La petite Icare

De Helen Oyeyemi

L'enfant du silence
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Le premier roman de la jeune Nigériane Helen Oyeyemi révèle une auteure d’une rare maturité.

Depuis quelques années, le Nigeria révèle de jeunes auteurs aux textes percutants. Après Chimama Ngozi Adichie et Helon Habila, les lecteurs francophones peuvent découvrir Helen Oyeyemi et son premier roman, écrit à tout juste 18 ans. La maturité de l’écriture et du style n’en étonne que plus.
La petite Icare est une magnifique description du monde de l’enfance, de la période où la frontière entre imaginaire et réalité est encore tellement ténue que l’on passe d’un monde à l’autre sans efforts, sans préparation. Oyeyemi rend ce va-et-vient avec une incroyable finesse, se fondant totalement dans le point de vue de l’enfant : une petite fille de huit ans, de père anglais et de mère nigériane. Une enfant solitaire, rêveuse.
Pourtant, lors de son premier voyage au Nigeria, Jessamy se découvre une amie : TillyTilly, une  » princesse des bidonvilles « , au regard mystérieux, prête à braver les interdits. Elle ouvre les portes fermées, apparaît et disparaît comme ça lui chante. L’admiration de Jess n’a plus de limites – surtout quand elle s’aperçoit que TillyTilly la suit en Angleterre. Mais là, elle devient méchante. C’est elle qui casse l’ordinateur de la maman de Jess, qui envoie en éclats le miroir de la salle de bains, qui déchire les livres de la bibliothèque et qui pousse Jess vers des crises de folie d’une violence inouïe. C’est d’autant plus inquiétant que TillyTilly ne veut jamais se montrer aux autres. Ou sont-ce les autres qui ne veulent pas la voir ?
Ce sera TillyTilly qui fera découvrir à Jess le secret de famille bien gardé :  » au début, elles étaient deux « , Jess et sa sœur jumelle, décédée à la naissance. Serait-ce cette sœur jumelle qui hante Jess ? TillyTilly serait-elle la sœur décédée ?
Les questions, les inquiétudes et les peurs de Jess deviennent celles du lecteur. Oyeyemi a su opérer ce que seuls les meilleurs récits sur l’enfance parviennent à faire : donner à voir le monde avec les yeux de l’enfant – et uniquement avec ses yeux. Le monde des adultes reste lointain, leur regard sur la  » folie  » de Jess est totalement déplacé, leurs tentatives pour l’aider restent vaines parce qu’ils ne comprennent pas. Ils ne voient pas ce que voit Jess, ils n’entendent pas ce silence que TillyTilly lui impose. Le talent d’Oyeyemi est de pousser le lecteur, démuni, dans la même impasse que Jess, terrorisée devant les menaces de TillyTilly.
Là où la société anglaise renvoie Jess vers un pédopsychiatre, son grand-père nigérian lui fait faire une statuette représentant sa sœur jumelle – statuette qui aurait dû être fabriquée dès sa naissance. Mais l’une comme l’autre solution arrivent trop tard. Le silence, que ce soit celui des mots comme le suggère le psy ou celui de la statuette délaissée comme l’explique le grand-père, a fait ses ravages. Jess est devenue elle-même silence, prise au piège de son imaginaire.
Mais est-ce vraiment de l’imaginaire ? Par l’histoire de Jess, Oyeyemi explore, sans jamais souligner ou tomber dans l’analyse, sans jamais quitter le point de vue de l’enfant, les questions d’une identité métissée, des secrets de famille, de la gémellité, de la culpabilité. Elle nous rappelle, entre les lignes, la force des peurs de l’enfance ( » Suis-je mauvaise ? Est-ce moi qui ait tué ma sœur ? « ), le poids de l’histoire familiale, la part de l’inexplicable dans nos vies d’adultes – en suggérant qu’au lieu de comprendre ou d’expliquer, il suffit parfois de redevenir enfant, le temps d’un livre.

La petite Icare, de Helen Oyeyemi. Roman, 2005, éd. Plon, 340 p., 21,50 euros///Article N° : 4326

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