de ce milieu qui l’attire un amour vient à ravir son âme, ce ne sera qu’une source supplémentaire de souffrance.
Ourika inaugure le prototype de ce personnage tragique. Le roman de Madame de Duras racontait les illusions perdues d’une jeune négresse qu’une dame de la haute aristocratie avait élevée comme sa fille sans la prévenir de sa différence et de l’impossibilité dans laquelle sa couleur la mettait de ne jamais pouvoir être aimée. Le roman tout auréolé d’une nostalgie d’Ancien Régime tendait à démontrer qu’il aurait mieux valu pour son bonheur laisser la jeune négresse à sa place. Il fit fureur dans les cercles littéraires à la mode et donna lieu au théâtre, en 1824, à plus de quatre adaptations, dont notamment le drame de Frédéric de Courcy et Jean-Toussaint Merle joué à la Porte Saint Martin. Certes, Ourika n’est pas mulâtre, mais son éducation en fait une « négresse blanche », une métisse culturelle, partagée entre son origine africaine, cette couleur qui la trahit, et les valeurs morales qu’on lui a inculquées dans le milieu aristocratique où elle a grandi.
Avec Le Mulâtre et l’Africaine de Frédéric et Laqueyrie, mélodrame en trois actes joué au théâtre de la Gaîté la même année, on retrouve la même solitude, la même souffrance dans le personnage de Jeaufre, ce jeune esclave mulâtre qui nourrit pour la fille de son maître un amour ardent et secret traîne sa peine sans fin. Il n’est pas simplement mulâtre par le sang, tout dans son port, sa mise et son langage en fait un homme distingué, seule sa couleur révèle sa condition.
Jeaufre, comme Ourika, définit un nouveau type de personnage tragique qui ne peut que séduire les romantiques, tant il répond aux valeurs profondes qu’ils attachent au drame. Paria solitaire, au ban d’une société qui refuse de le comprendre et d’admettre sa différence, fatalement condamner à souffrir et à aimer sans retour, déchiré par les forces contradictoires qui l’animent, naturellement piégé entre grotesque et sublime, le métis incarne le héros romantique. Et Bug-Jargal, le premier grand héros qu’imagine Victor Hugo en 1828, a les mêmes obsessions et les mêmes douleurs qu’une Ourika ou un Jeaufre.
On comprend alors pourquoi Othello apparaît aux yeux du Cénacle comme le personnage emblématique du drame moderne. En 1829, Alfred de Vigny fait jouer à la Comédie-Française son More de Venise. Certes, c’est avant tout une adaptation de l’oeuvre de Shakespeare, mais c’est aussi le premier drame romantique à entrer au Français. On retrouve dans Othello ce métis culturel en marge de la société, en dépit de tous les efforts qu’il déploie pour s’y faire accepter. Ses exploits militaires en font un général acclamé, il s’est hissé seul au sommet de la hiérarchie de Venise, mais il reste un More, et, comme époux de Desdémona, sa couleur n’inspire que mépris et dégoût.
Cependant, l’accueil réservé par la critique à ce nouveau type de tragédie reste sans appel. On accuse la pièce de ne pas être à sa place dans le contexte social et historique de la nation française et surtout de blesser la bienséance. Au lendemain de la première représentation, qui avait été particulièrement houleuse, le Corsaire s’indigne et définit les romantiques comme des  » novateurs qui n’ont pas encore compris ce que réclament les moeurs nationales et le bon goût  » (6)
Qu’est-ce qui choque donc tant la critique dans cet Othello adapté par Vigny ? Certes la condamnation de la pièce s’inscrit sans doute plus largement dans l’ensemble des attaques portées à l’époque contre Victor Hugo et le Cénacle. Cependant, on est surpris de constater que la Pandore justifie le mauvais goût de la coterie romantique qui, dans l’oeuvre de Shakespeare, ose faire le mauvais choix d’Othello, en rappelant qu’il fallait s’y attendre puisque  » les beaux-arts ne datent, pour elle, que de Bug-Jargal  » (7). La réprobation n’était donc pas à l’évidence seulement d’ordre esthétique et dramaturgique, les romantiques heurtaient les préjugés raciaux.
