La littérature pour la jeunesse en Afrique Noire : enfin des créations originales !

Print Friendly, PDF & Email

Auteure et illustratrice, Marie Wabbes a suivi l’évolution de l’édition du livre de jeunesse en Afrique depuis les années 80. Son regard témoigne de la naissance d’une littérature longtemps délaissée mais aussi des difficultés que rencontrent les auteurs, les illustrateurs et les éditeurs.

En Afrique, jusqu’à ces dernières années, il n’y avait pas à proprement parler de littérature de jeunesse. Quelques livres isolés écrits par des personnes de bonne volonté étaient publiés ici et là à compte d’auteur. Leur propos était résolument éducatif et les moyens utilisés peu spectaculaires. Il n’y avait assurément pas de volonté politique générale d’apporter aux enfants une image positive d’eux-mêmes dans le contexte culturel de leur vie quotidienne.
Quelques tentatives isolées existaient malgré tout dans les années 70. L’Harmattan publiait régulièrement des albums inspirés par les contes traditionnels africains. Les éditions CEDA à Abidjan avaient à leur catalogue une série de petits livres pour enfants qui, au départ, devaient être recommandés à tous les écoliers ivoiriens Pour des raisons obscures, ils ont fini par se retrouver dans toutes les bibliothèques du projet de lecture publique de la coopération française. Les enfants les empruntaient volontiers, ils s’y retrouvaient mieux que dans les beaux albums importés de France. Le contenu de ces petits livres était inspiré par la vie en Afrique, mais trop souvent les histoires avaient une fin édifiante avec comme récompense le voyage en métropole.
Des  » ancêtres Gaulois  » à Mamadou et Bineta
Les manuels scolaires étaient généralement importés. On plaisante encore à propos de  » nos ancêtres les Gaulois « , au programme des écoliers africains.
Les livres scolaires adaptés à l’Afrique Noire par les éditions Hatier ont été extrêmement appréciés dans toute l’Afrique francophone. Des générations entières se souviennent de Mamadou et Bineta qui ont servi de modèles à des milliers d’enfants africains scolarisés en français. Les écoliers de culture musulmane se retrouvaient dans les illustrations, tandis que ceux de l’Afrique centrale, animistes convertis par les missionnaires protestants et catholiques, apprenaient bien la langue française, mais dans un contexte qui leur était relativement étranger.
Les imprimeries Saint-Paul à Kinshasa imprimaient eux aussi des livres scolaires, de même que des  » Vies de Saints  » en BD, illustrées par des artistes kinois. Saint-Paul a également imprimé de petits livrets d’éducation morale et religieuse à destination de la jeunesse dans les années 80. Les titres annonçaient la couleur : J’ai épousé une vierge, Le mariage chrétien et d’autres de la même inspiration. La présentation modeste, le papier ordinaire, quelques illustrations caricaturales n’empêchaient pas le succès de ces publications. Il n’y avait rien d’autre.
Un premier atelier de formation à Kinshasa
En 1987, Afrique Edition, une maison d’édition belgo-congolaise, active dans le monde de l’éducation et associé aux éditions scolaires DeBoeck, a mis en chantier à Kinshasa des livres destinés aux écoliers. Afrique Edition a également produit deux bandes dessinées très amusantes, Papa Wemba viva la musique et La voiture c’est l’aventure, illustrés par l’excellent artiste Barly Baruty. Ces albums ont contribué à faire connaître la bande dessinée africaine en Europe.
Dans la foulée, cette maison s’est engagée à publier une série de petits albums destinés à l’apprentissage de la lecture en français, en swahili et en lingala. J’ai été chargée de ce projet que je pensais faire réaliser par des Africains.
Sur place, je me suis mise à l’évidence : si je pouvais travailler à l’élaboration des textes avec des enseignants zaïrois, il n’y avait par contre pas d’illustrateurs formés aux métiers du livre. Les délais d’exécution étaient trop courts pour s’engager dans une recherche plus poussée.
Le centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa, sous la houlette de la directrice de l’époque Geneviève François, particulièrement sensible à l’importance d’une littérature appropriée pour le développement des enfants, a organisé des rencontres avec des artistes, élèves de l’école des arts, dans le but de susciter des vocations d’illustrateurs parmi les artistes. J’ai proposé à mon tour d’organiser un atelier durant lequel je pourrais former ceux qui étaient intéressés par l’illustration d’albums pour la jeunesse. Le premier stage-atelier s’est ainsi tenu en novembre 1988 au centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa.
 » Pagne-livre  » au Mali
En 1992, Dominique Vallet, responsable du programme de lecture publique de la coopération française, ayant eu vent de l’atelier de formation que j’avais organisé au Zaïre, à obtenu de IBBY (International Board on Books for Young People), de la coopération française et de CODE (coopération culturelle canadienne), que l’on organise à Bamako un atelier de formation aux métiers du livre. La Joie par les livres a coordonné le projet, qui s’est étendu à toute la sous-région. Des participants sont venus du Tchad, de Guinée, du Congo-Brazzaville et du Sénégal.
