La littérature capverdienne contemporaine :

Influences et confluences

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Malgré un alphabétisme endémique et en dépit d’une politique d’aliénation culturelle subie tout au long de la colonisation, le Cap-Vert possède une littérature très riche et variée, traduisant des réalités qui la caractérisent : le joug colonial, l’insularité, la sécheresse, les famines, l’émigration. Une littérature qui est aussi l’expression de la  » cap-verdianité  » : le résultat d’un brassage d’éléments africains et européens, d’influences et de confluences. Depuis les années 30, marquées par la naissance d’un mouvement littéraire et politique regroupé autour de la revue Claridade (Clarté), qui rompait avec les archétypes européens, la littérature cap-verdienne a connu trois phases importantes : la période 35-44, dont le précurseur fut le poète Jorge Barbosa, auteur du recueil de poèmes intitulé Arquipélago ; la période 44-80, dont les représentants, plus engagés idéologiquement, prétendaient dépasser l’attitude contemplative des premiers claridosos ; et enfin, les années 80, qui voient naître une nouvelle vague de poètes et de romanciers plus tournés vers la critique sociale, l’ironie ou l’absurde.

Les premiers claridosos
Le professeur et poète Arnaldo França, que nous avions rencontré en 1996 à l’Institut Supérieur d’Education (Praia), lors d’une conférence sur la littérature cap-verdienne, nous parlait du roman O Escravo (l’Esclave), 1856, de José Evaristo de Almeida, comme étant  » la première œuvre majeure de la littérature cap-verdienne car il constitue un témoignage sur les relations humaines dans une société où l’esclavagisme a été institué, mais dans laquelle l’ascension du Métis était déjà acquise « .
Dès le début du XXème. siècle, des poètes et des écrivains comme Eugénio Tavares (auteur du poème Ode à l’Afrique) ou Pedro Cardoso (poète, folkloriste) jouent un rôle important dans le débat culturel et politique au Cap-Vert. En opposant les valeurs cap-verdiennes à celles de la domination portugaise, ils vont provoquer chez les intellectuels une nouvelle prise de conscience.
La revue Claridade confirme ce renouveau de la vie culturelle cap-verdienne en publiant des textes qui ont trait à la réalité de l’Archipel et à l’originalité culturelle du peuple cap-verdien, recherchant de manière presque obsessionnelle une identité propre. Entre 1936 et 1960 neuf numéros vont paraître, abordant des thèmes tels que le paysage des îles, le folklore et la vie sociale. Jorge Barbosa fut parmi les premiers poètes à ouvrir la voie, dans Arquipélago (1935). Suivront Baltasar Lopes, auteur de Chiquinho (traduit en français, même titre, éd. Actes Sud, Paris, 1991), premier roman de cette nouvelle littérature, Manuel Lopes (Les victimes du vent d’Est, éd. Sépia, Paris, 1996), António Aurélio Gonçalves (Nuit de Vent, éd. Sépia, 1996).
On observe chez ces auteurs l’influence primordiale de la littérature brésilienne du Nordeste, notamment des romanciers Graciliano Ramos, José Lins do Rego et du poète João Cabral de Melo Neto. Baltasar Lopes lui-même reconnaissait que le Brésil fut le  » catalyseur  » de l’identité culturelle cap-verdienne et que  » la thématique de sa littérature nous intéressait car nous y voyions beaucoup de nos problèmes réfléchis et résolus « . Autre influence, solidarité oblige, fut celle des néo-réalistes portugais tels que Vergílio Ferreira ou Miguel Torga qui osaient briser le mur de silence imposé par la dictature de l’Estado Novo..
Les claridosos militants
A partir de 1944, autour de la revue Certeza, et plus tard, vers les années 60, avec le Suplemento Cultural, on assiste à une certaine forme d’engagement contestataire, anti-colonial, politique et social. On passe du discours colonisé/colonisateur au discours exploité/exploiteur. Le poète Ovídio Martins ou le romancier Arménio Vieira en sont les porte-parole les plus véhéments. Ce courant protestataire s’amplifie avec la lutte pour la libération nationale. Du point de vue esthétique il s’éloigne, sans le renier, du mouvement Claridade. Les poètes et les écrivains se mettent à rechercher désespérément des formes d’expression artistique qui soient en harmonie avec les racines africaines de la société cap-verdienne. La créolité acquiert une nouvelle dimension. Dans ce sens, l’exemple de Corsino Fortes est éloquent. Né en 1933 à Mindelo (île de São Vicente), après une période de poésie lyrique et mélancolique exprimée à travers ses collaborations dans le Boletim dos Alunos do Liceu Gil Eanes, à partir des années 70 il s’associe aux claridosos contestataires pour exprimer, sur un ton épique, la dure réalité de la société cap-verdienne, où la souffrance s’étale quotidiennement. Sa poésie devient un acte libérateur et son langage se démarque peu à peu de la norme portugaise, tant sur le plan syntaxique que sémantique. Comme pour certains poètes brésiliens du Nordeste (João Cabral de Melo Neto, par exemple), ce qui fait la force de ce nouveau langage est l’élaboration méticuleuse et soignée de la métaphore :
 » Quando a África incha seus músculos de sangue & secura
Não há Sahel que não queime
No coração da noite
A sua salina de solidão  »
(in  » Árvore & Tambor « )
(Quand l’Afrique gonfle ses muscles de sang & sécheresse
Il n’y a pas de Sahel qui ne consume
Au cœur de la nuit
Le sel de sa solitude)
Les thèmes les plus fréquents sont ceux liés à la vie sociale, à l’histoire du peuple cap-verdien (évocation de Amílcar Cabral, un des fondateurs du PAIGC, assassiné en 1973) et à la lutte de leurs frères africains (évocation du massacre du port de Pidjiguiti en Guinée-Bissau). Henrique Teixeira de Sousa, avec Ilhéu de Contenda (1978), roman historique, en fait partie. D’autres auteurs de cette période (intègrent dans leurs poèmes et leurs romans tout ce qui caractérise l’esprit de la culture créole : les fêtes traditionnelles (la tabanca, le batuque), la musique (la morna, la coladera), la sensualité. Enfin, citons Timóteo Tio Tiofe, pseudonyme de João Manuel Varela qui, avec O Primeiro Livro de Notcha (1975) nous offre une fresque poétique de ses îles d’une grande valeur.
La nouvelle vague
Libérée du carcan de la colonie, pouvant désormais tirer un meilleur profit de la lusophonie et bénéficiant paradoxalement de certains aspects de la mondialisation, la société cap-verdienne est aujourd’hui moins isolée. Ses poètes et ses romanciers abordent d’autres thèmes, sous d’autres formes d’expression, même si la plupart d’entre eux revendiquent toujours une attache aux sources. C’est le cas de Germano Almeida, auteur du roman intitulé Le Testament de Monsieur Napumoceno da Silva Araújo, dans lequel sont mêlées volontairement fiction et réalité, nous offrant une peinture assez critique de la petite bourgeoisie de Mindelo, dans un style resté très proche de la tradition orale. Dans la même veine littéraire, citons encore les poètes Mário Fonseca, qui écrit en français, et Jorge Carlos Fonseca.
La littérature cap-verdienne contemporaine ne cesse de s’enrichir et de se diversifier, d’une part en s’appuyant sur ses valeurs propres, faite d’apports culturels successifs et, d’autre part, alliant tradition et modernité. Ce sont ses influences et ses confluences qui la rendent aussi passionnante et originale.

///Article N° : 1270

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