La femme et le Noir sont-(ils/elles) solubles dans la langue française ?

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« Il est ainsi des langues qui oppressent et tuent, aussi sûrement qu’un rythme inexistant ou un simple déplacement de mots dans une phrase. Des langues qui s’obstinent à vous confiner dans un « hors-monde » inusable. » Marcel Zang appréhende ici comment la langue française confine deux humanités : la femme et le Noir.

C’est entendu, la femme serait « inhumaine » – en ce sens qu’elle n’appartient pas à l’humanité, à en croire la langue française et le petit Robert (humanité : 1120 ; lat. humanitas ; 1150 ; lat. humanus, de homo « homme »). Raison sans doute pour laquelle l’homme détourna la version sacerdotale de la Genèse (« Dieu créa l’Homme à son image, à la fois mâle et femelle ») et son mythe (« Eve est tiré du côté d’Adam ») pour en faire d’un Adam, indifférencié à l’origine, un mâle et postuler le plus tranquillement du monde qu’Eve (femelle) est née de la côte d’Adam (mâle) ; en termes moins anatomiques, l’homme précède la femme dans l’ordre de la création, et détient de ce fait le « commencement » – donc la position de centre. Ce qui cautionnait la supériorité de l’homme et justifiait, par Dieu, ses privilèges et sa domination sur la « fumanité ». Car, nul ne l’ignore, celui qui détient le commencement (source, géniteur, initiateur, antériorité, premier en ceci ou en cela, créateur, etc.) peut à juste titre s’en prévaloir pour revendiquer sa position de centre, centre du monde, aliéner le reste, conchier l’autre et jouir du sommeil du « supérieur ». « Sed glorias primis ! » (la gloire appartient aux premiers), s’exclamèrent l’Eglise et le Coran qui se hâtèrent de bénir et d’entériner ce rapport des sexes. Et voilà comment la peur, le sexisme et la phallocratie apposèrent sur la femme un triple baiser de cendre : au nom du Père, du Fils et… de notre langue à tous.
Il est ainsi des langues qui oppressent et tuent, aussi sûrement qu’un rythme inexistant ou un simple déplacement de mots dans une phrase. Des langues qui s’obstinent à vous confiner dans un « hors-monde » inusable. Oui… l’art est difficile, et toujours dangereux de se commettre avec l’invisible. Qui cherche à naître devrait avant y songer. Qui cherche à parler devrait devant s’y arrêter. Et qui parle s’expose, et parfois à la mort. Car si le langage est un canon facile, qui se donne au premier venu, il n’est jamais innocent et peut fatal se révéler. Comme un filtre, il s’insinue, transporte et lie, vous tend un bassinet et l’endroit où apposer votre signature; sans retour, vous voici pris, engagé, claquemuré. Dès lors, l’histoire qui commence – votre propre histoire – ne vous appartient plus, tout en vous signalant sans cesse. Cette éviction, dite par ailleurs aliénation, est le sceau d’une inaltérable identité, le prix d’une carte de sécurité, prix à payer pour bénéficier du confort et de la protection d’une famille, accéder au monde du langage, et ainsi virilement disposer d’un attirail de signes, de boules, de sens, de référents, de règles. Tant il est vrai que toute langue est productrice de conscience, fabricante de structures et de catégories d’intellection, et en corrélation avec la nature conditionne l’esprit, le caractère, le mode de vie, détermine la représentation du monde, des manières de penser, de voir, de sentir, d’utiliser l’espace, le temps. Vertu et vice. Pouvoir de la langue. Pouvoir de coercition et de libération. D’aveuglement et de clairvoyance. De vie et de mort. Pouvoir de création. Pouvoir constitutif.
Ainsi, parler une langue (langue première, maternelle), c’est corps et âme s’engager; c’est partager, c’est adhérer à un système, c’est rejoindre une histoire, une mémoire, un rythme, une communauté d’idées, de valeurs, de croyances, de mythes, de rêves, de sensations, c’est prétendre à une identité de regard, c’est afficher une appartenance à un groupe, une institution. Parler une langue, c’est faire acte de jeu et d’amour à la vie.
Alors que dire d’une langue qui ne sait vous désigner du doigt que pour vous « dénigrer » ; d’une langue dont chaque respiration vous emplit pour mieux vous étouffer; d’une langue dont les étreintes vous épinent comme des coups de pied au derrière, dont les baisers au goût de cendre sont toujours de glace, et qui s’acharne à vous téter l’entrecuisse avec la vivacité et l’énergie d’un rasoir, faisant gicler vos boyaux d’humeur ? Que dire d’une langue qui vous « broie du noir », ravale, vous accuse, condamne, qui vous nie, réduit, qui ne cesse de vous diaboliser, de vous saper, et de toutes les tares, de toutes les fautes, et cela dans ses moindres articulations, de ses mythes à ses fantasmes, de ses mots à leur symbolisme, de leurs origines à leurs contenus, de ses expressions à leurs péjorations ? Une langue qui s’entend à célébrer un monde schizophrénique, où les uns sont là-haut et les autres là-bas, univers manichéen, où le « blanc » est un espace libre qui fonde sa présence au monde par sa pureté, sa cohérence, par tout ce qui n’est pas signé, souillé, « noirci »; et, ainsi donc maître du commencement et de la puissance signifiante, par son fabuleux pouvoir de création, seul capable de concevoir le Fils de Dieu, Verbe fait homme; et de l’autre, à l’inverse, « l’âme noire », satyre des ténèbres, revers du monde, désunie, privée de lumière, ne peut atteindre à une existence légale et innocentée qu’à condition d’être « blanchie », autrement dit de montrer patte blanche tenant blanche colombe; condition qui fait « rougir » ou « pâlir » tout Noir-obscur-ténèbre-enfer, surtout s’il ne regarde pas son interlocuteur dans le blanc des yeux afin de se donner l’air « franc », c’est-à-dire Blanc, libre et conquérant. Que penser d’une telle langue, quand vous êtes une femme ou un « Noir », et que cette langue maternelle est la vôtre ? La quitter ? Mais on ne quitte pas sa langue ainsi, on ne quitte pas ainsi cet « ici irrémédiable opposé à toute utopie« , pour reprendre le mot de Michel Foucault – autant se quitter ou se saisir du feu de l’enfer pour en recouvrir le monde et, du même jet, tout déconstruire et re-créer. Ou alors se taire… oui, se taire et, avec Rimbaud, se dire : « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : / Mais l’amour infini me montera dans l’âme ». Voilà le tragique de ces femmes et de ces « Noirs » qui ont pour langue maternelle le français, et pour langue topique la république.

///Article N° : 9766

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