Cet atelier, qui a révélé des illustrateurs comme Aly Zoromé, Karim Diallo et Alassan Ballo a donné naissance à un  » pagne-livre « , le coton étant moins cher que le papier au Mali. À la fin du stage, une association, le Comité éditorial bamakois, a été mise sur pied pour soutenir l’édition du livre de jeunesse et continuer dans la dynamique acquise. L’édition pour la jeunesse se porte d’ailleurs bien au Mali.
Les jeunes Zaïrois avec lesquels j’avais initié le tout premier atelier de formation ont eu moins de chance, pris de court par les troubles et les guerres. Bien décidés à tirer parti de leur talent, Dominique Mwankumi et Jean Claude Kimona, participants de ce premier atelier sont pourtant venus en Belgique pour se perfectionner dans le métier d’illustrateurs. Dominique Mwankumi est aujourd’hui édité par L’école des loisirs.
La naissance d’Akoma Mba et de Ruisseaux d’Afrique
En 1993, je suis parti vivre au Cameroun. Une première rencontre autour du livre de jeunesse a été organisée par le CCF de Yaoundé, puis un atelier de formation a été mis sur pied. L’atelier fonctionnait une fois par semaine, toute la journée. La majorité des participants n’avaient jamais dessiné. Certains s’étaient essayés à la caricature politique, d’autres voulaient faire de la BD.
Le CCF nous a donné du papier, des couleurs, un accès à la photocopieuse et à l’ordinateur. Nous avons préparé des projets dans le but de les présenter à la Foire de Bologne. Cette foire annuelle est l’événement le plus important du livre de jeunesse : c’est là que sont présentés les nouveaux projets, c’est là que se vendent les droits de reproduction et que s’engagent les coéditions.
Je me suis rendu à Bologne avec six projets présentés sous forme de maquette. Beaucoup de succès mais pas d’éditeurs… Nous avons alors fait le tour des éditeurs camerounais, sans succès. Il nous restait une solution : monter nous-mêmes une maison d’édition. C’est ainsi qu’est née Akoma Mba. Avec l’aide de l’ambassade des Pays-Bas, nous avons imprimé nos trois premiers albums : Matiké enfant de la rue par Désiré Onana, Bella de Liliane Ongena et Le Cri de la forêt de Vincent Nomo.
Ensuite, tout est allé très vite. La vente de ces premiers albums nous a permis de réaliser les suivants. Les albums étaient distribués par caissettes de 30 exemplaires que nous renouvelions régulièrement en allant récupérer l’argent des ventes. Les librairies de Yaoundé et de Douala vendaient également nos albums. En Belgique, ils ont été distribués par Oxfam.
En 1995, à l’initiative de l’ONG belge, CEC, un quatrième atelier a été organisé au Bénin. Les premiers albums produits ont été publiés par NEI à Abidjan. La dynamique engagée par les ateliers de création a bénéficié à un éditeur local, Ruisseaux d’Afrique, qui publie avec enthousiasme les albums réalisés.
Depuis trois ans, l’Agence de la francophonie a une politique d’aide à l’édition qui a apporté à ce secteur une nouvelle dimension, à travers des appels à projet et le financement d’ateliers de création. Les albums peuvent alors être vendus à un prix très bas.
Illusafrica, pour une meilleure formation des illustrateurs
Aujourd’hui, la formation est prise en main par les illustrateurs africains eux-mêmes.
Après l’exposition d’illustrateurs africains montée par La Joie par les livres en avril 1999 et présentée à la Foire de Bologne, un groupe d’illustrateurs africain a fondé une association destinée à assurer le suivi de cette initiative. C’est la naissance d’Illusafrica, fondé par Dominique Mwankumi, Hassan Mussa, Christian Epanya, auxquels sont venus se joindre Jean Claude Kimona, Pierre Yves Djeng et Hector Sonon. Je suis leur conseiller technique.
Le groupe a mis sur pied un programme de formation pour les auteurs et illustrateurs de livres pour enfants qui se découpe en 4 modules sur deux ans : premier contact avec l’image, élaboration des projets, mise au point, correction du travail, maquettes, projets prêts à mettre sur le marché, préparation à l’autonomie, élaboration de contrat d’édition, aide à l’édition, mise sur le marché, nouveaux projets.
En 2002, à la demande des éditions Bakamé, le Rwanda a ainsi bénéficié des deux premiers modules, animés par Dominique Mwankumi, qui en plus d’être un excellent artiste, est un très bon pédagogue.
Beaucoup reste à faire : organiser des stages d’écriture, former les éditeurs à l’approche de la littérature de jeunesse, convaincre le pouvoir politique. Il n’en reste pas moins que le marché du livre pour enfant en Afrique est enfin alimenté par des créations originales. Ce n’est qu’un début. Il faudrait maintenant faire connaître ces albums et les faire circuler. Car il ne sert à rien d’apprendre à lire si on n’a rien à lire !

Auteur illustrateur de plus de 150 albums pour enfants publiés en France, en Belgique, en Angleterre, au Japon et ailleurs, Marie Wabbes est à l’origine des ateliers de formation pour auteurs et illustrateurs de livres pour enfants. ///Article N° : 3189

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire