La littérature jeunesse de la « nouvelle » Afrique du Sud

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Depuis la fin de l’apartheid, un mouvement s’est esquissé dans le monde de l’édition pour enfants. Une production existe, mais elle est trop chère – et toujours aussi blanche.

Introuvables ailleurs que dans les très bonnes librairies, les ouvrages pour enfants sont rarement des produits  » made in South Africa « . La littérature européenne est omniprésente, avec les éternels Enyd Blyton, les contes d’Andersen, le Petit Prince de St-Exupéry et des traductions anglaises de Tintin et d’Astérix au rayon des bandes dessinées. Dans l’une des librairies les mieux achalandées de Johannesburg, Exclusive Books, les livres pour enfants classés  » Afrique du Sud  » remplissent deux rayons, à peine. Sur cette demi-douzaine d’étagères sont aussi rangés, par classe d’âge et par langue (anglais dominant mais aussi afrikaans, zoulou et xhosa), des ouvrages de toute provenance, y compris des contes ouest-africains édités à New York, et des histoires d’animaux dans la jungle importées des Etats-Unis.
Il y en a pour tous les goûts – et couleurs. Des histoires d’enfants noirs, comme ce classique de Beverley Naidoo, Voyage à Johannesburg (Journey to Johannesburg, publié à Londres par HarperCollins en 1985. Et des histoires d’enfants blancs, comme Un cerf-volant rouge dans un ciel pâle, de Diane Hofmeyr, une autre auteur qui a écrit plusieurs livres. Son intrigue : un adolescent de treize ans, Lawrence, voit sa vie basculer lors des inondations qui ont frappé la région du Natal en 1987. Sa lutte contre les événements devient quête d’identité… Pour les filles, Le problème avec Sannie Longtand (The trouble with Sannie Longtand, Tafelberg, 1997) emprunte à l’Europe un personnage de sorcière singulièrement sud-africanisée. La vilaine femme blanche, qui change allègrement les gens en grenouilles, s’habille d’une vieille peau de lion et ne peut pas se passer de Boggom le babouin, qui lui sert de singe à tout faire…
Zèbres, lions, chats et autres animaux occupent une place de choix dans ces livres sud-africains. Mais les rapports inter-raciaux entre les humains relèvent quasiment, dans la « nouvelle » Afrique du Sud, de l’obsession. Le thème est traité par tous les éditeurs avec plus ou moins de bonheur. Dans Le zèbre confus (The confused zebra, Gecko Books), le petit gnu explique au petit zèbre qu’il sera noir quand il sera grand. Le petit zèbre affirme que lui aussi sera noir, mais le gnu lui fait comprendre qu’il est, malgré ses rayures, définitivement blanc. Le petit zèbre s’observe bien dans la mare, et se trouvant ridicule, se roule par terre pour devenir noir. Une pirouette, et la fin est aussi heureuse que philosophe : gnus et zèbres paissent ensemble dans la brousse, prouvant que noirs, bruns ou blancs, ils sont tous des amis. Franchement raciste, en revanche, la série des Prince Thabo (Ravan Press), illustrée à la manière des Walt Disney, cultive l’ambiguïté. Dans L’appel du prince Thabo (1997), l’ancienne peuplade des Tokoloshe qui se cache dans les caves et est connue pour sa laideur et son mauvais caractère, produit une exception : le bon prince Thabo. Ce dernier est envoyé, en guise de rite d’initiation, dans la chambre d’une petite fille blanche, en pleine nuit, avec mission de lui faire peur. Précision importante : Thabo est habillé Reebook, porte des tennis et des dreadlocks, parle une langue africaine, mais son faciès est celui d’un… singe gris ! Bonne pâte, Thabo se lie d’amitié avec la petite fille, ce qui lui vaudra d’être banni de sa communauté…