Après la révolution de juillet 1830, ces personnages de mulâtres vont se multiplier sur le Boulevard, mettant en scène les horizons lointains des colonies ou la brillante société des Lumières qui tolérait finalement l’esclavage du Chevalier de Saint-Georges que joua Laffont au Théâtre des Variétés au Docteur noir auquel Frederick Lemaître prêta ses traits en 1840 au Théâtre de la Porte Saint-Martin, en passant par Farruck Le Maure du Jeune Victor Escousse, autant de jeunes sang-mêlé héroïques et torturés dont Dumas était la représentation vivante. Donner dans ces sujets n’aurait-il pas été redondant… La presse n’aurait pas manqué de l’enjoindre à venir jouer lui-même son personnage…
A n’en pas douter, seul vrai mulâtre du Boulevard, Dumas passait déjà pour l’effigie nègre des romantiques. Fallait-il en rajouter ?
Un génie nègre
Le génie de Dumas est d’avoir inventé le mouvement et le rythme en littérature, d’avoir introduit dans la narration classique et le long fleuve tranquille du récit, les explosions et bouillonnements du volcan. Dumas invente la simultanéité, les dialogues qui font avancer l’histoire et on apparente aujourd’hui ses découpages narratifs au montage cinématographique, ce qui explique d’ailleurs la facilité d’adaptation de ses romans au cinéma. On a vu en lui le Shakespeare du roman. On se prend ainsi à penser que Dumas était peut-être déjà dans une sensibilité musicale et jazzistique, son goût pour l’improvisation qu’évoque notamment Michelet, ses jeux de digressions qui ramènent pourtant toujours à l’histoire, sont autant de figures musicales qui participent de la structure intrinsèque du jazz et qui sous-tendent son étonnant souffle narratif…
Maxime Du Camp s’en souvient d’ailleurs dans ses mémoires comme d’un morceau de musique :  » La vie avait chez lui une intensité extraordinaire ; elle le débordait, c’est à peine s’il pouvait la contenir. (…) Lorsqu’Alexandre Dumas était quelque part, il y avait pour ainsi dire des vibrations supplémentaires auxquelles nul n’échappait ; sa puissance expansive était telle qu’elle pénétrait les plus éteints.  »
Cette  » littérature fusionnaire  » que recherchaient les romantiques, Dumas n’avait qu’à puiser en lui-même pour en trouver les fondements et il participa magistralement à la révolution dramaturgique orchestrée par Victor Hugo. C’est Alexandre Dumas qui remporta les premiers succès romantiques au théâtre et imposa le drame nouveau. Avec Henri III et sa cour en 1829 à la Comédie-Française, puis Anthony au Théâtre de la Porte Saint-Martin, après la désaffection des comédiens du Français qui ne se sentaient plus capables de soutenir les audaces du drame moderne, Dumas soulève l’enthousiasme du public. La gloire dramatique n’aura néanmoins qu’un temps, le public du boulevard s’ennuie vite et, dix ans plus tard, ce seront les rez-de-chaussée des journaux à grand tirage qui accueilleront à bras ouverts le génie bouillonnant du dramaturge : Le Journal des débats, La Presse, Le Siècle, Le Constitutionnel… Dumas avait pris l’habitude d’écrire en compagnie selon les techniques des faiseurs du Boulevard et ses romans feuilletons il les signera en collaboration avec Auguste Maquet, puis Gaspard de Cherville. Mais ses collaborateurs n’écrivaient pas, ils apportaient les idées et la composition ; le style, la dynamique, les dialogues, c’était Dumas ! Comme le fera à la même époque Eugène Labiche qui ouvre son  » usine dramatique « , Dumas aura sa  » fabrique de romans « . Et, comme le souligne Claude Schopp, sous son nom se crée un nouveau genre littéraire des plus populaires : le  » roman théâtral historique « , un roman dont la narration est très énergique, qui avance selon un découpage scénique et des dialogues qui tiennent en haleine le lecteur et développent une tension dramatique aussi efficace qu’au théâtre. D’ailleurs Dumas ne renoncera jamais à la scène. En 1847, il ouvre son théâtre historique et y adapte ses propres romans : Monte-Cristo, La reine Margot, La Jeunesse des Mousquetaires…
L’exil pour identité
