La fièvre du samedi soir

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Pour une sociologie du bal nègre… Les soirées dansantes sont une tradition dans les diasporas noires installées en France. Il y a au moins un bal par semaine parmi les différentes communautés africaines de la région parisienne, organisé par une association ou un regroupement de quelques individus. Lieu de retrouvailles, de ressourcement et de collecte pour des œuvres de charité, le bal est aussi le lieu de maintien de l’illusion identitaire.

Les nègres ont la fête dans le sang. C’est un vieux cliché qui se vend régulièrement à bon prix. Mais c’est aussi une réputation très usitée en région parisienne pour exprimer l’ambiance chaude des bals de nègres. Odeurs d’exotismes. Lieu de relâchement des mœurs, de métissage des corps, de fabrication de tendances. On en oublierait que c’est aussi le lieu où l’immigré vient retrouver ses repères, après avoir trimé et s’être humilié la semaine durant. Tous ceux qui peuplent ces soirées aux allures singulières ne connaissent pas un quotidien difficile dans ce pays d’accueil, mais il est vrai que la majeure partie des noctambules rencontrés dans une fête communautaire sont des gens à qui la vie ne sourit guère facilement. Petits ouvriers frustrés, semi-clandestins traqués, opposants politiques en période de prêche… Une réalité sur laquelle les clichés réducteurs préfèrent ne jamais s’arrêter.
Les nègres savent faire bombance. En région parisienne, le bal communautaire est une tradition. Les bonnes adresses de salles se sont multipliées depuis une quinzaine d’années. Saint-Denis, Bagneux, Nanterre… Paris intra-muros. Le choix du lieu va de la boîte de nuit à la salle des fêtes municipale, en passant par des locations spécialisées en la matière. Dans l’ensemble, on n’est guère exigeant. Seules conditions demandées par les organisateurs qui amènent la sono, ainsi que le reste de la logistique humaine et matérielle nécessaires : plus d’espace pour accueillir les fêtards, moins d’argent à débourser et une adresse située non loin d’un métro pour faciliter le retour au matin. Autrement dit, les conditions de sécurité sont souvent sacrifiées, les lieux d’accueil sont rarement très attrayants, et les consignes d’hygiène parfois peu respectés. Mais l’essentiel de ces bals est ailleurs.
Le travailleur ou l’étudiant vient y tremper ses soucis quotidiens dans un environnement plus convivial, censé lui rappeler la solidarité cultivée au pays. Dans un bal communautaire, on se connaît (presque) tous : si ce n’est pas de nom, c’est de visage. On est toujours le cousin de quelqu’un ou l’ami du mari de la sœur. Excepté peut-être les invités, issus d’un autre village, d’une autre région, voire d’un autre pays. Car les clients de la soirée, à près de 80 %, viendront tous du même endroit. C’est important pour que la fête rayonne. Pour que les langues se délient. Pour que les convives repartent heureux et satisfaits. Le bal est un espace où l’on vient rechercher son double. C’est également le lieu où l’on vient se montrer. Apparence vestimentaire. Apparence de réussite aussi. Ceux qui sont « arrivés« , qui ont un travail, un avenir, y débarquent en famille. La femme, les enfants, le cousin et la belle-sœur récemment ramenés du pays… autant de signes qui sont censés démontrer par A+B que l’on vit bien. Car au bal, les mauvaises langues travaillent. L’être communautaire aime à parler de la réussite ou des échecs de son voisin, de son propre frère, de la femme du copain. C’est une manière pour lui de se distinguer en tant qu’individu et de donner sens à la médiocrité de son quotidien.
Le bal est ainsi le lieu où l’on rencontre ceux que l’on ne verra pas ailleurs. C’est une occasion unique pour revoir des personnes qui ne sortent pas autrement. On y comparera les situation des uns et des autres, on y posera des questions pour en savoir plus sur l’un ou l’autre, on rappellera à l’ordre ceux qui ont oublié leurs familles au village. Mais bien souvent la devise contredit la solidarité affichée : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. A la fin de la soirée, chacun reprend ses habitudes et s’enferme dans les murs de sa cité. Une véritable séance de thérapie collective s’opère durant la nuit communautaire et va permettre à l’individu de relativiser ou non son quotidien, tout en sachant que les informations recueillies sur l’un ou l’autre de ses compatriotes partiront au petit matin au bled via la magie du téléphone. Avant de prendre le premier métro à cinq heures du matin, certains, en sortant de la soirée communautaire, s’empresseront d’appeler pour donner les dernières nouvelles au pays.