Si la tendance, depuis 1994, est manifestement aux histoires d’amitié multiraciales, les auteurs, eux, sont toujours majoritairement blancs. Beryl Bowie (traduit en français aux éditions Dapper) est l’un des maîtres de ce nouveau genre. Dans son dernier roman, Phumlani’s Pouch (Kagiso, 1997), les deux amis Phumlani et Justin sillonnent ensemble le Transkei. D’autres, comme Beverley Naidoo et Sandra Baude (Mpho’s Search, 1994), renouvellent les histoires d’exode et de fuite vers Johannesburg qui ont marqué l’histoire et la littérature du pays, depuis le célèbre Pleure, ô pays bien-aimé d’Alan Paton. Les contes africains traditionnels, eux, sont adaptés et « reracontés » (retold) par des auteurs blancs, comme Diana Pitcher (The Calabash Child, David Philipp, 1998), qui a retravaillé des légendes d’Afrique australe et orientale, allant jusqu’au Congo, au Nigeria et au Sénégal. Les initiés pourront reconnaître Leuk le lièvre et Bouki l’hyène, les héros de Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Badji, des auteurs qui ne sont malheureusement pas cités… Robert Bramwell-Jones, Elizabeth Pulles, Dianne Stewart, Isabelle Holden : textes et illustrations des rares livres édités en plusieurs langues, dont l’une des neuf langues nationales africaines (en majorité zoulou et xhosa, et quelquefois en setswana), sont eux aussi signés par des plumes blanches.
En attendant la parution d’ouvrages pour enfants auxquels se consacre désormais Njabulo Ndebele, l’un des auteurs noirs les plus connus du pays, c’est toujours le désert chez les « non-blancs ». A une exception près : l’actrice et conteuse Gcina Mhlope, qui a écrit plusieurs livres, dont Salut, Zoleka (David Philips, 1994), édité en anglais, xhosa et zulu (cf. son interview dans Africultures 4). Quelques auteurs africains font acte de présence, comme le Malawite Kasiya Makaba, professeur de littérature africaine à l’université du Witwatersrand (Johannesburg), qui a publié Le vieil homme des cascades (The old man of the waterfalls, Tafelberg, 1992), un recueil de contes et légendes. Mpapa Mokhoane, lui, a trouvé preneur pour son roman Teba au Swaziland, chez Macmillan Boleswa African Edition. Pour les communautés métisse et indienne, c’est le vide le plus total. Un comble, alors que la plupart des maisons d’éditions pour la jeunesse, Tafelberg, Human & Rousseau et autres Kagiso, sont basées au Cap, la ville métisse, tandis que Gecko Books est situé à Durban, la métropole indienne.
« Les histoires d’enfants noirs n’intéressent qu’une marge restreinte de parents aisés et suffisamment militants pour se soucier de la prise de conscience de leur gosses », affirme un vendeur spécialisé du magasin Exclusive Books. Cette absence de création est sans doute révélatrice d’une réalité avant tout économique. A 30 rands le livre, en moyenne, le produit reste parfaitement inaccessible au ménage moyen. La majeure partie des foyers sud-africains gagne moins de 3 000 rands par mois. Beaucoup de parents font d’énormes sacrifices pour offrir aux enfants la meilleure éducation possible, à l’école privée. C’est à cause de l’étroitesse du marché que Songololo Books, la collection lancée en 1992 par David Philips, éditeur depuis bientôt trente ans, n’a rien publié ces trois dernières années. « Le marché change trop, et les bibliothèques ont tellement réduit leurs budgets que nous n’éditons plus », explique Bridget Impey, responsable de la collection. Un produit de qualité, imprimé en quadrichromie, coûte tout simplement trop cher. Raconté et illustré avec brio par Niki Daly, Papa Lucky’s Shadow, qui montre une fillette et son père faire des spectacles de claquettes dans les rues du Cap pour s’en sortir, n’a par exemple été tiré qu’à 4 000 exemplaires, en 1994. Les éditeurs, qui n’ont pas le marché enfantin pour priorité, doivent complètement repenser leur approche, avant que leur maigre production ait, un beau jour, quelque chance d’être rentable. 

* De nombreuses illustrations de ce dossier sont tirées de tirée de l’abum Amabuhuku (Ed. Takam Tikou – La Joie par les Livres) :
catalogue de l’exposition des illustrateurs africains à la foire du livre de jeunesse de Bologne.///Article N° : 1049

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