La plus secrète mémoire des hommes, le livre qui ne parlait de rien

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L’auteur Fassou David Condé s’est intéressé au dernier roman de Mohamed Mbougar Sarr. Un nouveau thriller passionnant qui engage une réflexion sur le sens de la littérature.  

La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr

La plus secrète mémoire des hommes, titre du quatrième roman de l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, est dédié à l’écrivain malien, Yambo Ouologuem, auteur de Le devoir de violence, roman qui remporta en 1968 le Prix Renaudot. À se fier aux commentaires parus ici et là dans la presse, tout porte à dire que cette dédicace vient de ce que l’histoire de l’aîné ainsi que de son œuvre a été pour le cadet une source d’inspiration. Mohamed Mbougar Sarr dit, d’ailleurs, que là réside peut-être l’un des points de départ, s’il faille en trouver un, de son livre dont le propos, à l’arrivée, — ceci semble être son ambition — dépasse finalement la personne de Yambo Ouologuem.

L’histoire racontée dans La plus secrète mémoire des hommes est celle d’une quête d’un jeune écrivain sénégalais, Diégane Latyr Faye, pour retrouver les traces d’un romancier tombé dans l’oubli, T.C. Elimane. Ce dernier est l’auteur du livre mythique, mais désormais indisponible en édition, Le labyrinthe de l’inhumain, paru en 1938 aux éditions Gemini à Paris. Au départ loué par la critique, au point d’être qualifié de « Rimbaud nègre », en effet, T.C Elimane connaît une descente aux enfers, au moment où tombent les premières accusations de plagiat à son égard. Il passe dès lors du jour à la nuit, de la lumière à l’obscurité, de la publicité au secret… Au moment où Diégane entame ses recherches, l’homme est probablement déjà mort. Mais en sommes-nous sûrs ? Dans son enquête, il fait des rencontres de gens qui ont d’une manière ou d’une autre croisé son chemin. Comment ? En le côtoyant ? En ayant lu son livre ?

Un grand livre ne parle que de rien

Un des personnages du livre nous met en garde contre la tentation de beaucoup à croire qu’un livre devrait forcément parler de quelque chose. Il dit ceci : « Je vais te donner un conseil : n’essaie jamais de dire de quoi parle un grand livre. Ou, si tu le fais, voici la seule réponse possible : rien. Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant tout y est. Ne retombe plus jamais dans le piège de vouloir dire de quoi parle un livre dont tu sens qu’il est grand. »

À faire de ce conseil une unité de mesure, alors, tout nous indique que La plus secrète mémoire des hommes appartient à la catégorie des grands livres. Impossible de le réduire à un sujet en particulier, car il en embrasse plusieurs : de l’influence des déterminismes dans la réception littéraire d’un auteur au poids de l’histoire dans les trajectoires des individus, en passant par la cohabitation entre amour charnel et littérature, etc…— pour en donner une image. Aussi c’est un livre qui interroge. Que doit-on retenir quand on parle de littérature ? L’auteur ? Le texte ?

Éloge à la littérature  

 Y-a-t-il un mobile autre que l’amour de la littérature au fait que quelqu’un comme Diégane décide de remuer le passé d’un auteur qui s’est englué dans le silence ?  Aucun. Les sentiers à quoi le mène son enquête, par ailleurs, lui permettent de voyager dans le temps et l’espace. Dans le temps, il retrouve des évènements historiques comme les deux guerres mondiales, la Shoah, les indépendances africaines. Dans l’espace, il vit en France, se rend en Argentine ou encore au Sénégal. À cette tâche, il se donne entièrement.  Sans demi-mesure. Car l’amour de la littérature est sans demi-mesure.

L’écriture de Mohamed Mbougar Sarr, magnifique, porte cette narration et tisonne comme des braises avant de se muer en feu d’éclairage. Au début de l’histoire, le mystère est épais quant au passé de T.C. Elimane. À la fin, le voile se lève et on en apprend des choses sur lui, ses secrets. Ainsi on se demande, finalement : Vaut-il toujours la peine d’écrire ?

Fassou David Condé  

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