Le bal sert aussi parfois de « consulat social ». Ceux qui ont une situation meilleure que les autres peuvent y rencontrer des cas malheureux, qu’ils accepteront peut-être de soutenir. Un parent éloigné sans toit, un ami sans papier qui ne sait plus que faire pour s’en sortir, une cousine à la recherche d’un mari. On se refile les numéros de téléphone, on s’engage à rendre service. L’entraide existe entre les convives, même si cela devient de plus en plus rare.
Le bal communautaire est ainsi le lieu où s’affiche l’entraide sociale, la solidarité de l’immigré avec le pays. Il fonctionne selon un code ritualisé par le business de l’humanitaire, bien que ce soit à une moindre échelle ici. On organise le bal pour soutenir ceux qui sont restés au pays à travers une action populaire et supposée utile. On monte un bal pour participer à la construction d’un foyer culturel pour la ville d’origine, pour financer la construction des écoles, envoyer des poubelles pour l’environnement, créer une usine de moustiquaires contre le palu, etc. La liste est longue, les motivations multiples et les recettes encourageantes. De 10.000 à 30.000 F de bénéfice net en moyenne. D’ailleurs, si on va au bal, c’est aussi pour éviter d’être mal jugé par sa propre communauté de région, de village ou de quartier. Ne pas y aller, c’est refuser d’aider ceux qui sont restés au bled. Ne pas être vu à deux ou trois rendez-vous donnés par la même structure associative permet à beaucoup de penser que vous rejetez « les vôtres ». On ira donc aussi par peur d’être mal jugé ou indexé par sa propre communauté.
Ce type de bal devient alors le lieu où l’on se ‘rachète’ aux yeux de la communauté par rapport à ceux qui sont au pays. On y vient pour « s’acheter » une conscience en bonne et due forme. L’argent réuni et envoyé revient ensuite sous la forme de k7 vidéos, de courriers dithyrambiques, de remerciements sans fin. « Merci de ne pas nous oublier » est la phrase qui consacrera l’action ainsi soutenue. Elle sera prononcée par un notable, un politique, un membre de la famille restée au bled. Et les esprits seront tranquilles. Parallèlement, la dramaturgie du bal va permettre de maintenir l’illusion identitaire. Illusion car les habitudes changent. Il y a de moins en moins d’anciens qui y cultivent le mythe du retour au pays et qui assistent les nouveaux venus au nom de l’idéal communautaire. Il y a de plus en plus de jeunes qui y viennent pour s’éclater et non pour garder un quelconque lien avec le pays. Car le bal a longtemps servi de lieu d’exorcisme. C’était le lieu où l’on se rassurait, où l’on retrouvait ses marques, où l’on échangeait surtout avec les siens.
Durant ces dernières années, beaucoup cependant n’ont eu du communautarisme pratiqué dans ces soirées qu’une image folklorique et discutable. On y suscite un intérêt pour le groupe, mais qui concerne peu les individus de manière intrinsèque. On y défend des valeurs difficilement assumées ou mises en œuvre par les membres de la communauté dans leur vécu français. On y impose une fiction sociale, avec des contraintes culturelles qui n’entretiennent aucun rapport immédiat avec la société d’accueil. La jeune génération est la première à remettre en cause le phénomène. Ils sont nés ou sont venus très jeunes dans l’Hexagone et subissent plus facilement la dynamique d’acculturation ou d’assimilation républicaine. Celle-ci achève d’une manière directe ou indirecte de les distinguer des membres de leur famille vivant dans le pays d’origine. Autant de raisons pour lesquelles le bal communautaire semble fondamentalement reposer sur une illusion identitaire. Une illusion qui contribue au fond à renforcer l’image de l’immigré qui ne se mélange pas ou qui s’accroche pathologiquement à son passé culturel.

 *Cet article concerne essentiellement les bals des communautés immigrées d’origine africaine résidant en région parisienne. Nous n’avons nullement traité la question dans sa globalité. Dans ce concept évocateur de bal nègre, on aurait pu s’intéresser au bal antillais par exemple en métropole. Par ailleurs, il existe d’autres formes de bals dans les communautés qui tirent vers d’autres traditions.///Article N° : 1740

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