Ceux qui l’ont connu racontent tous sa frénésie de plaire, la cohorte d’amis dont il s’entourait, ses conquêtes amoureuses multiples, dont on peut enfiler les noms  » comme les grains innombrables d’un infini chapelet «  dit Claude Schopp qui a recensé une cinquantaine de ses maîtresses, son goût incessant pour les voyages… autant de signes de cette instabilité ontologique qui était la sienne, de cette solitude inhérente à sa condition. Il a connu tour à tour réussite et échec, mépris et hommage, et souvent la fuite face au mal-être, face aux créanciers aussi. Ce sera la Suisse en 1832, l’Italie en 1835, la Belgique et les bords du Rhin en 1838, Florence en 1840-1843, l’Espagne et l’Afrique du nord en 1849, Londres en 1857, la Russie et la Grèce en 1858-1859, à nouveau l’Italie en 1860, la Sicile et Naples en 1864, l’Autriche et la Hongrie en 1864-1865, l’Espagne encore, peu avant sa mort. Et il a tout au long de ces périples rapportés des carnets de voyages qui sont de véritables laboratoires narratifs, selon Claude Schopp dans lesquels  » l’écrivain a expérimenté les qualités qu’il mettra au service du roman « , entrecroisant  » épisodes et chroniques historiques, contes et légendes des pays traversés, courtes nouvelles modernes  » (8) Dumas était un homme profondément nostalgique attiré par les lumières de la ville mais toujours en manque de sa forêt de Retz et des parties de chasse solitaire enfoncé dans les bois au milieu des bruits de la nature. Il n’avait pas trouvé sa place dans le monde. Alors il s’est construit un autre monde, un monde à sa mesure, il s’est édifié une montagne littéraire :  » Son oeuvre est immense, c’est presque une bibliothèque «  disait Maxime Du Camp. Il s’est bâti sur une colline dominant la Seine, un château habité par ses personnages et s’est même offert un théâtre sur le Boulevard du crime pour mieux donner vie à ce monde. Dumas a connu le destin de l’éternel exilé, parce qu’il est l’homme du carrefour, de la rencontre, du mélange.
Il est de ces hommes à jamais en exil, toujours en devenir au point de voyager même après sa mort. En 1872, deux ans après son décès à Dieppe dans la maison de campagne de son fils, on transporta sa dépouille dans le pays de son enfance à Villers-Cotterêt. Mais deux cents ans après sa naissance, ses cendres ne s’étaient toujours pas reposées, puisqu’elles ont dû encore voyager jusqu’à la Montagne Saint-Geneviève pour un nouvel et sans doute dernier exil, un exil  » panthéonique  » celui-là ! (9)

Notes
1. Le Mois, n°20, cité par Claude Schopp, Magazine littéraire, n°412, septembre 2002.
2. Lettre à A. Dumas fils, publiée dans Le Rappel, n°782, le 17 avril 1872, p. 1, col. 1.
3. Courrier des théâtres, 30 octobre 1830.
4. Benjamin Antier, F. De Coisy et Hyacinthe de Flers, Bugg, ou les Javanais, mélodrame en trois actes à grand spectacle, représenté pour la première fois sur le Théâtre de l’Ambigu-Comique, le 18 septembre 1828, Quoy, Paris, 1828.
5. Voir William B. Cohen 153, Français et Africains : les Noirs dans le regard des Blancs 1530-1880, traduit de l’anglais, Gallimard, Paris, 1980.
6. Le Corsaire, 25 octobre 1829.
7. Ibid.
8. Claude Schopp,  » Une vie théâtrale et romanesque « , in Magazine littéraire, n°412, septembre 2002.
9. Une version partielle de cet article est parue dans L’Arbre à Palabres, n°13, mai 2003.
Bibliographie :
Claude Schopp, Alexandre Dumas, le génie de la vie, Fayard, Paris, 1985.
Claude Shopp, Alexandre Dumas en bras de chemise, Maisonneuve et Larose, Paris, 2002.
Réginald Hamel, Dumas insolite, Guérin, Montréal, 1988.
Daniel Zimmermann, Alexandre Dumas le Grand, Phébus.
Claude Ribbe, Le général Dumas, dragon de la reine, Du Rocher.
Au comité de rédaction depuis 1997, Sylvie Chalaye est un des piliers de la revue Africultures. Elle partage son temps entre l’écriture, la recherche, et le journalisme. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux écritures dramatiques africaines francophones, Sylvie Chalaye est professeur en études théâtrales à l’Université Rennes 2 Membre du laboratoire de recherches du CNRS sur les arts du spectacle, elle a également publié plusieurs ouvrages historiques sur l’image du Noir (Du Noir au nègre : l’image du Noir au théâtre de Marguerite de Navarre à Jean Genet (1550-1960), L’Harmattan, 1998 ; Le Chevalier de Saint Georges de Mélesville et Beauvoir, L’Harmattan, 2001 ; Nègres en images, L’Harmattan, 2002.) Elle est responsable éditorial de la rubrique théâtre dans Africultures et///Article N° : 3903

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