La mode, vue par l’autre trou…

Entretien de Soeuf Elbadawi avec Sakina M'sa

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Ses modèles s’inscrivent en avant-garde sociale et se revendiquent parfois d’un art raffiné de la récupération. Ses défilés ressemblent plus à des performances interactives qui virent vite à la représentation théâtrale. Ses références culturelles s’étirent entre deux mondes : les Comores et la France. Originaire de Nioumadzaha,* débarquée à Marseille à l’âge de sept ans, animisto-musulmane à la naissance, punk à treize… Sakina M’sa, devenue styliste et plasticienne, fait partie de ces êtres qui savent assumer un parcours éclaté où le choc des cultures est plus une source de richesse inestimable qu’un lourd fardeau.
Son prochain défilé, bien que le mot soit impropre au regard de ses créations, s’engouffre dans le complexe débat initié cette année autour de l’abolition de l’esclavage. Partagée entre la France (de Bagnolet), l’île de la Réunion et l’île de Gorée (au Sénégal), cette création au patronyme sulfureux (Kartala) entame une première vie au début de ce mois de novembre. Nul doute qu’il fera longuement parler de ce personnage au destin allumé, qui n’a pas hésité il y a quelques années à faire défiler pour son premier rendez-vous important des modèles au vêtement torturé dans des cabines téléphoniques installées pour l’occasion dans une gare de la cité phocéenne.

Vous concernant, iconoclaste est probablement un mot abusif… Mais comment pourrait-on définir autrement votre travail ?
C’est un travail de laborantine, de cuisinière, de chercheuse, charbonnière, lessiveuse… bref, tout ce qui est lié à l’écoute, à l’observation, au mouvement et à la joie de faire. C’est un regard singulier sur le monde élitiste de la mode. Il s’agit de redonner à la mode sa fonction d’informateur d’une époque.
Voilà une manière bien singulière de présenter votre métier de styliste. On a l’impression que la mode vous sert d’alibi pour questionner le monde… ?
J’ai utilisé pendant longtemps le mot  » prétexte  » pour exprimer la frustration que j’éprouve dans le cloisonnement de la mode. En même temps, et très curieusement, la mode est un des domaines d’expression artistique les plus riches. Elle fait appel à plusieurs disciplines, elle collabore, elle cohabite avec la photographie, la pub, la musique, la poésie… Les mouvements culturels se font bien souvent appuyer par le code vestimentaire qui va avec : le mouvement punk avec les épingles à nourrice, ses jeans rapiécés et ses imprimés écossais… et aujourd’hui la culture hip-hop avec ses pantalons larges, ses baguilles, ses bobs et ses pitbulls. Et il y a même une économie de marché qui se met en route. Les jeunes des banlieues en France s’habillent en Lacoste et promènent leurs pitbulls sur les Champs Elysées. Tout ça coûte très cher et ne se limite plus (bien que sans comparaison) aux robes à 10 000 francs dans les vitrines des grands couturiers parisiens. On enferme malheureusement la mode dans un contexte réducteur, qui est celui du luxe, de l’apparat. C’est pourquoi je préfère regarder la mode par l’autre trou de la lorgnette.
Votre prochaine création, Kartala, est un travail sur la mémoire. Vous vous interrogez sur les cicatrices provoquées par 1’esclavage à travers le destin de nos sociétés modernes et à travers la toile… ?
Je crois en une certaine loi qui dirait que l’arbre entend et parle, une loi qui dirait que tous les éléments sont doués de vie. Je me suis intéressée à la terre, car c’est tout ce qui me restait pour interroger mon passé. J’ai essayé de faire appel à une mémoire universelle. Dans ma famille, on parle très peu des ancêtres. Et aujourd’hui, la femme que je suis a besoin de ces éléments pour s’épanouir en tant que telle mais aussi dans son travail. Interroger le sol pour parler de l’esclavage est pour moi la façon la plus pudique et la plus respectueuse que je pouvais aborder en travaillant sur ce thème. Evidemment, la barbarie à visage humain qu’a été cet épisode de l’Histoire me monte à la gorge… mais je ne peux m’empêcher de penser que ça n’appartient pas qu’au passé : c’est aussi une partie du présent. Des cas comme celui de Véronique Akobé, Sarah et beaucoup d’autres font partie de ma réalité. L’Afrique du Sud et l’apartheid, c’était hier. Mais que va-t-il advenir après Mandela ? Et où vont les Etats-Unis avec ses prisons remplies de Noirs ? Et le rétablissement des chaînes ? Je crois qu’il est fondamental pour moi d’aborder ce sujet et j’espère le faire avec tact et intelligence…
La création au service de la mémoire ?
Kartala, c’est la sagesse, l’âge mur. C’est écouter la terre de ses ancêtres, c’est une quête de la mémoire (enterrement des tissus). C’est une fable allégorique, qui est toujours en évolution. Laboratoire d’observation où l’alchimie et la machine se rejoignent pour rencontrer le temps. Kartala, c’est aussi une interrogation sur notre société où la représentation a pris une telle importance… L’esclavage, des hommes entre eux, mais aussi l’esclavage du vêtement et du paraître. Esclavage de l’ordre établi. Le vêtement fait appel à une notion sociologique qui dépasse les saisons et la longueur de jupe de Claudia Schiffer. Kartala fait l’état des lieux.
Quel rapport entre l’enterrement des tissus et la mémoire ?
L’enterrement est un acte symbolique lié à la mort, à la fin d’un cycle et à une renaissance. La toile 100 % coton est comme le linceul de l’industrie cotonnière qui a enrichi les esclavagistes. C’est aussi la toile sur laquelle je travaille, avant de démarrer un modèle. Elle me sert de prototype. C’est une matière de base 100 % naturelle. L’enterrement est aussi un acte symbolique dans beaucoup de cultures, comme à Madagascar, avec le retournement des morts. C’est enfin un acte généreux, lié à l’amour et au souvenir des défunts.
Kartala, n’est-ce pas le nom d’un volcan, encore en activité dans votre pays d’origine. ?
Kartala est la première réponse que j’ai eu dans ma recherche sur mes origines. Dans le rayon Océan Indien de la bibliothèque de Beaubourg, il y avait Comores et Karthala. Je ne crois pas au hasard, je crois aux signes. Et malgré l’évolution actuelle de ce projet, j’ai préféré garder ce titre comme un révélateur photographique. C’est le mont brûlant et emblématique de la terre où j’ai vu le jour.

* Nioumadzaha est un village de l’île de la Grande Comore.///Article N° : 536

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